Le Comte de Monte-Cristo.  Alexandre Dumas père
Chapitre 104. La signature Danglars (Chapter 104. Danglars Signature)
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Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.

Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du luxe qu'ils aimaient pendant leur vie.

Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.

Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de s'éloigner du corps de son enfant.

L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était retiré chez lui, sans appeler personne.

Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.

Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit, reposant d'un sommeil doux et presque souriant.

Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil.

«Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi; voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs, certes, on ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort cependant.

—Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient éveillé des nuits entières.

—La douleur l'a terrassé», répliqua d'Avrigny.

Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.

«Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes douleurs!»

Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny.

«Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur.

—Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!»

Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

«Vous tiendrez-vous donc au salon de réception?

—Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.»

En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le procureur du roi s'était remis au travail.

Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle d'utilité dans le monde.

Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite, qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.

À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage de duchesse.

Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à-dire Debray, Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.

Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme eussent fait un père, un frère ou un fiancé.

Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se réunissaient en groupes.

Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de Beauchamp.

«Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud, quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé?

—Ma foi, non, dit Château-Renaud.

—La connaissiez-vous?

—J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous?

—Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne monsieur qui nous reçoit.

—Qu'est-ce que c'est que ça?

—Qui ça?

—Le monsieur qui nous reçoit. Un député?

—Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous les jours, et sa tête m'est inconnue.

—Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal?

—L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût certes plus ému.

—Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.

—Mais qui cherchez-vous donc, Debray?

—Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.

—Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.

—Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda Château-Renaud à Debray.

—Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici. Je ne vois pas Morrel.

—Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud.

—Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement.

—N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il, ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée; mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit speech au cousin larmoyant.»

Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour entendre le petit speech de M. le ministre de la Justice et des Cultes.

Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire, il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin.

The next morning dawned dull and cloudy. During the night the undertakers had executed their melancholy office, and wrapped the corpse in the winding-sheet, which, whatever may be said about the equality of death, is at least a last proof of the luxury so pleasing in life. This winding-sheet was nothing more than a beautiful piece of cambric, which the young girl had bought a fortnight before. During the evening two men, engaged for the purpose, had carried Noirtier from Valentine's room into his own, and contrary to all expectation there was no difficulty in withdrawing him from his child. The Abbe Busoni had watched till daylight, and then left without calling any one. D'Avrigny returned about eight o'clock in the morning; he met Villefort on his way to Noirtier's room, and accompanied him to see how the old man had slept. They found him in the large arm-chair, which served him for a bed, enjoying a calm, nay, almost a smiling sleep. They both stood in amazement at the door.

"See," said d'Avrigny to Villefort, "nature knows how to alleviate the deepest sorrow. No one can say that M. Noirtier did not love his child, and yet he sleeps."

"Yes, you are right," replied Villefort, surprised; "he sleeps, indeed! And this is the more strange, since the least contradiction keeps him awake all night."

"Grief has stunned him," replied d'Avrigny; and they both returned thoughtfully to the procureur's study.

"See, I have not slept," said Villefort, showing his undisturbed bed; "grief does not stun me. I have not been in bed for two nights; but then look at my desk; see what I have written during these two days and nights. I have filled those papers, and have made out the accusation against the assassin Benedetto. Oh, work, work,—my passion, my joy, my delight,—it is for thee to alleviate my sorrows!" and he convulsively grasped the hand of d'Avrigny.

"Do you require my services now?" asked d'Avrigny.

"No," said Villefort; "only return again at eleven o'clock; at twelve the—the—oh, heavens, my poor, poor child!" and the procureur again becoming a man, lifted up his eyes and groaned.

"Shall you be present in the reception room?"

"No; I have a cousin who has undertaken this sad office. I shall work, doctor—when I work I forget everything." And, indeed, no sooner had the doctor left the room, than he was again absorbed in study. On the doorsteps d'Avrigny met the cousin whom Villefort had mentioned, a personage as insignificant in our story as in the world he occupied—one of those beings designed from their birth to make themselves useful to others. He was punctual, dressed in black, with crape around his hat, and presented himself at his cousin's with a face made up for the occasion, and which he could alter as might be required. At twelve o'clock the mourning-coaches rolled into the paved court, and the Rue du Faubourg Saint-Honore was filled with a crowd of idlers, equally pleased to witness the festivities or the mourning of the rich, and who rush with the same avidity to a funeral procession as to the marriage of a duchess.

