Le Portrait de Dorian Gray.  Oscar Wilde
Chapitre 19. (Chapter 19. )
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– Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon ? s’écria lord Henry, trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d’eau de rosé. Vous êtes absolu-ment parfait. Ne changez pas, de grâce...

"There is no use your telling me that you are going to be good," cried Lord Henry, dipping his white fingers into a red copper bowl filled with rose-water. "You are quite perfect. Pray, don't change."

Dorian Gray hocha la tête :

– Non, Harry. J’ai fait trop de choses abominables dans ma vie ; je n’en veux plus faire. J’ai commencé hier mes bonnes actions.

– Où étiez-vous hier ?

Dorian Gray shook his head. "No, Harry, I have done too many dreadful things in my life. I am not going to do any more. I began my good actions yesterday."

– À la campagne, Harry... Je demeurais dans une petite auberge.

"Where were you yesterday?"

"In the country, Harry. I was staying at a little inn by myself."

– Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut être bon à la campagne ; on n’y trouve point de tentations... C’est pourquoi les gens qui vivent hors de la ville sont absolument incivilisés ; la civilisation n’est d’aucune manière, une chose facile à atteindre. Il n’y a que deux façons d’y arriver : par la culture ou la cor-ruption. Les gens de la campagne n’ont aucune occasion d’atteindre l’une ou l’autre ; aussi stagnent-ils...

"My dear boy," said Lord Henry, smiling, "anybody can be good in the country. There are no temptations there. That is the reason why people who live out of town are so absolutely uncivilized. Civilization is not by any means an easy thing to attain to. There are only two ways by which man can reach it. One is by being cultured, the other by being corrupt. Country people have no opportunity of being either, so they stagnate."

– La culture ou la corruption, répéta Dorian... Je les ai un peu connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent se trouver réunis. Car j’ai un nouvel idéal, Harry. Je veux changer ; je pense que je le suis déjà.

"Culture and corruption," echoed Dorian. "I have known something of both. It seems terrible to me now that they should ever be found together. For I have a new ideal, Harry. I am going to alter. I think I have altered."

– Vous ne m’avez pas encore dit quelle était votre bonne action ; ou bien me di-siez-vous que vous en aviez fait plus d’une ? demanda son compagnon pendant qu’il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de fraises aromatiques, et qu’il la neigeait de sucre en poudre au moyen d’une cuiller tamisée en forme de co-quille.

"You have not yet told me what your good action was. Or did you say you had done more than one?" asked his companion as he spilled into his plate a little crimson pyramid of seeded strawberries and, through a perforated, shell-shaped spoon, snowed white sugar upon them.

– Je puis vous la dire, Harry. Ce n’est pas une histoire que je raconterai à tout le monde... J’ai épargné une femme. Cela semble vain, mais vous comprendrez ce que je veux dire... Elle était très belle et ressemblait étonnamment à Sibyl Vane. Je pense que c’est cela qui m’attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n’est-ce pas ? Comme cela me semble loin !... Hetty n’était pas de notre classe, naturellement ; c’était une simple fille de village. Mais je l’aimais réellement ; je suis sûr que je l’aimais. Pendant ce merveilleux mois de mai que nous avons eu, j’avais pris l’habitude d’aller la voir deux ou trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra dans un petit verger. Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. Nous devions partir ensemble ce matin à l’aube... Soudainement, je me décidai à la quitter, la laissant fleur comme je l’avais trouvée...

"I can tell you, Harry. It is not a story I could tell to any one else. I spared somebody. It sounds vain, but you understand what I mean. She was quite beautiful and wonderfully like Sibyl Vane. I think it was that which first attracted me to her. You remember Sibyl, don't you? How long ago that seems! Well, Hetty was not one of our own class, of course. She was simply a girl in a village. But I really loved her. I am quite sure that I loved her. All during this wonderful May that we have been having, I used to run down and see her two or three times a week. Yesterday she met me in a little orchard. The apple-blossoms kept tumbling down on her hair, and she was laughing. We were to have gone away together this morning at dawn. Suddenly I determined to leave her as flowerlike as I had found her."

– J’aime à croire que la nouveauté de l’émotion doit vous avoir donné un fris-son de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. Mais je puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donné de bons conseils et... brisé son cœur... C’était le commen-cement de votre réforme ?

