Le Portrait de Dorian Gray.  Oscar Wilde
Chapitre 1. (Chapter 1. )
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L’atelier était plein de l’odeur puissante des roses, et quand une légère brise d’été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des églantiers.

The studio was filled with the rich odour of roses, and when the light summer wind stirred amidst the trees of the garden, there came through the open door the heavy scent of the lilac, or the more delicate perfume of the pink-flowering thorn.

D’un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu, fumant, selon sa coutume, d’innombrables cigarettes, lord Henry Wotton pouvait tout juste apercevoir le rayonne-ment des douces fleurs couleur de miel d’un aubour dont les tremblantes branches semblaient à peine pouvoir supporter le poids d’une aussi flamboyante splendeur ; et de temps à autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant la large fenêtre, produi-sant une sorte d’effet japonais momentané, le faisant penser à ces peintres de Tokyo à la figure de jade pallide, qui, par le moyen d’un art nécessairement immobile, tentent d’exprimer le sens de la vitesse et du mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans les longues herbes non fau-chées ou voltigeant autour des poudreuses baies dorées d’un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore ce grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note bourdonnante d’un orgue éloigné.

From the corner of the divan of Persian saddle-bags on which he was lying, smoking, as was his custom, innumerable cigarettes, Lord Henry Wotton could just catch the gleam of the honey-sweet and honey-coloured blossoms of a laburnum, whose tremulous branches seemed hardly able to bear the burden of a beauty so flamelike as theirs; and now and then the fantastic shadows of birds in flight flitted across the long tussore-silk curtains that were stretched in front of the huge window, producing a kind of momentary Japanese effect, and making him think of those pallid, jade-faced painters of Tokyo who, through the medium of an art that is necessarily immobile, seek to convey the sense of swiftness and motion. The sullen murmur of the bees shouldering their way through the long unmown grass, or circling with monotonous insistence round the dusty gilt horns of the straggling woodbine, seemed to make the stillness more oppressive. The dim roar of London was like the bourdon note of a distant organ.

Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s’érigeait le portrait grandeur naturelle d’un jeune homme d’une extraordi-naire beauté, et en face, était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil Hallward, dont la disparition soudaine quel-ques années auparavant, avait causé un grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures.

Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante fi-gure que son art avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face et parut s’y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux, mit les doigts sur ses paupières comme s’il eût voulu emprisonner dans son cerveau quelque étrange rêve dont il eût craint de se réveiller.

In the centre of the room, clamped to an upright easel, stood the full-length portrait of a young man of extraordinary personal beauty, and in front of it, some little distance away, was sitting the artist himself, Basil Hallward, whose sudden disappearance some years ago caused, at the time, such public excitement and gave rise to so many strange conjectures.

– Ceci est votre meilleure œuvre, Basil, la meilleure chose que vous ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l’envoyer l’année prochaine à l’exposition Grosvenor. L’Académie est trop grande et trop vulgaire. Chaque fois que j’y suis allé, il y avait là tant de monde qu’il m’a été impossible de voir les tableaux, ce qui était épouvantable, ou tant de tableaux que je n’ai pu y voir le monde, ce qui était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit convenable...

As the painter looked at the gracious and comely form he had so skilfully mirrored in his art, a smile of pleasure passed across his face, and seemed about to linger there. But he suddenly started up, and closing his eyes, placed his fingers upon the lids, as though he sought to imprison within his brain some curious dream from which he feared he might awake.

– Je ne crois pas que j’enverrai ceci quelque part, répondit le peintre en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait se moquer de lui ses amis d’Oxford. Non, je n’enverrai ceci nulle part.

"It is your best work, Basil, the best thing you have ever done," said Lord Henry languidly. "You must certainly send it next year to the Grosvenor. The Academy is too large and too vulgar. Whenever I have gone there, there have been either so many people that I have not been able to see the pictures, which was dreadful, or so many pictures that I have not been able to see the people, which was worse. The Grosvenor is really the only place."

Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les minces spirales de fumée bleue qui s’entrelaçaient fantaisistement au bout de sa cigarette opiacée.

"I don't think I shall send it anywhere," he answered, tossing his head back in that odd way that used to make his friends laugh at him at Oxford. "No, I won't send it anywhere."

– Vous n’enverrez cela nulle part ? Et pourquoi mon cher ami ? Quelle raison donnez-vous ? Quels singuliers bonshom-mes vous êtes, vous autres peintres ? Vous remuez le monde pour acquérir de la réputation ; aussitôt que vous l’avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C’est ridicule de votre part, car s’il n’y a qu’une chose au monde pire que la renommée, c’est de n’en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l’Angleterre, et rendrait les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque émotion.

– Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puis réellement l’exposer. J’ai mis trop de moi-même là-dedans.

Lord Henry s’étendit sur le divan en riant...

– Je savais que vous ririez, mais c’est tout à fait la même chose.

Lord Henry elevated his eyebrows and looked at him in amazement through the thin blue wreaths of smoke that curled up in such fanciful whorls from his heavy, opium-tainted cigarette. "Not send it anywhere? My dear fellow, why? Have you any reason? What odd chaps you painters are! You do anything in the world to gain a reputation. As soon as you have one, you seem to want to throw it away. It is silly of you, for there is only one thing in the world worse than being talked about, and that is not being talked about. A portrait like this would set you far above all the young men in England, and make the old men quite jealous, if old men are ever capable of any emotion."