Gradually the reception-room filled, and some of our old friends made their appearance—we mean Debray, Chateau-Renaud, and Beauchamp, accompanied by all the leading men of the day at the bar, in literature, or the army, for M. de Villefort moved in the first Parisian circles, less owing to his social position than to his personal merit. The cousin standing at the door ushered in the guests, and it was rather a relief to the indifferent to see a person as unmoved as themselves, and who did not exact a mournful face or force tears, as would have been the case with a father, a brother, or a lover. Those who were acquainted soon formed into little groups. One of them was made of Debray, Chateau-Renaud, and Beauchamp.

"Poor girl," said Debray, like the rest, paying an involuntary tribute to the sad event,—"poor girl, so young, so rich, so beautiful! Could you have imagined this scene, Chateau-Renaud, when we saw her, at the most three weeks ago, about to sign that contract?"

"Indeed, no," said Chateau-Renaud—"Did you know her?"

"I spoke to her once or twice at Madame de Morcerf's, among the rest; she appeared to me charming, though rather melancholy. Where is her stepmother? Do you know?"

"She is spending the day with the wife of the worthy gentleman who is receiving us."

"Who is he?"

"Whom do you mean?"

"The gentleman who receives us? Is he a deputy?"

"Oh, no. I am condemned to witness those gentlemen every day," said Beauchamp; "but he is perfectly unknown to me."

"Have you mentioned this death in your paper?"

"It has been mentioned, but the article is not mine; indeed, I doubt if it will please M. Villefort, for it says that if four successive deaths had happened anywhere else than in the house of the king's attorney, he would have interested himself somewhat more about it."

"Still," said Chateau-Renaud, "Dr. d'Avrigny, who attends my mother, declares he is in despair about it. But whom are you seeking, Debray?"

"I am seeking the Count of Monte Cristo" said the young man.

"I met him on the boulevard, on my way here," said Beauchamp. "I think he is about to leave Paris; he was going to his banker."

"His banker? Danglars is his banker, is he not?" asked Chateau-Renaud of Debray.

"I believe so," replied the secretary with slight uneasiness. "But Monte Cristo is not the only one I miss here; I do not see Morrel."

"Morrel? Do they know him?" asked Chateau-Renaud. "I think he has only been introduced to Madame de Villefort."

"Still, he ought to have been here," said Debray; "I wonder what will be talked about to-night; this funeral is the news of the day. But hush, here comes our minister of justice; he will feel obliged to make some little speech to the cousin," and the three young men drew near to listen. Beauchamp told the truth when he said that on his way to the funeral he had met Monte Cristo, who was directing his steps towards the Rue de la Chausse d'Antin, to M. Danglars'.

Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un visage attristé, mais affable.

«Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses défauts. Ah, tenez-vous ien, comte, les gens de notre génération... Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce Benedetto, et puis...

—Puis, quoi? demanda le comte.

—Hélas! vous l'ignorez donc?

—Quelque nouveau malheur?

—Ma fille...

—Mlle Danglars?

—Eugénie nous quitte.

—Oh! mon Dieu! que me dites-vous là!

—La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de n'avoir ni femme ni enfant, vous!

—Vous trouvez?

—Ah! mon Dieu!

—Et vous dites que Mlle Eugénie...

—Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable, et m'a demandé la permission de voyager.

—Et elle est partie?

—L'autre nuit.

—Avec Mme Danglars?

—Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins, cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui connais, elle consente jamais à revenir en France!