"I should think the novelty of the emotion must have given you a thrill of real pleasure, Dorian," interrupted Lord Henry. "But I can finish your idyll for you. You gave her good advice and broke her heart. That was the beginning of your reformation."

– Harry, vous êtes méchant ! Vous ne devriez pas dire ces choses abominables. Le cœur d’Hetty n’est pas brisé ; elle pleura, cela s’entend, et ce fut tout. Mais elle n’est point déshonorée ; elle peut vivre, comme Perdita, dans son jardin où poussent la menthe et le souci.

"Harry, you are horrible! You mustn't say these dreadful things. Hetty's heart is not broken. Of course, she cried and all that. But there is no disgrace upon her. She can live, like Perdita, in her garden of mint and marigold."

– Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos manières sont curieusement enfan-tines... Pensez-vous que désormais, cette jeune fille se contentera de quelqu’un de son rang... Je suppose qu’elle se mariera quelque jour à un rude charretier ou à un paysan grossier ; le fait de vous avoir rencontré, de vous avoir aimé, lui fera détester son mari, et elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire que j’augure bien de votre grand renoncement... Pour un début, c’est pauvre... En outre savez-vous si le corps d’Hetty ne flotte pas à présent dans quelque étang de moulin, éclairé par les étoiles, entouré par des nénuphars, comme Ophélie ?...

"And weep over a faithless Florizel," said Lord Henry, laughing, as he leaned back in his chair. "My dear Dorian, you have the most curiously boyish moods. Do you think this girl will ever be really content now with any one of her own rank? I suppose she will be married some day to a rough carter or a grinning ploughman. Well, the fact of having met you, and loved you, will teach her to despise her husband, and she will be wretched. From a moral point of view, I cannot say that I think much of your great renunciation. Even as a beginning, it is poor. Besides, how do you know that Hetty isn't floating at the present moment in some starlit mill-pond, with lovely water-lilies round her, like Ophelia?"

– Je ne veux penser à cela, Harry ? Vous vous moquez de tout, et, de cette fa-çon, vous suggérez les tragédies les plus sérieuses... Je suis désolé de vous en avertir, mais je ne fais plus attention à ce que vous me dites. Je sais que j’ai bien fait d’agir ainsi. Pauvre Hetty : Comme je me rendais à cheval à la ferme, ce matin, j’aperçus sa figure blanche à la fenêtre, comme un bouquet de jasmin. Ne parlons plus de cela, et n’essayez pas de me persuader que la première bonne action que j’aie faite depuis des années, le premier petit sacrifice de moi-même que je me connaisse, soit une sorte de péché. J’ai besoin d’être meilleur. Je deviens meilleur... Parlez-moi de vous. Que dit-on à la ville ? Je n’ai pas été au club depuis plusieurs jours.

"I can't bear this, Harry! You mock at everything, and then suggest the most serious tragedies. I am sorry I told you now. I don't care what you say to me. I know I was right in acting as I did. Poor Hetty! As I rode past the farm this morning, I saw her white face at the window, like a spray of jasmine. Don't let us talk about it any more, and don't try to persuade me that the first good action I have done for years, the first little bit of self-sacrifice I have ever known, is really a sort of sin. I want to be better. I am going to be better. Tell me something about yourself. What is going on in town? I have not been to the club for days."

"The people are still discussing poor Basil's disappearance."

– On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.

– J’aurais cru qu’on finirait par s’en fatiguer, dit Dorian se versant un peu de vin, et fronçant légèrement les sourcils.

"I should have thought they had got tired of that by this time," said Dorian, pouring himself out some wine and frowning slightly.

– Mon cher ami, on n’a parlé de cela que pendant six semaines, et le public an-glais n’a pas la force de supporter plus d’un sujet de conversation tous les trois mois. Il a été cependant assez bien partagé, récemment : il y a eu mon propre divorce, et le suicide d’Alan Campbell ; à présent, c’est la disparition mystérieuse d’un artiste. On croit à Scotland-Yard que l’homme à l’ulster gris qui quitta Londres pour Paris, le neuf novembre, par le train de minuit, était ce pauvre Basil, et la police française déclare que Basil n’est jamais venu à Paris. J’aime à penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu’on l’a vu à San-Francisco. C’est une chose bizarre, mais on voit à San-Francisco toutes les personnes qu’on croit disparues. Ce doit être une ville délicieuse ; elle possède toutes les attractions du monde futur...