– Trop de vous-même !... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si vain ; je ne vois vraiment pas de ressemblance en-tre vous, avec votre rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune Adonis qui a l’air fait d’ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher, c’est Narcisse lui-même, tandis que vous !... Il est évident que votre face respire l’intelligence et le reste... Mais la beauté, la réelle beauté finit où commence l’expression intellectuelle. L’intellectualité est en elle-même un mode d’exagération, et détruit l’harmonie de n’importe quelle face. Au moment où l’on s’assoit pour penser, on devient tout nez, ou tout front, ou quelque chose d’horrible. Voyez les hommes ayant réussi dans une profession savante, combien ils sont parfaitement hideux ! Excepté, naturellement, dans l’Église. Mais dans l’Église, ils ne pensent point. Un évêque dit à l’âge de quatre-vingts ans ce qu’on lui apprit à dire à dix-huit et la conséquence naturelle en est qu’il a toujours l’air charmant. Votre mystérieux jeune ami dont vous ne m’avez ja-mais dit le nom, mais dont le portrait me fascine réellement, n’a jamais pensé. Je suis sûr de cela. C’est une admirable créature sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver les fleurs absentes, et nous rafraîchir l’intelligence en été. Ne vous flattez pas, Basil : vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.

"I know you will laugh at me," he replied, "but I really can't exhibit it. I have put too much of myself into it."

Lord Henry stretched himself out on the divan and laughed.

"Yes, I knew you would; but it is quite true, all the same."

"Too much of yourself in it! Upon my word, Basil, I didn't know you were so vain; and I really can't see any resemblance between you, with your rugged strong face and your coal-black hair, and this young Adonis, who looks as if he was made out of ivory and rose-leaves. Why, my dear Basil, he is a Narcissus, and you--well, of course you have an intellectual expression and all that. But beauty, real beauty, ends where an intellectual expression begins. Intellect is in itself a mode of exaggeration, and destroys the harmony of any face. The moment one sits down to think, one becomes all nose, or all forehead, or something horrid. Look at the successful men in any of the learned professions. How perfectly hideous they are! Except, of course, in the Church. But then in the Church they don't think. A bishop keeps on saying at the age of eighty what he was told to say when he was a boy of eighteen, and as a natural consequence he always looks absolutely delightful. Your mysterious young friend, whose name you have never told me, but whose picture really fascinates me, never thinks. I feel quite sure of that. He is some brainless beautiful creature who should be always here in winter when we have no flowers to look at, and always here in summer when we want something to chill our intelligence. Don't flatter yourself, Basil: you are not in the least like him."

– Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l’artiste. Je sais bien que je ne lui ressemble pas ; je le sais parfaitement bien. Je serais même fâché de lui ressembler. Vous levez les épaules ?... Je vous dis la vérité. Une fatalité pèse sur les distinc-tions physiques et intellectuelles, cette sorte de fatalité qui suit à la piste à travers l’histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas être différent de ses contemporains. Les laids et les sots sont les mieux partagés sous ce rapport dans ce monde. Ils peuvent s’asseoir à leur aise et bâiller au spectacle. S’ils ne savent rien de la victoire, la connaissance de la défaite leur est épargnée. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans être troublés, indiffé-rents et tranquilles. Ils n’importunent personne, ni ne sont im-portunés. Mais vous, avec votre rang et votre fortune, Harry, moi, avec mon cerveau tel qu’il est, mon art aussi imparfait qu’il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous souffrirons tous pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrirons terri-blement...

– Dorian Gray ? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil Hallward.

– Oui, c’est son nom. Je n’avais pas l’intention de vous le dire.

– Et pourquoi ?

"You don't understand me, Harry," answered the artist. "Of course I am not like him. I know that perfectly well. Indeed, I should be sorry to look like him. You shrug your shoulders? I am telling you the truth. There is a fatality about all physical and intellectual distinction, the sort of fatality that seems to dog through history the faltering steps of kings. It is better not to be different from one's fellows. The ugly and the stupid have the best of it in this world. They can sit at their ease and gape at the play. If they know nothing of victory, they are at least spared the knowledge of defeat. They live as we all should live--undisturbed, indifferent, and without disquiet. They neither bring ruin upon others, nor ever receive it from alien hands. Your rank and wealth, Harry; my brains, such as they are--my art, whatever it may be worth; Dorian Gray's good looks--we shall all suffer for what the gods have given us, suffer terribly."

– Oh ! je ne puis vous l’expliquer. Quand j’aime quelqu’un intensément, je ne dis son nom à personne. C’est presque une trahison. J’ai appris à aimer le secret. Il me semble que c’est la seule chose qui puisse nous faire la vie moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des choses nous paraît exquise si quelqu’un nous la cache. Quand je quitte cette ville, je ne dis à personne où je vais : en le faisant, je perdrais tout mon plaisir. C’est une mauvaise habitude, je l’avoue, mais en quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque... Je suis sûr que vous devez me croire fou à m’entendre parler ainsi ?...

"Dorian Gray? Is that his name?" asked Lord Henry, walking across the studio towards Basil Hallward.

"Yes, that is his name. I didn't intend to tell it to you."