The banker saw the carriage of the count enter the court yard, and advanced to meet him with a sad, though affable smile. "Well," said he, extending his hand to Monte Cristo, "I suppose you have come to sympathize with me, for indeed misfortune has taken possession of my house. When I perceived you, I was just asking myself whether I had not wished harm towards those poor Morcerfs, which would have justified the proverb of 'He who wishes misfortunes to happen to others experiences them himself.' Well, on my word of honor, I answered, 'No!' I wished no ill to Morcerf; he was a little proud, perhaps, for a man who like myself has risen from nothing; but we all have our faults. Do you know, count, that persons of our time of life—not that you belong to the class, you are still a young man,—but as I was saying, persons of our time of life have been very unfortunate this year. For example, look at the puritanical procureur, who has just lost his daughter, and in fact nearly all his family, in so singular a manner; Morcerf dishonored and dead; and then myself covered with ridicule through the villany of Benedetto; besides"—

"Besides what?" asked the Count.

"Alas, do you not know?"

"What new calamity?"

"My daughter"—

"Mademoiselle Danglars?"

"Eugenie has left us!"

"Good heavens, what are you telling me?"

"The truth, my dear count. Oh, how happy you must be in not having either wife or children!"

"Do you think so?"

"Indeed I do."

"And so Mademoiselle Danglars"—

"She could not endure the insult offered to us by that wretch, so she asked permission to travel."

"And is she gone?"

"The other night she left."

"With Madame Danglars?"

"No, with a relation. But still, we have quite lost our dear Eugenie; for I doubt whether her pride will ever allow her to return to France."

—Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques leur donneront toujours un démenti là-dessus: l'argent console de bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain: vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les pouvoirs.»

"Still, baron," said Monte Cristo, "family griefs, or indeed any other affliction which would crush a man whose child was his only treasure, are endurable to a millionaire. Philosophers may well say, and practical men will always support the opinion, that money mitigates many trials; and if you admit the efficacy of this sovereign balm, you ought to be very easily consoled—you, the king of finance, the focus of immeasurable power."

Danglars lança un coup d'œil oblique au comte, pour voir s'il raillait ou s'il parlait sérieusement.

«Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être consolé: je suis riche.

Danglars looked at him askance, as though to ascertain whether he spoke seriously. "Yes," he answered, "if a fortune brings consolation, I ought to be consoled; I am rich."

—Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne pourrait.»

Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.

«Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux; voulez-vous me permettre de faire les trois autres?

—Faites, mon cher baron, faites.»

"So rich, dear sir, that your fortune resembles the pyramids; if you wished to demolish them you could not, and if it were possible, you would not dare!" Danglars smiled at the good-natured pleasantry of the count. "That reminds me," he said, "that when you entered I was on the point of signing five little bonds; I have already signed two: will you allow me to do the same to the others?"

"Pray do so."

Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les moulures dorées au plafond.

«Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons de Naples?

—Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant des bons au porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il, monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de cette grandeur-là valoir chacun un million?»

Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars, et lut:

«Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en compte.

«BARON DANGLARS.»

—Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions! peste! comme vous y allez, seigneur Crésus!

—Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.

—C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette somme est payée comptant.

—Elle le sera, dit Danglars.

—C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en France qu'on voie ces choses-là: cinq chiffons de papier valant cinq millions; et il faut le voir pour le croire.

There was a moment's silence, during which the noise of the banker's pen was alone heard, while Monte Cristo examined the gilt mouldings on the ceiling. "Are they Spanish, Haitian, or Neapolitan bonds?" said Monte Cristo. "No," said Danglars, smiling, "they are bonds on the bank of France, payable to bearer. Stay, count," he added, "you, who may be called the emperor, if I claim the title of king of finance, have you many pieces of paper of this size, each worth a million?" The count took into his hands the papers, which Danglars had so proudly presented to him, and read:—

"To the Governor of the Bank. Please pay to my order, from the fund deposited by me, the sum of a million, and charge the same to my account.

"Baron Danglars."

"One, two, three, four, five," said Monte Cristo; "five millions—why what a Croesus you are!"

"This is how I transact business," said Danglars.

"It is really wonderful," said the count; "above all, if, as I suppose, it is payable at sight."

"It is, indeed, said Danglars.

"It is a fine thing to have such credit; really, it is only in France these things are done. Five millions on five little scraps of paper!—it must be seen to be believed."

—Vous en doutez?

—Non.

—Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.

—Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent aujourd'hui.»

Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche, tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier.

La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une terreur plus grande.

«Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin.

"You do not doubt it?"

"No!"