"My dear boy, they have only been talking about it for six weeks, and the British public are really not equal to the mental strain of having more than one topic every three months. They have been very fortunate lately, however. They have had my own divorce-case and Alan Campbell's suicide. Now they have got the mysterious disappearance of an artist. Scotland Yard still insists that the man in the grey ulster who left for Paris by the midnight train on the ninth of November was poor Basil, and the French police declare that Basil never arrived in Paris at all. I suppose in about a fortnight we shall be told that he has been seen in San Francisco. It is an odd thing, but every one who disappears is said to be seen at San Francisco. It must be a delightful city, and possess all the attractions of the next world."

– Que pensez-vous qu’il soit arrivé à Basil ? demanda Dorian levant son verre de Bourgogne à la lumière et s’émerveillant lui-même du calme avec lequel il discutait ce sujet.

"What do you think has happened to Basil?" asked Dorian, holding up his Burgundy against the light and wondering how it was that he could discuss the matter so calmly.

– Je n’en ai pas la moindre idée. Si Basil veut se cacher, ce n’est point là mon affaire. S’il est mort... je n’ai pas besoin d’y penser. La mort est la seule chose qui m’ait jamais terrifié. Je la hais !...

"I have not the slightest idea. If Basil chooses to hide himself, it is no business of mine. If he is dead, I don't want to think about him. Death is the only thing that ever terrifies me. I hate it."

– Pourquoi, dit paresseusement l’autre.

"Why?" said the younger man wearily.

– Parce que, répondit lord Henry en passant sous ses narines le treillis doré d’une boîte ouverte de vinaigrette, on survit à tout de nos jours, excepté à cela. La mort et la vulgarité sont les deux seules choses au dix-neuvième siècle que l’on ne peut expliquer... Allons prendre le café dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du Chopin. Le gentleman avec qui ma femme est partie interprétait Chopin d’une ma-nière exquise... Pauvre Victoria !... Je l’aimais beaucoup ; la maison est un peu triste sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise habitude. Mais on regrette même la perte de ses mauvaises habitudes ; peut être est-ce celles-là que l’on regrette le plus ; elles sont une partie essentielle de la personnalité.

"Because," said Lord Henry, passing beneath his nostrils the gilt trellis of an open vinaigrette box, "one can survive everything nowadays except that. Death and vulgarity are the only two facts in the nineteenth century that one cannot explain away. Let us have our coffee in the music-room, Dorian. You must play Chopin to me. The man with whom my wife ran away played Chopin exquisitely. Poor Victoria! I was very fond of her. The house is rather lonely without her. Of course, married life is merely a habit, a bad habit. But then one regrets the loss even of one's worst habits. Perhaps one regrets them the most. They are such an essential part of one's personality."

Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre voisine, s’assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires blancs et noirs des touches. Quand on apporta le café, il s’arrêta, et regardant lord Henry, lui dit :

– Harry, ne vous est-il jamais, venu à l’idée que Basil avait été assassiné ?

Dorian said nothing, but rose from the table, and passing into the next room, sat down to the piano and let his fingers stray across the white and black ivory of the keys. After the coffee had been brought in, he stopped, and looking over at Lord Henry, said, "Harry, did it ever occur to you that Basil was murdered?"

Lord Henry eut un bâillement :

– Basil était très connu et portait toujours une montre Waterbury... Pourquoi l’aurait-on assassiné ? Il n’était pas assez habile pour avoir des ennemis ; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre ; mais un homme peut peindre comme Ve-lasquez et être aussi terne que possible. Basil était réellement un peu lourdaud... Il m’intéressa une fois, quand il me confia, il y a des années, la sauvage adoration qu’il avait pour vous et que vous étiez le motif dominant de son art.

Lord Henry yawned. "Basil was very popular, and always wore a Waterbury watch. Why should he have been murdered? He was not clever enough to have enemies. Of course, he had a wonderful genius for painting. But a man can paint like Velasquez and yet be as dull as possible. Basil was really rather dull. He only interested me once, and that was when he told me, years ago, that he had a wild adoration for you and that you were the dominant motive of his art."

– J’aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans la voix. Mais ne dit-on pas qu’il a été assassiné ?

"I was very fond of Basil," said Dorian with a note of sadness in his voice. "But don't people say that he was murdered?"

– Oui, quelques journaux... Cela ne me semble guère probable. Je sais qu’il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n’était pas homme à les fréquenter. Il n’était pas curieux ; c’était son défaut principal.