"But why not?"

– Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous semblez oublier que je suis marié et que le seul charme du mariage est qu’il fait une vie de déception absolu-ment nécessaire aux deux parties. Je ne sais jamais où est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je fais. Quand nous nous rencontrons – et nous nous rencontrons, de temps à autre, quand nous dînons ensemble dehors, ou que nous allons chez le duc – nous nous contons les plus absurdes histoires de l’air le plus sérieux du monde. Dans cet ordre d’idées, ma femme m’est supérieure. Elle n’est jamais embarrassée pour les dates, et je le suis toujours ; quand elle s’en rend compte, elle ne me fait point de scène ; parfois je désirerais qu’elle m’en fît ; mais elle se contente de me rire au nez.

– Je n’aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale, Harry, dit Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous crois un très bon mari honteux de ses propres vertus. Vous êtes un être vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et jamais vous ne faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement une pose.

"Oh, I can't explain. When I like people immensely, I never tell their names to any one. It is like surrendering a part of them. I have grown to love secrecy. It seems to be the one thing that can make modern life mysterious or marvellous to us. The commonest thing is delightful if one only hides it. When I leave town now I never tell my people where I am going. If I did, I would lose all my pleasure. It is a silly habit, I dare say, but somehow it seems to bring a great deal of romance into one's life. I suppose you think me awfully foolish about it?"

"Not at all," answered Lord Henry, "not at all, my dear Basil. You seem to forget that I am married, and the one charm of marriage is that it makes a life of deception absolutely necessary for both parties. I never know where my wife is, and my wife never knows what I am doing. When we meet--we do meet occasionally, when we dine out together, or go down to the Duke's--we tell each other the most absurd stories with the most serious faces. My wife is very good at it--much better, in fact, than I am. She never gets confused over her dates, and I always do. But when she does find me out, she makes no row at all. I sometimes wish she would; but she merely laughs at me."

– Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je connaisse, s’exclama en riant lord Henry.

Les deux jeunes gens s’en allèrent ensemble dans le jardin et s’assirent sur un long siège de bambou posé à l’ombre d’un buisson de lauriers. Le soleil glissait sur les feuilles polies ; de blanches marguerites tremblaient sur le gazon.

Après un silence, lord Henry tira sa montre.

"I hate the way you talk about your married life, Harry," said Basil Hallward, strolling towards the door that led into the garden. "I believe that you are really a very good husband, but that you are thoroughly ashamed of your own virtues. You are an extraordinary fellow. You never say a moral thing, and you never do a wrong thing. Your cynicism is simply a pose."

– Je dois m’en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir, j’aimerais avoir une réponse à la question que je vous ai posée tout à l’heure.

– Quelle question ? dit le peintre, restant les yeux fixés à terre.

– Vous la savez...

– Mais non, Harry.

– Bien, je vais vous la redire. J’ai besoin que vous m’expliquiez pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je désire en connaître la vraie raison.

"Being natural is simply a pose, and the most irritating pose I know," cried Lord Henry, laughing; and the two young men went out into the garden together and ensconced themselves on a long bamboo seat that stood in the shade of a tall laurel bush. The sunlight slipped over the polished leaves. In the grass, white daisies were tremulous.

– Je vous l’ai dite.

– Non pas. Vous m’avez dit que c’était parce qu’il y avait beaucoup trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfan-tin...

After a pause, Lord Henry pulled out his watch. "I am afraid I must be going, Basil," he murmured, "and before I go, I insist on your answering a question I put to you some time ago."

– Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout portrait peint compréhensivement est un portrait de l’artiste, non du modèle. Le modèle est purement l’accident, l’occasion. Ce n’est pas lui qui est révélé par le peintre ; c’est plutôt le peintre qui, sur la toile colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle je n’exhiberai pas ce portrait consiste dans la terreur que j’ai de montrer par lui le secret de mon âme !

"What is that?" said the painter, keeping his eyes fixed on the ground.

"You know quite well."

"I do not, Harry."

"Well, I will tell you what it is. I want you to explain to me why you won't exhibit Dorian Gray's picture. I want the real reason."

"I told you the real reason."

"No, you did not. You said it was because there was too much of yourself in it. Now, that is childish."

Lord Henry se mit à rire...

– Et quel est-il ?

– Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie.

– Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.

– Oh ! c’est vraiment peu de chose, Harry, repartit le pein-tre et je crois bien que vous ne le comprendrez point. Peut-être à peine le croirez-vous...

Lord Henry sourit ; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite aux pétales rosés et l’examinant :

"Harry," said Basil Hallward, looking him straight in the face, "every portrait that is painted with feeling is a portrait of the artist, not of the sitter. The sitter is merely the accident, the occasion. It is not he who is revealed by the painter; it is rather the painter who, on the coloured canvas, reveals himself. The reason I will not exhibit this picture is that I am afraid that I have shown in it the secret of my own soul."

– Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, en regardant attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs, et quant à croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu’elles soient incroyables.

Lord Henry laughed. "And what is that?" he asked.

"I will tell you," said Hallward; but an expression of perplexity came over his face.

Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de lilas se balancèrent dans l’air languide. Une cigale stridula près du mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on entendit frémir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux comme s’il avait voulu percevoir les battements du cœur de Basil Hallward, se demandant ce qui allait se passer.