"You say so with an accent—stay, you shall be convinced; take my clerk to the bank, and you will see him leave it with an order on the Treasury for the same sum."

"No," said Monte Cristo folding the five notes, "most decidedly not; the thing is so curious, I will make the experiment myself. I am credited on you for six millions. I have drawn nine hundred thousand francs, you therefore still owe me five millions and a hundred thousand francs. I will take the five scraps of paper that I now hold as bonds, with your signature alone, and here is a receipt in full for the six millions between us. I had prepared it beforehand, for I am much in want of money to-day." And Monte Cristo placed the bonds in his pocket with one hand, while with the other he held out the receipt to Danglars. If a thunderbolt had fallen at the banker's feet, he could not have experienced greater terror.

"What," he stammered, "do you mean to keep that money? Excuse me, excuse me, but I owe this money to the charity fund,—a deposit which I promised to pay this morning."

—Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs; c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous le répète, donnez-m'en d'autres.»

"Oh, well, then," said Monte Cristo, "I am not particular about these five notes, pay me in a different form; I wished, from curiosity, to take these, that I might be able to say that without any advice or preparation the house of Danglars had paid me five millions without a minute's delay; it would have been remarkable. But here are your bonds; pay me differently;" and he held the bonds towards Danglars, who seized them like a vulture extending its claws to withhold the food that is being wrested from its grasp. Suddenly he rallied, made a violent effort to restrain himself, and then a smile gradually widened the features of his disturbed countenance.

Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève.

Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.

Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son visage bouleversé.

«Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent.

"Certainly," he said, "your receipt is money."

—Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous payer que vous n'en avez fait vous-même.

"Oh dear, yes; and if you were at Rome, the house of Thomson & French would make no more difficulty about paying the money on my receipt than you have just done."

—Pardon, monsieur le comte, pardon.

—Je puis donc garder cet argent?

—Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine de ses cheveux, gardez, gardez.»

"Pardon me, count, pardon me."

"Then I may keep this money?"

"Yes," said Danglars, while the perspiration started from the roots of his hair. "Yes, keep it—keep it."

Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire:

«Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps.

Monte Cristo replaced the notes in his pocket with that indescribable expression which seemed to say, "Come, reflect; if you repent there is still time."

—Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures. Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un écu n'en valait pas un autre. Excusez!»

Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.

"No," said Danglars, "no, decidedly no; keep my signatures. But you know none are so formal as bankers in transacting business; I intended this money for the charity fund, and I seemed to be robbing them if I did not pay them with these precise bonds. How absurd—as if one crown were not as good as another. Excuse me;" and he began to laugh loudly, but nervously.

«J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.»

Et il plaça les bons dans son portefeuille.

«Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs?

"Certainly, I excuse you," said Monte Cristo graciously, "and pocket them." And he placed the bonds in his pocket-book.

"But," said Danglars, "there is still a sum of one hundred thousand francs?"

—Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes.

—Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement?

—Je ne ris jamais avec les banquiers», répliqua Monte-Cristo avec un sérieux qui frisait l'impertinence.

Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de chambre annonçait:

«M. de Boville, receveur général des hospices.

—Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps pour jouir de vos signatures, on se les dispute.»

Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du comte.

Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le cabinet de M. Danglars.

On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main M. le receveur des hospices.

À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ à la Banque.

Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la rencontre du receveur général.

Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient stéréotypés sur ses lèvres.

«Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le créancier qui m'arrive.

—Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville, les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de cinq millions.

—Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants!

—Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû recevoir ma lettre hier?

—Oui.

—Me voici avec mon reçu.

—Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?

—Oui; eh bien?

—Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions!

—Comment cela?

—Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez, je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.

«En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.

—Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais?

—Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous. M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.

—Cinq millions!

—Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.»

M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut:

«Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et French, de Rome.»

«C'est ma foi vrai! dit celui-ci.

—Connaissez-vous la maison Thomson et French?

—Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler depuis.

—C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de prendre des mains de M. de Boville.

—Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà! mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo?

—Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte, et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.»

M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.

«Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne quelque fondation pieuse pour nous.

—Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à plus de vingt mille francs par mois.

—C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de Mme de Morcerf et de son fils.

—Quel exemple?

—Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.

—Quelle fortune?

—Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.

—Et à quel propos?

—À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement acquis.

—De quoi vont-ils vivre?

—La mère se retire en province et le fils s'engage.

—Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules!

—J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier.

—Et combien possédaient-ils?

—Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais revenons à nos millions.

—Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous êtes donc bien pressé de cet argent?

—Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain.

—Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un siècle, demain! À quelle heure cette vérification?

—À deux heures.

—Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire.

M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la tête et remuait son portefeuille.

—Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux.

—Que voulez-vous que je fasse?

—Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à l'instant même.

—Quoique remboursable sur Rome?

—Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq à six mille francs.

Le receveur fit un bond en arrière.

«Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez!

—J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à combler.

—Ah! fit le receveur.

—Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.

—Dieu merci! non, dit M. de Boville.

—Alors, à demain; mais sans faute?

—Ah çà! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera prévenue.

—Je viendrai moi-même.

—Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous voir.»

Ils se serrèrent la main.

«À propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai rencontré sur le boulevard?

—Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.

—Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout cela?

—Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache comme le mien, on est susceptible.

—Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout le monde plaint mademoiselle votre fille.

—Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez qu'elle entre en religion, monsieur?

—Non.

—Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en Espagne.

—Oh! c'est terrible!»

Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront ceux-là seulement qui ont vu représenter Robert Macaire, par Frédérick, s'écria:

«Imbécile!»

Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit portefeuille:

«Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.»

Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit pour suscription:

«À madame la baronne Danglars.»

«Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.»

Puis, tirant un passeport de son tiroir.

«Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.»

"Oh, a mere nothing," said Monte Cristo. "The balance would come to about that sum; but keep it, and we shall be quits."

"Count." said Danglars, "are you speaking seriously?"

"I never joke with bankers," said Monte Cristo in a freezing manner, which repelled impertinence; and he turned to the door, just as the valet de chambre announced,—"M. de Boville, receiver-general of the charities."

"Ma foi," said Monte Cristo; "I think I arrived just in time to obtain your signatures, or they would have been disputed with me."

Danglars again became pale, and hastened to conduct the count out. Monte Cristo exchanged a ceremonious bow with M. de Boville, who was standing in the waiting-room, and who was introduced into Danglars' room as soon as the count had left. The count's sad face was illumined by a faint smile, as he noticed the portfolio which the receiver-general held in his hand. At the door he found his carriage, and was immediately driven to the bank. Meanwhile Danglars, repressing all emotion, advanced to meet the receiver-general. We need not say that a smile of condescension was stamped upon his lips. "Good-morning, creditor," said he; "for I wager anything it is the creditor who visits me."

"You are right, baron," answered M. de Boville; "the charities present themselves to you through me: the widows and orphans depute me to receive alms to the amount of five millions from you."

"And yet they say orphans are to be pitied," said Danglars, wishing to prolong the jest. "Poor things!"

"Here I am in their name," said M. de Boville; "but did you receive my letter yesterday?"

"Yes."

"I have brought my receipt."

"My dear M. de Boville, your widows and orphans must oblige me by waiting twenty-four hours, since M. de Monte Cristo whom you just saw leaving here—you did see him, I think?"

"Yes; well?"

"Well, M. de Monte Cristo has just carried off their five millions."

"How so?"

"The count has an unlimited credit upon me; a credit opened by Thomson & French, of Rome; he came to demand five millions at once, which I paid him with checks on the bank. My funds are deposited there, and you can understand that if I draw out ten millions on the same day it will appear rather strange to the governor. Two days will be a different thing," said Danglars, smiling.

"Come," said Boville, with a tone of entire incredulity, "five millions to that gentleman who just left, and who bowed to me as though he knew me?"

"Perhaps he knows you, though you do not know him; M. de Monte Cristo knows everybody."

"Five millions!"

"Here is his receipt. Believe your own eyes." M. de Boville took the paper Danglars presented him, and read:—

"Received of Baron Danglars the sum of five million one hundred thousand francs, to be repaid on demand by the house of Thomson & French of Rome."

"It is really true," said M. de Boville.

"Do you know the house of Thomson & French?"