"Oh, some of the papers do. It does not seem to me to be at all probable. I know there are dreadful places in Paris, but Basil was not the sort of man to have gone to them. He had no curiosity. It was his chief defect."

– Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j’ai assassiné Basil ? dit Dorian en l’observant attentivement pendant qu’il parlait.

"What would you say, Harry, if I told you that I had murdered Basil?" said the younger man. He watched him intently after he had spoken.

– Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractère qui ne vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarité est crime. Ça ne vous siérait pas de commettre un meurtre. Je suis désolé de blesser peut-être votre vanité en parlant ainsi, mais je vous assure que c’est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes inférieures ; je ne les blâme d’ailleurs nullement. J’imagine que le crime est pour elles ce que l’art est à nous, simplement une méthode de se procurer d’extraordinaires sensations.

"I would say, my dear fellow, that you were posing for a character that doesn't suit you. All crime is vulgar, just as all vulgarity is crime. It is not in you, Dorian, to commit a murder. I am sorry if I hurt your vanity by saying so, but I assure you it is true. Crime belongs exclusively to the lower orders. I don't blame them in the smallest degree. I should fancy that crime was to them what art is to us, simply a method of procuring extraordinary sensations."

– Une méthode pour se procurer des sensations ? Croyez-vous donc qu’un homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce même crime ? Ne me ra-contez pas cela !...

"A method of procuring sensations? Do you think, then, that a man who has once committed a murder could possibly do the same crime again? Don't tell me that."

– Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en riant lord Henry. C’est là un des plus importants secrets de l’existence. Je croirais, cependant, que le meurtre est toujours une faute ; on ne doit jamais rien commettre dont on ne puisse causer après dîner... Mais ne parlons plus du pauvre Basil. Je voudrais croire qu’il a pu avoir une fin aussi romantique que celle que vous supposez ; mais je ne puis... Il a dû tomber d’un omnibus dans la Seine, et le conducteur n’en a point par-lé... Oui, telle a été probablement sa fin... Je le vois très bien sur le dos, gisant sous les eaux vertes avec de lourdes péniches passant sur lui et de longues herbes dans les cheveux. Voyez-vous, je ne crois pas qu’il eût fait désormais une belle œuvre. Pendant les dix dernières années, sa peinture s’en allait beaucoup.

"Oh! anything becomes a pleasure if one does it too often," cried Lord Henry, laughing. "That is one of the most important secrets of life. I should fancy, however, that murder is always a mistake. One should never do anything that one cannot talk about after dinner. But let us pass from poor Basil. I wish I could believe that he had come to such a really romantic end as you suggest, but I can't. I dare say he fell into the Seine off an omnibus and that the conductor hushed up the scandal. Yes: I should fancy that was his end. I see him lying now on his back under those dull-green waters, with the heavy barges floating over him and long weeds catching in his hair. Do you know, I don't think he would have done much more good work. During the last ten years his painting had gone off very much."

Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la chambre, alla chatouiller la tête d’un curieux perroquet de Java, un gros oiseau au plumage gris, à la crête et à la queue vertes, qui se balançait sur un bambou. Comme ses doigts effilés le tou-chaient, il fit se mouvoir la dartre blanche de ses paupières clignotantes sur ses pru-nelles semblables à du verre noir et commença à se dandiner en avant et en arrière.

Dorian heaved a sigh, and Lord Henry strolled across the room and began to stroke the head of a curious Java parrot, a large, grey-plumaged bird with pink crest and tail, that was balancing itself upon a bamboo perch. As his pointed fingers touched it, it dropped the white scurf of crinkled lids over black, glasslike eyes and began to sway backwards and forwards.

– Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa poche, sa peinture s’en allait tout à fait. Il me semblait avoir perdu quelque chose. Il avait perdu un idéal. Quand vous et lui cessèrent d’être grands amis, il cessa d’être un grand ar-tiste. Qu’est-ce qui vous sépara ?... Je crois qu’il vous ennuyait. Si cela fût, il ne vous oublia jamais. C’est une habitude qu’ont tous les fâcheux. À propos qu’est donc deve-nu cet admirable portrait qu’il avait peint d’après vous ? Je crois ne point l’avoir revu depuis qu’il y mit la dernière main. Ah ! oui, je me souviens que vous m’avez dit, il y a des années, l’avoir envoyé à Selby et qu’il fut égaré ou volé en route. Vous ne l’avez jamais retrouvé ?... Quel malheur ! C’était vraiment un chef-d’œuvre ! Je me souviens que je voulais l’acheter. Je voudrais l’avoir acheté maintenant. Il appartenait à la meilleure époque de Basil. Depuis lors, ses œuvres montrèrent ce curieux mélange de mauvaise peinture et de bonnes intentions qui fait qu’un homme mérite d’être appelé un représentant de l’art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le retrouver ? Vous auriez dû en mettre.