"I am all expectation, Basil," continued his companion, glancing at him.

"Oh, there is really very little to tell, Harry," answered the painter; "and I am afraid you will hardly understand it. Perhaps you will hardly believe it."

– Voici l’histoire, dit le peintre après un temps. Il y a deux mois, j’allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres, pauvres artistes, nous avons à nous montrer dans le monde de temps à autre, juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages. Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde, même un agent de change, peut en arriver à avoir la réputation d’un être civilisé. J’étais donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec des douairières lourdement parées ou de fastidieux académiciens, quand sou-dain je perçus obscurément que quelqu’un m’observait. Je me tournai à demi et pour la première loi, je vis Dorian Gray. Nos yeux se rencontrèrent et je me sentis pâlir. Une singulière ter-reur me poignit... Je compris que j’étais en face de quelqu’un dont la simple personnalité était si fascinante que, si je me lais-sais faire, elle m’absorberait en entier, moi, ma nature, mon âme et mon talent même. Je ne veux aucune ingérence exté-rieure dans mon existence. Vous savez, Harry, combien ma vie est indépendante. J’ai toujours été mon maître, je l’avais, tout au moins toujours été, jusqu’au jour de ma rencontre avec Do-rian Gray. Alors... mais je ne sais comment vous expliquer ceci... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait traverser une crise terrible. J’eus l’étrange sensation que le destin me réser-vait d’exquises joies et des chagrins exquis. Je m’effrayai et me disposai à quitter le salon. Ce n’est pas ma conscience qui me faisait agir ainsi, il y avait une sorte de lâcheté dans mon action. Je ne vis point d’autre issue pour m’échapper.

– La conscience et la lâcheté sont réellement les mêmes choses, Basil. La conscience est le surnom de la fermeté. C’est tout.

– Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas non plus. Cependant, quel qu’en fut alors le motif – c’était peut-être l’orgueil, car je suis très orgueilleux – je me précipitai vers la porte. Là, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. « Vous n’avez pas l’intention de partir si vite, Mr Hallward » s’écria-t-elle... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix ?...

– Oui, elle me fait l’effet d’être un paon en toutes choses, excepté en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs doigts nerveux...

Lord Henry smiled, and leaning down, plucked a pink-petalled daisy from the grass and examined it. "I am quite sure I shall understand it," he replied, gazing intently at the little golden, white-feathered disk, "and as for believing things, I can believe anything, provided that it is quite incredible."

The wind shook some blossoms from the trees, and the heavy lilac-blooms, with their clustering stars, moved to and fro in the languid air. A grasshopper began to chirrup by the wall, and like a blue thread a long thin dragon-fly floated past on its brown gauze wings. Lord Henry felt as if he could hear Basil Hallward's heart beating, and wondered what was coming.

"The story is simply this," said the painter after some time. "Two months ago I went to a crush at Lady Brandon's. You know we poor artists have to show ourselves in society from time to time, just to remind the public that we are not savages. With an evening coat and a white tie, as you told me once, anybody, even a stock-broker, can gain a reputation for being civilized. Well, after I had been in the room about ten minutes, talking to huge overdressed dowagers and tedious academicians, I suddenly became conscious that some one was looking at me. I turned half-way round and saw Dorian Gray for the first time. When our eyes met, I felt that I was growing pale. A curious sensation of terror came over me. I knew that I had come face to face with some one whose mere personality was so fascinating that, if I allowed it to do so, it would absorb my whole nature, my whole soul, my very art itself. I did not want any external influence in my life. You know yourself, Harry, how independent I am by nature. I have always been my own master; had at least always been so, till I met Dorian Gray. Then--but I don't know how to explain it to you. Something seemed to tell me that I was on the verge of a terrible crisis in my life. I had a strange feeling that fate had in store for me exquisite joys and exquisite sorrows. I grew afraid and turned to quit the room. It was not conscience that made me do so: it was a sort of cowardice. I take no credit to myself for trying to escape."

"Conscience and cowardice are really the same things, Basil. Conscience is the trade-name of the firm. That is all."

– Je ne pus me débarrasser d’elle. Elle me présenta à des Altesses, et à des personnes portant Étoiles et Jarretières, à des dames mûres, affublées de tiares gigantesques et de nez de per-roquets... Elle parla de moi comme de son meilleur ami. Je l’avais seulement rencontrée une fois auparavant, mais elle s’était mise en tête de me lancer. Je crois que l’un de mes ta-bleaux avait alors un grand succès et qu’on en parlait dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les éten-dards d’immortalité du dix-neuvième siècle. Soudain, je me trouvai face à face avec le jeune homme dont la personnalité m’avait si singulièrement intrigué ; nous nous touchions pres-que ; de nouveau nos regards se rencontrèrent. Ce fut indépen-dant de ma volonté, mais je demandai à Lady Brandon de nous présenter l’un à l’autre. Peut-être après tout, n’était-ce pas si téméraire, mais simplement inévitable. Il est certain que nous nous serions parlé sans présentation préalable ; j’en suis sûr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la même chose ; il avait senti, lui aussi, que nous étions destinés à nous connaître.

– Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce mer-veilleux jeune homme, demanda l’ami. Je sais qu’elle a la ma-rotte de donner un précis rapide de chacun de ses invités. Je me souviens qu’elle me présenta une fois à un apoplectique et tru-culent gentleman, couvert d’ordres et de rubans et sur lui, me souffla à l’oreille, sur un mode tragique, les plus abasourdis-sants détails, qui durent être perçus de chaque personne alors dans le salon. Cela me mit en fuite ; j’aime connaître les gens par moi-même... Lady Brandon traite exactement ses invités comme un commissaire-priseur ses marchandises. Elle explique les manies et coutumes de chacun, mais oublie naturellement tout ce qui pourrait vous intéresser au personnage.

"I don't believe that, Harry, and I don't believe you do either. However, whatever was my motive--and it may have been pride, for I used to be very proud--I certainly struggled to the door. There, of course, I stumbled against Lady Brandon. 'You are not going to run away so soon, Mr. Hallward?' she screamed out. You know her curiously shrill voice?"

"Yes; she is a peacock in everything but beauty," said Lord Henry, pulling the daisy to bits with his long nervous fingers.

"I could not get rid of her. She brought me up to royalties, and people with stars and garters, and elderly ladies with gigantic tiaras and parrot noses. She spoke of me as her dearest friend. I had only met her once before, but she took it into her head to lionize me. I believe some picture of mine had made a great success at the time, at least had been chattered about in the penny newspapers, which is the nineteenth-century standard of immortality. Suddenly I found myself face to face with the young man whose personality had so strangely stirred me. We were quite close, almost touching. Our eyes met again. It was reckless of me, but I asked Lady Brandon to introduce me to him. Perhaps it was not so reckless, after all. It was simply inevitable. We would have spoken to each other without any introduction. I am sure of that. Dorian told me so afterwards. He, too, felt that we were destined to know each other."

– Pauvre lady Brandon ! Vous êtes dur pour elle, observa nonchalamment Hallward.

– Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne réussit qu’à ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l’admirer ?... Mais, dites-moi, que vous confia-t-elle sur Mr Do-rian Gray ?

– Oh ! quelque chose de très vague dans ce genre : « Char-mant garçon ! Sa pauvre chère mère et moi, étions inséparables. Tout à fait oublié ce qu’il fait, ou plutôt, je crains... qu’il ne fasse rien ! Ah ! si, il joue du piano... Ne serait-ce pas plutôt du vio-lon, mon cher Mr Gray ? »

"And how did Lady Brandon describe this wonderful young man?" asked his companion. "I know she goes in for giving a rapid precis of all her guests. I remember her bringing me up to a truculent and red-faced old gentleman covered all over with orders and ribbons, and hissing into my ear, in a tragic whisper which must have been perfectly audible to everybody in the room, the most astounding details. I simply fled. I like to find out people for myself. But Lady Brandon treats her guests exactly as an auctioneer treats his goods. She either explains them entirely away, or tells one everything about them except what one wants to know."

"Poor Lady Brandon! You are hard on her, Harry!" said Hallward listlessly.

Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nous devînmes amis.

"My dear fellow, she tried to found a salon, and only succeeded in opening a restaurant. How could I admire her? But tell me, what did she say about Mr. Dorian Gray?"

– L’hilarité n’est pas du tout un mauvais commencement d’amitié, et c’est loin d’en être une mauvaise fin, dit le jeune lord en cueillant une autre marguerite.

Hallward secoua la tête...

– Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte d’amitié ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier. Vous n’aimez personne, ou, si vous le préférez, personne ne vous intéresse.

"Oh, something like, 'Charming boy--poor dear mother and I absolutely inseparable. Quite forget what he does--afraid he--doesn't do anything--oh, yes, plays the piano--or is it the violin, dear Mr. Gray?' Neither of us could help laughing, and we became friends at once."

– Comme vous êtes injuste ! s’écria lord Henry, mettant en arrière son chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les floches d’écheveau d’une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond de turquoise de ce ciel d’été.

"Laughter is not at all a bad beginning for a friendship, and it is far the best ending for one," said the young lord, plucking another daisy.

Hallward shook his head. "You don't understand what friendship is, Harry," he murmured--"or what enmity is, for that matter. You like every one; that is to say, you are indifferent to every one."

« Oui, horriblement injuste !... J’établis une grande diffé-rence entre les gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades pour leur caractère, et mes ennemis pour leur intelligence ; un homme ne saurait trop attacher d’importance au choix de ses ennemis ; je n’en ai point un seul qui soit un sot ; ce sont tous hommes d’une certaine puissance intellectuelle et, par conséquent, ils m’apprécient. Est-ce très vain de ma part d’agir ainsi ! Je crois que c’est plutôt... vain.

– Je pense que ça l’est aussi Harry. Mais m’en référant à votre manière de sélection, je dois être pour vous un simple ca-marade.

– Mon bon et cher Basil, vous m’êtes mieux qu’un cama-rade...

– Et moins qu’un ami : Une sorte de... frère, je suppose !

"How horribly unjust of you!" cried Lord Henry, tilting his hat back and looking up at the little clouds that, like ravelled skeins of glossy white silk, were drifting across the hollowed turquoise of the summer sky. "Yes; horribly unjust of you. I make a great difference between people. I choose my friends for their good looks, my acquaintances for their good characters, and my enemies for their good intellects. A man cannot be too careful in the choice of his enemies. I have not got one who is a fool. They are all men of some intellectual power, and consequently they all appreciate me. Is that very vain of me? I think it is rather vain."