"Yes, I once had business to transact with it to the amount of 200,000 francs; but since then I have not heard it mentioned."

"It is one of the best houses in Europe," said Danglars, carelessly throwing down the receipt on his desk.

"And he had five millions in your hands alone! Why, this Count of Monte Cristo must be a nabob?"

"Indeed I do not know what he is; he has three unlimited credits—one on me, one on Rothschild, one on Lafitte; and, you see," he added carelessly, "he has given me the preference, by leaving a balance of 100,000 francs." M. de Boville manifested signs of extraordinary admiration. "I must visit him," he said, "and obtain some pious grant from him."

"Oh, you may make sure of him; his charities alone amount to 20,000 francs a month."

"It is magnificent! I will set before him the example of Madame de Morcerf and her son."

"What example?"

"They gave all their fortune to the hospitals."

"What fortune?"

"Their own—M. de Morcerf's, who is deceased."

"For what reason?"

"Because they would not spend money so guiltily acquired."

"And what are they to live upon?"

"The mother retires into the country, and the son enters the army."

"Well, I must confess, these are scruples."

"I registered their deed of gift yesterday."

"And how much did they possess?"

"Oh, not much—from twelve to thirteen hundred thousand francs. But to return to our millions."

"Certainly," said Danglars, in the most natural tone in the world. "Are you then pressed for this money?"

"Yes; for the examination of our cash takes place to-morrow."

"To-morrow? Why did you not tell me so before? Why, it is as good as a century! At what hour does the examination take place?"

"At two o'clock."

"Send at twelve," said Danglars, smiling. M. de Boville said nothing, but nodded his head, and took up the portfolio. "Now I think of it, you can do better," said Danglars.

"How do you mean?"

"The receipt of M. de Monte Cristo is as good as money; take it to Rothschild's or Lafitte's, and they will take it off your hands at once."

"What, though payable at Rome?"

"Certainly; it will only cost you a discount of 5,000 or 6,000 francs." The receiver started back. "Ma foi," he said, "I prefer waiting till to-morrow. What a proposition!"

"I thought, perhaps," said Danglars with supreme impertinence, "that you had a deficiency to make up?"

"Indeed," said the receiver.

"And if that were the case it would be worth while to make some sacrifice."

"Thank you, no, sir."

"Then it will be to-morrow."

"Yes; but without fail."

"Ah, you are laughing at me; send to-morrow at twelve, and the bank shall be notified."

"I will come myself."

"Better still, since it will afford me the pleasure of seeing you." They shook hands. "By the way," said M. de Boville, "are you not going to the funeral of poor Mademoiselle de Villefort, which I met on my road here?"

"No," said the banker; "I have appeared rather ridiculous since that affair of Benedetto, so I remain in the background."

"Bah, you are wrong. How were you to blame in that affair?"

"Listen—when one bears an irreproachable name, as I do, one is rather sensitive."

"Everybody pities you, sir; and, above all, Mademoiselle Danglars!"

"Poor Eugenie!" said Danglars; "do you know she is going to embrace a religious life?"

"No."

"Alas, it is unhappily but too true. The day after the event, she decided on leaving Paris with a nun of her acquaintance; they are gone to seek a very strict convent in Italy or Spain."

"Oh, it is terrible!" and M. de Boville retired with this exclamation, after expressing acute sympathy with the father. But he had scarcely left before Danglars, with an energy of action those can alone understand who have seen Robert Macaire represented by Frederic, [*] exclaimed,—"Fool!" Then enclosing Monte Cristo's receipt in a little pocket-book, he added:—"Yes, come at twelve o'clock; I shall then be far away." Then he double-locked his door, emptied all his drawers, collected about fifty thousand francs in bank-notes, burned several papers, left others exposed to view, and then commenced writing a letter which he addressed:

"To Madame la Baronne Danglars."

* Frederic Lemaitre—French actor (1800-1876). Robert
Macaire is the hero of two favorite melodramas—"Chien de
Montargis" and "Chien d'Aubry"—and the name is applied to
bold criminals as a term of derision.

"I will place it on her table myself to-night," he murmured. Then taking a passport from his drawer he said,—"Good, it is available for two months longer."