"Yes," he continued, turning round and taking his handkerchief out of his pocket; "his painting had quite gone off. It seemed to me to have lost something. It had lost an ideal. When you and he ceased to be great friends, he ceased to be a great artist. What was it separated you? I suppose he bored you. If so, he never forgave you. It's a habit bores have. By the way, what has become of that wonderful portrait he did of you? I don't think I have ever seen it since he finished it. Oh! I remember your telling me years ago that you had sent it down to Selby, and that it had got mislaid or stolen on the way. You never got it back? What a pity! it was really a masterpiece. I remember I wanted to buy it. I wish I had now. It belonged to Basil's best period. Since then, his work was that curious mixture of bad painting and good intentions that always entitles a man to be called a representative British artist. Did you advertise for it? You should."

– Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l’ai jamais aimé. Je regrette d’avoir posé pour ce portrait. Le souvenir de tout cela m’est odieux. Il me remet toujours en mémoire ces vers d’une pièce connue, Hamlet, je crois... Voyons, que disent-ils ?...

"I forget," said Dorian. "I suppose I did. But I never really liked it. I am sorry I sat for it. The memory of the thing is hateful to me. Why do you talk of it? It used to remind me of those curious lines in some play--Hamlet, I think--how do they run?--

"Like the painting of a sorrow,

A face without a heart."

Yes: that is what it was like."

Like the painting of a sorrow,
A face without a heart. *

« Oui, c’était tout à fait cela...

Lord Henry se mit à rire...

Lord Henry laughed. "If a man treats life artistically, his brain is his heart," he answered, sinking into an arm-chair.

– Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c’est son cœur, répondit-il s’enfonçant dans un fauteuil.

Dorian Gray shook his head and struck some soft chords on the piano. "'Like the painting of a sorrow,'" he repeated, "'a face without a heart.'"

Dorian Gray secoua la tête et plaqua quelques accords sur le piano. « Like the painting of a sorrow » répéta-t-il « a face without a heart. »

L’autre se renversa, le regardant les yeux à demi fermés...

The elder man lay back and looked at him with half-closed eyes. "By the way, Dorian," he said after a pause, "'what does it profit a man if he gain the whole world and lose--how does the quotation run?--his own soul'?"

– À propos, Dorian, interrogea-t-il après une pose, quel profit y a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd – comment diable était-ce ? – sa propre âme ?

The music jarred, and Dorian Gray started and stared at his friend. "Why do you ask me that, Harry?"

Le piano sonnait faux... Dorian s’arrêta et regardant son ami :

– Pourquoi me demandez-vous cela, Harry ?

– Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d’un air surpris, je vous le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une réponse. Voilà tout. J’étais au Parc dimanche dernier et près de l’Arche de Marbre se trouvait un rassem-blement de gens mal vêtus qui écoutaient quelque vulgaire prédicateur de carrefour. Au moment où je passais, j’entendis cet homme proposant cette question à son audi-toire. Elle me frappa comme étant assez dramatique. Londres est riche en incidents de ce genre.

« Un dimanche humide, un chrétien bizarre en mackintosh, un cercle de figu-res blanches et maladives sous un toit inégal de parapluies ruisselants, une phrase merveilleuse jeté au vent comme un cri par des lèvres hystériques, tout cela était là une chose vraiment belle dans son genre, et tout à fait suggestive. Je songeais à dire au prophète que l’art avait une âme, mais que l’homme n’en avait pas. Je crains, ce-pendant, qu’il ne m’eût point compris.