– Un frère !... Je me moque pas mal des frères !... Mon frère aîné ne veut pas mourir, et mes plus jeunes semblent vou-loir l’imiter.

– Harry ! protesta Hallward sur un ton chagrin.

"I should think it was, Harry. But according to your category I must be merely an acquaintance."

– Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puis m’empêcher de détester mes parents ; je suppose que cela vient de ce que chacun de nous ne peut supporter de voir d’autres personnes ayant les mêmes défauts que soi-même. Je sympathise tout à fait avec la démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu’elle appelle les vices du grand monde. La masse sent que l’ivrognerie, la stupidité et l’immoralité sont sa pro-priété, et si quelqu’un d’entre nous assume l’un de ces défauts, il paraît braconner sur ses chasses... Quand ce pauvre Southwark vint devant la « Cour du Divorce » l’indignation de cette même masse fut absolument magnifique, et je suis parfaitement convaincu que le dixième du peuple ne vit pas comme il conviendrait.

– Je n’approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer, et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.

Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, et tapotant avec sa canne d’ébène ornée de glands sa bottine de cuir fin :

"My dear old Basil, you are much more than an acquaintance."

"And much less than a friend. A sort of brother, I suppose?"

"Oh, brothers! I don't care for brothers. My elder brother won't die, and my younger brothers seem never to do anything else."

"Harry!" exclaimed Hallward, frowning.

"My dear fellow, I am not quite serious. But I can't help detesting my relations. I suppose it comes from the fact that none of us can stand other people having the same faults as ourselves. I quite sympathize with the rage of the English democracy against what they call the vices of the upper orders. The masses feel that drunkenness, stupidity, and immorality should be their own special property, and that if any one of us makes an ass of himself, he is poaching on their preserves. When poor Southwark got into the divorce court, their indignation was quite magnificent. And yet I don't suppose that ten per cent of the proletariat live correctly."

– Comme vous êtes bien anglais Basil ! Voici la seconde fois que vous me faites cette observation. Si l’on fait part d’une idée à un véritable Anglais – ce qui est toujours une chose témé-raire – il ne cherche jamais à savoir si l’idée est bonne ou mau-vaise ; la seule chose à laquelle il attache quelque importance est de découvrir ce que l’on en pense soi-même. D’ailleurs la valeur d’une idée n’a rien à voir avec la sincérité de l’homme qui l’exprime. À la vérité, il y a de fortes chances pour que l’idée soit intéressante en proportion directe du caractère insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colorée par aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de ce dernier. Cependant, je ne me propose pas d’aborder les questions politiques, sociologi-ques ou métaphysiques avec vous. J’aime mieux les personnes que leurs principes, et j’aime encore mieux les personnes sans principes que n’importe quoi au monde. Parlons encore de Mr Dorian Gray. L’avez-vous vu souvent ?

– Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyais chaque jour. Il m’est absolument nécessaire.

– Vraiment curieux ! Je pensais que vous ne vous souciez d’autre chose que de votre art...

"I don't agree with a single word that you have said, and, what is more, Harry, I feel sure you don't either."

Lord Henry stroked his pointed brown beard and tapped the toe of his patent-leather boot with a tasselled ebony cane. "How English you are Basil! That is the second time you have made that observation. If one puts forward an idea to a true Englishman--always a rash thing to do--he never dreams of considering whether the idea is right or wrong. The only thing he considers of any importance is whether one believes it oneself. Now, the value of an idea has nothing whatsoever to do with the sincerity of the man who expresses it. Indeed, the probabilities are that the more insincere the man is, the more purely intellectual will the idea be, as in that case it will not be coloured by either his wants, his desires, or his prejudices. However, I don't propose to discuss politics, sociology, or metaphysics with you. I like persons better than principles, and I like persons with no principles better than anything else in the world. Tell me more about Mr. Dorian Gray. How often do you see him?"

– Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre, gra-vement ; je pense quelquefois, Harry, qu’il n’y a que deux ères de quelque importance dans l’histoire du monde. La première est l’apparition d’un nouveau moyen d’art, et la seconde l’avènement d’une nouvelle personnalité artistique. Ce que la découverte de la peinture fut pour les Vénitiens, la face d’Antinoüs pour l’art grec antique, Dorian Gray me le sera quel-que jour. Ce n’est pas simplement parce que je le peins, que je le dessine ou que j’en prends des esquisses ; j’ai fait tout cela d’abord. Il m’est beaucoup plus qu’un modèle. Cela ne veut point dire que je sois peu satisfait de ce que j’ai fait d’après lui ou que sa beauté soit telle que l’Art ne la puisse rendre. Il n’est rien que l’Art ne puisse rendre, et je sais fort bien que l’œuvre que j’ai faite depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belle œuvre, la meilleure de ma vie. Mais, d’une manière indécise et curieuse – je m’étonnerais que vous puissiez me comprendre – sa personne m’a suggéré une manière d’art entièrement nou-velle, un mode d’expression entièrement nouveau. Je vois les choses différemment ; je les pense différemment. Je puis main-tenant vivre une existence qui m’était cachée auparavant. « Une forme rêvée en des jours de pensée » qui a dit cela ? Je ne m’en souviens plus ; mais c’est exactement ce que Dorian Gray m’a été. La simple présence visible de cet adolescent – car il ne me semble guère qu’un adolescent, bien qu’il ait plus de vingt ans – la simple présence visible de cet adolescent !... Ah ! je m’étonnerais que vous puissiez vous rendre compte de ce que cela signifie ! Inconsciemment, il définit pour moi les lignes d’une école nouvelle, d’une école qui unirait la passion de l’esprit romantique à la perfection de l’esprit grec. L’harmonie du corps et de l’âme, quel rêve !... Nous, dans notre aveugle-ment, nous avons séparé ces deux choses et avons inventé un réalisme qui est vulgaire, une idéalité qui est vide ! Harry ! Ah ! si vous pouviez savoir ce que m’est Dorian Gray !... Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m’offrit une somme si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C’est une des meilleures choses que j’aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi ? Parce que, tandis que je le peignais, Dorian Gray était assis à côté de moi. Quelque subtile influence passa de lui en moi-même, et pour la première fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que j’avais toujours cherché... et toujours manqué.