"My dear fellow," said Lord Henry, elevating his eyebrows in surprise, "I asked you because I thought you might be able to give me an answer. That is all. I was going through the park last Sunday, and close by the Marble Arch there stood a little crowd of shabby-looking people listening to some vulgar street-preacher. As I passed by, I heard the man yelling out that question to his audience. It struck me as being rather dramatic. London is very rich in curious effects of that kind. A wet Sunday, an uncouth Christian in a mackintosh, a ring of sickly white faces under a broken roof of dripping umbrellas, and a wonderful phrase flung into the air by shrill hysterical lips--it was really very good in its way, quite a suggestion. I thought of telling the prophet that art had a soul, but that man had not. I am afraid, however, he would not have understood me."

"Don't, Harry. The soul is a terrible reality. It can be bought, and sold, and bartered away. It can be poisoned, or made perfect. There is a soul in each one of us. I know it."

– Non, Harry. L’âme est une terrible réalité. On peut l’acheter, la vendre, en trafiquer. On peut l’empoisonner ou la rendre parfaite. Il y a une âme en chacun de nous. Je le sais.

"Do you feel quite sure of that, Dorian?"

"Quite sure."

– En êtes-vous bien sûr, Dorian ?

– Absolument sûr.

– Ah ! alors ce doit être une illusion. Les choses dont on est absolument sûr, ne sont jamais vraies. C’est la fatalité de la Foi et la leçon du Roman. Comme vous êtes grave ! Ne soyez pas aussi sérieux. Qu’avons-nous de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre temps ? Rien... Nous sommes débarrassés de notre croyance à l’Âme... Jouez-moi quelque chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout en jouant, dites-moi tout bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez avoir quelque secret. Je n’ai que dix ans de plus que vous et je suis flétri, usé, jauni. Vous êtes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n’avez jamais été plus charmant à voir que ce soir. Vous me rappelez le premier jour que je vous ai vu. Vous étiez un peu plus joufflu et timide, tout à fait extraordinaire. Vous avez changé, certes, mais pas en apparence. Je voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma jeu-nesse, je ferais tout au monde, excepté de prendre de l’exercice ; de me lever de bonne heure ou d’être respectable... Ô jeunesse ! Rien ne te vaut ! Quelle absurdité de parler de l’ignorance des jeunes gens ! Les seuls hommes dont j’écoute les opinions avec respect sont ceux qui sont plus jeunes que moi. Ils me paraissent marcher devant moi. La vie leur a révélé ses dernières merveilles. Quant aux vieux, je les contredis toujours. Je le fais par principe. Si vous leur demandez leur opinion sur un événe-ment d’hier, ils vous donnent gravement les opinions courantes en 1820, alors qu’on portait des bas longs... qu’on croyait à tout et qu’on ne savait absolument rien. Comme ce morceau que vous jouez-là est délicieux ! J’imagine que Chopin a dû l’écrire à Majorque, pendant que la mer gémissait autour de sa villa et que l’écume salée éclaboussait les vitres ? C’est exquisement romantique. C’est une grâce vrai-ment, qu’un art nous soit laissé qui n’est pas un art d’imitation ! Ne vous arrêtez pas ; j’ai besoin de musique ce soir. Il me semble que vous êtes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous écoutant. J’ai mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n’en avez jamais rien su. Le drame de la vieillesse n’est pas qu’on est vieux, mais bien qu’on fût jeune. Je suis étonné quelquefois de ma propre sincérité. Ah ! Dorian, que vous êtes heureux ! Quelle vie exquise que la vôtre ! Vous avez goûté longuement de toutes choses. Vous avez écrasé les raisins mûrs contre votre palais. Rien ne vous a été ca-ché. Et tout cela vous fût comme le son d’une musique : vous n’en avez pas été atteint. Vous êtes toujours le même.