– Basil, cela est stupéfiant ! Il faut que je voie ce Dorian Gray !...

Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le jardin... Il revint un instant après...

"Every day. I couldn't be happy if I didn't see him every day. He is absolutely necessary to me."

"How extraordinary! I thought you would never care for anything but your art."

"He is all my art to me now," said the painter gravely. "I sometimes think, Harry, that there are only two eras of any importance in the world's history. The first is the appearance of a new medium for art, and the second is the appearance of a new personality for art also. What the invention of oil-painting was to the Venetians, the face of Antinous was to late Greek sculpture, and the face of Dorian Gray will some day be to me. It is not merely that I paint from him, draw from him, sketch from him. Of course, I have done all that. But he is much more to me than a model or a sitter. I won't tell you that I am dissatisfied with what I have done of him, or that his beauty is such that art cannot express it. There is nothing that art cannot express, and I know that the work I have done, since I met Dorian Gray, is good work, is the best work of my life. But in some curious way--I wonder will you understand me?--his personality has suggested to me an entirely new manner in art, an entirely new mode of style. I see things differently, I think of them differently. I can now recreate life in a way that was hidden from me before. 'A dream of form in days of thought'--who is it who says that? I forget; but it is what Dorian Gray has been to me. The merely visible presence of this lad--for he seems to me little more than a lad, though he is really over twenty--his merely visible presence--ah! I wonder can you realize all that that means? Unconsciously he defines for me the lines of a fresh school, a school that is to have in it all the passion of the romantic spirit, all the perfection of the spirit that is Greek. The harmony of soul and body--how much that is! We in our madness have separated the two, and have invented a realism that is vulgar, an ideality that is void. Harry! if you only knew what Dorian Gray is to me! You remember that landscape of mine, for which Agnew offered me such a huge price but which I would not part with? It is one of the best things I have ever done. And why is it so? Because, while I was painting it, Dorian Gray sat beside me. Some subtle influence passed from him to me, and for the first time in my life I saw in the plain woodland the wonder I had always looked for and always missed."

"Basil, this is extraordinary! I must see Dorian Gray."

– Harry, dit-il, Dorian Gray m’est simplement un motif d’art ; vous, vous ne verriez rien en lui ; moi, j’y vois tout. Il n’est jamais plus présent dans ma pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est une suggestion comme je vous l’ai dit, d’une nouvelle manière. Je le trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l’adorable et le subtil de certaines nuan-ces. C’est tout.

– Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son por-trait, demanda de nouveau lord Henry.

Hallward got up from the seat and walked up and down the garden. After some time he came back. "Harry," he said, "Dorian Gray is to me simply a motive in art. You might see nothing in him. I see everything in him. He is never more present in my work than when no image of him is there. He is a suggestion, as I have said, of a new manner. I find him in the curves of certain lines, in the loveliness and subtleties of certain colours. That is all."

– Parce que, sans le vouloir, j’ai mis dans cela quelque ex-pression de toute cette étrange idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n’en sait rien ; il l’ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et je ne veux découvrir mon âme aux bas regards quêteurs ; mon cœur ne sera jamais mis sous un mi-croscope... Il y a trop de moi-même dans cette chose, Harry, trop de moi-même !...

– Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l’êtes ; Ils savent combien la passion utilement divulguée aide à la vente. Aujourd’hui un cœur brisé se tire à plusieurs éditions.

"Then why won't you exhibit his portrait?" asked Lord Henry.

"Because, without intending it, I have put into it some expression of all this curious artistic idolatry, of which, of course, I have never cared to speak to him. He knows nothing about it. He shall never know anything about it. But the world might guess it, and I will not bare my soul to their shallow prying eyes. My heart shall never be put under their microscope. There is too much of myself in the thing, Harry--too much of myself!"

– Je les hais pour cela, clama Hallward... Un artiste doit créer de belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous vivons dans un âge où les hommes ne voient l’art que sous un aspect autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté. Quelque jour je montrerai au monde ce que c’est et pour cette raison le monde ne verra jamais mon por-trait de Dorian Gray.

– Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec vous. Je ne m’occupe que de la perte intellec-tuelle... Dites-moi, Dorian Gray vous aime-t-il ?...