"Ah! then it must be an illusion. The things one feels absolutely certain about are never true. That is the fatality of faith, and the lesson of romance. How grave you are! Don't be so serious. What have you or I to do with the superstitions of our age? No: we have given up our belief in the soul. Play me something. Play me a nocturne, Dorian, and, as you play, tell me, in a low voice, how you have kept your youth. You must have some secret. I am only ten years older than you are, and I am wrinkled, and worn, and yellow. You are really wonderful, Dorian. You have never looked more charming than you do to-night. You remind me of the day I saw you first. You were rather cheeky, very shy, and absolutely extraordinary. You have changed, of course, but not in appearance. I wish you would tell me your secret. To get back my youth I would do anything in the world, except take exercise, get up early, or be respectable. Youth! There is nothing like it. It's absurd to talk of the ignorance of youth. The only people to whose opinions I listen now with any respect are people much younger than myself. They seem in front of me. Life has revealed to them her latest wonder. As for the aged, I always contradict the aged. I do it on principle. If you ask them their opinion on something that happened yesterday, they solemnly give you the opinions current in 1820, when people wore high stocks, believed in everything, and knew absolutely nothing. How lovely that thing you are playing is! I wonder, did Chopin write it at Majorca, with the sea weeping round the villa and the salt spray dashing against the panes? It is marvellously romantic. What a blessing it is that there is one art left to us that is not imitative! Don't stop. I want music to-night. It seems to me that you are the young Apollo and that I am Marsyas listening to you. I have sorrows, Dorian, of my own, that even you know nothing of. The tragedy of old age is not that one is old, but that one is young. I am amazed sometimes at my own sincerity. Ah, Dorian, how happy you are! What an exquisite life you have had! You have drunk deeply of everything. You have crushed the grapes against your palate. Nothing has been hidden from you. And it has all been to you no more than the sound of music. It has not marred you. You are still the same."

"I am not the same, Harry."

– Je ne suis pas le même, Harry.

– Si, vous êtes le même. Je me figure ce que sera le restant de vos jours. Ne le gâtez par aucun renoncement. Vous êtes à présent un être accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous êtes actuellement sans défaut... Ne hochez pas la tête ; vous le savez bien. Cependant, ne vous faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la volonté ou les intentions. C’est une question de nerfs, de fibres, de cellules lentement élaborées où se cache la pensée et où les passions ont leurs rêves. Vous pouvez vous croire sauvé et fort. Mais un ton de couleur entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum que vous avez aimé et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers d’un poème oublié qui vous revient en mémoire, une phrase musicale que vous ne jouez plus, c’est de tout cela, Dorian, je vous assure que dépend notre exis-tence. Browning l’a écrit quelque part, mais nos sens nous le font imaginer aisément. Il y a des moments où l’odeur du lilas blanc me pénètre et où je crois revivre le plus étrange mois de toute ma vie. Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurlé contre nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous êtes le type que notre époque demande et qu’elle craint d’avoir trouvé. Je suis heureux que vous n’ayez jamais rien fait : ni modelé une statue, ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-même !... Votre art, ce fut votre vie. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours sont vos sonnets.

"Yes, you are the same. I wonder what the rest of your life will be. Don't spoil it by renunciations. At present you are a perfect type. Don't make yourself incomplete. You are quite flawless now. You need not shake your head: you know you are. Besides, Dorian, don't deceive yourself. Life is not governed by will or intention. Life is a question of nerves, and fibres, and slowly built-up cells in which thought hides itself and passion has its dreams. You may fancy yourself safe and think yourself strong. But a chance tone of colour in a room or a morning sky, a particular perfume that you had once loved and that brings subtle memories with it, a line from a forgotten poem that you had come across again, a cadence from a piece of music that you had ceased to play--I tell you, Dorian, that it is on things like these that our lives depend. Browning writes about that somewhere; but our own senses will imagine them for us. There are moments when the odour of lilas blanc passes suddenly across me, and I have to live the strangest month of my life over again. I wish I could change places with you, Dorian. The world has cried out against us both, but it has always worshipped you. It always will worship you. You are the type of what the age is searching for, and what it is afraid it has found. I am so glad that you have never done anything, never carved a statue, or painted a picture, or produced anything outside of yourself! Life has been your art. You have set yourself to music. Your days are your sonnets."

Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure :

– Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise... Mais je ne veux plus vivre cette même vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses extravagantes. Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez tout, je crois bien que vous vous éloigne-riez de moi. Vous riez ? Ne riez pas...

Dorian rose up from the piano and passed his hand through his hair. "Yes, life has been exquisite," he murmured, "but I am not going to have the same life, Harry. And you must not say these extravagant things to me. You don't know everything about me. I think that if you did, even you would turn from me. You laugh. Don't laugh."

– Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Dorian ? Remettez-vous au piano et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel qui monte dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous jouez, elle va se rapprocher de la terre... Vous ne voulez pas ? Allons au club, alors. La soirée a été charmante, il faut bien la terminer. Il y a quelqu’un au White qui désire infiniment faire votre connaissance : le jeune lord Pool, l’aîné des fils de Bournemouth. Il copie déjà vos cravates et m’a demandé de vous être présenté. Il est tout à fait charmant, et me fait presque songer à vous.

"Why have you stopped playing, Dorian? Go back and give me the nocturne over again. Look at that great, honey-coloured moon that hangs in the dusky air. She is waiting for you to charm her, and if you play she will come closer to the earth. You won't? Let us go to the club, then. It has been a charming evening, and we must end it charmingly. There is some one at White's who wants immensely to know you--young Lord Poole, Bournemouth's eldest son. He has already copied your neckties, and has begged me to introduce him to you. He is quite delightful and rather reminds me of you."

– J’espère que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens fatigué ce soir, Harry ; je n’irai pas club. Il est près de onze heures, et je désire me coucher de bonne heure.

"I hope not," said Dorian with a sad look in his eyes. "But I am tired to-night, Harry. I shan't go to the club. It is nearly eleven, and I want to go to bed early."

– Restez... Vous n’avez jamais si bien joué que ce soir. Il y avait dans votre fa-çon de jouer quelque chose de merveilleux. C’était d’un sentiment que je n’avais en-core jamais entendu.

"Do stay. You have never played so well as to-night. There was something in your touch that was wonderful. It had more expression than I had ever heard from it before."

– C’est parce que je vais devenir bon, répondit-il en souriant. Je suis déjà un peu changé.

"It is because I am going to be good," he answered, smiling. "I am a little changed already."

– Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons tou-jours deux amis.

"You cannot change to me, Dorian," said Lord Henry. "You and I will always be friends."

– Pourtant, vous m’avez un jour empoisonné avec un livre. Je n’oublierai pas cela... Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêter ce livre à personne. Il est mal-faisant.

"Yet you poisoned me with a book once. I should not forgive that. Harry, promise me that you will never lend that book to any one. It does harm."

– Mon cher ami, vous commencez à faire de la morale. Vous allez bientôt deve-nir comme les convertis et les revivalistes, prévenant tout le monde contre les péchés dont ils sont eux-mêmes fatigués. Vous êtes trop charmant pour faire cela. D’ailleurs, ça ne sert à rien. Nous sommes ce que nous sommes et serons ce que nous pourrons. Quant à être empoisonné par un livre, on ne vit jamais rien de pareil. L’art n’a aucune influence sur les actions ; il annihile le désir d’agir, il est superbement stérile. Les livres que le monde appelle immoraux sont les livres qui lui montrent sa propre honte. Voilà tout. Mais ne discutons pas de littérature... Venez demain, je monte à cheval à onze heures. Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous mène-rai ensuite déjeuner chez lady Branksome. C’est une femme charmante, elle désire vous consulter sur une tapisserie qu’elle voudrait acheter. Pensez-vous venir ? Ou bien déjeunerons-nous avec notre petite duchesse ? Elle dit qu’elle ne vous voit plus. Peut-être êtes-vous fatigué de Gladys ? Je le pensais. Sa manière d’esprit vous donne sur les nerfs... Dans tous les cas, soyez ici à onze heures.

– Faut-il vraiment que je vienne, Harry ?

"My dear boy, you are really beginning to moralize. You will soon be going about like the converted, and the revivalist, warning people against all the sins of which you have grown tired. You are much too delightful to do that. Besides, it is no use. You and I are what we are, and will be what we will be. As for being poisoned by a book, there is no such thing as that. Art has no influence upon action. It annihilates the desire to act. It is superbly sterile. The books that the world calls immoral are books that show the world its own shame. That is all. But we won't discuss literature. Come round to-morrow. I am going to ride at eleven. We might go together, and I will take you to lunch afterwards with Lady Branksome. She is a charming woman, and wants to consult you about some tapestries she is thinking of buying. Mind you come. Or shall we lunch with our little duchess? She says she never sees you now. Perhaps you are tired of Gladys? I thought you would be. Her clever tongue gets on one's nerves. Well, in any case, be here at eleven."

– Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu’il n’y a jamais eu autant de lilas depuis l’année où j’ai fait votre connaissance.

"Must I really come, Harry?"

"Certainly. The park is quite lovely now. I don't think there have been such lilacs since the year I met you."

– Très bien, je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonsoir, Harry...

Arrivé à la porte, il hésita un moment comme s’il eût eu encore quelque chose à dire. Puis il soupira et sortit...

"Very well. I shall be here at eleven," said Dorian. "Good night, Harry." As he reached the door, he hesitated for a moment, as if he had something more to say. Then he sighed and went out.