"Poets are not so scrupulous as you are. They know how useful passion is for publication. Nowadays a broken heart will run to many editions."

"I hate them for it," cried Hallward. "An artist should create beautiful things, but should put nothing of his own life into them. We live in an age when men treat art as if it were meant to be a form of autobiography. We have lost the abstract sense of beauty. Some day I will show the world what it is; and for that reason the world shall never see my portrait of Dorian Gray."

Le peintre sembla réfléchir quelques instants.

"I think you are wrong, Basil, but I won't argue with you. It is only the intellectually lost who ever argue. Tell me, is Dorian Gray very fond of you?"

– Il m’aime, répondit-il après une pause, je sais qu’il m’aime... Je le flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrange plaisir à lui dire des choses que certes je serais désolé d’avoir dites. D’ordinaire, il est tout à fait charmant avec moi, et nous passons des journées dans l’atelier à parler de mille cho-ses. De temps à autre, il est horriblement étourdi et semble trouver un réel plaisir à me faire de la peine. Je sens, Harry, que j’ai donné mon âme entière à un être qui la traite comme une fleur à mettre à son habit, comme un bout de ruban pour sa va-nité, comme la parure d’un jour d’été...

The painter considered for a few moments. "He likes me," he answered after a pause; "I know he likes me. Of course I flatter him dreadfully. I find a strange pleasure in saying things to him that I know I shall be sorry for having said. As a rule, he is charming to me, and we sit in the studio and talk of a thousand things. Now and then, however, he is horribly thoughtless, and seems to take a real delight in giving me pain. Then I feel, Harry, that I have given away my whole soul to some one who treats it as if it were a flower to put in his coat, a bit of decoration to charm his vanity, an ornament for a summer's day."

– Les jours d’été sont bien longs, souffla lord Henry... Peut-être vous fatiguerez-vous de lui plutôt qu’il ne le voudra. C’est une triste chose à penser, mais on ne saurait douter que l’esprit dure plus longtemps que la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine à nous instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l’esprit de ruines et de faits, dans l’espérance niaise de garder notre place. L’homme bien infor-mé : voilà le moderne idéal... Le cerveau de cet homme bien in-formé est une chose étonnante. C’est comme la boutique d’un bric-à-brac, où l’on trouverait des monstres et... de la poussière, et toute chose cotée au-dessus de sa réelle valeur.

« Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même... Quelque jour, vous regarderez votre ami et il vous sem-blera que « ça n’est plus ça » ; vous n’aimerez plus son teint, ou toute autre chose... Vous le lui reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu’il s’est mal conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et indifférent. C’est regrettable, car cela vous changera... Ce que vous m’avez dit est tout à fait un roman, un roman d’art, l’appellerai-je, et le désolant de cette manière de roman est qu’il vous laisse un sou-venir peu romanesque...

– Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de la même façon que moi. Vous changez trop souvent.

"Days in summer, Basil, are apt to linger," murmured Lord Henry. "Perhaps you will tire sooner than he will. It is a sad thing to think of, but there is no doubt that genius lasts longer than beauty. That accounts for the fact that we all take such pains to over-educate ourselves. In the wild struggle for existence, we want to have something that endures, and so we fill our minds with rubbish and facts, in the silly hope of keeping our place. The thoroughly well-informed man--that is the modern ideal. And the mind of the thoroughly well-informed man is a dreadful thing. It is like a bric-a-brac shop, all monsters and dust, with everything priced above its proper value. I think you will tire first, all the same. Some day you will look at your friend, and he will seem to you to be a little out of drawing, or you won't like his tone of colour, or something. You will bitterly reproach him in your own heart, and seriously think that he has behaved very badly to you. The next time he calls, you will be perfectly cold and indifferent. It will be a great pity, for it will alter you. What you have told me is quite a romance, a romance of art one might call it, and the worst of having a romance of any kind is that it leaves one so unromantic."

– Eh mon cher Basil, c’est justement à cause de cela que je sens. Ceux qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l’amour ; c’est la trahison qui en connaît les tragédies.

"Harry, don't talk like that. As long as I live, the personality of Dorian Gray will dominate me. You can't feel what I feel. You change too often."

Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d’argent, commença à fumer avec la placidité d’une conscience tranquille et un air satisfait, comme s’il avait défini le monde en une phrase.

Un vol piaillant de passereaux s’abattit dans le vert profond des lierres... Comme une troupe d’hirondelles, l’ombre bleue des nuages passa sur le gazon... Quel charme s’émanait de ce jar-din ! Combien, pensait lord Henry, étaient délicieuses les émo-tions des autres ! beaucoup plus délicieuses que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de sa propre âme et les passions de ses amis, telles lui paraissaient être les choses notables de la vie. Il se re-présentait, en s’amusant à cette pensée, le lunch assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward ; s’il était allé chez sa tante, il eût été sûr d’y rencontrer lord Goodbody, et la conver-sation entière aurait roulé sur l’entretien des pauvres, et la né-cessité d’établir des maisons de secours modèles. Il aurait en-tendu chaque classe prêcher l’importance des différentes vertus, dont, bien entendu, l’exercice ne s’imposait point à elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité de l’épargne, et le fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité du travail... Quel inappréciable bonheur d’avoir échappé à tout cela ! Soudain, comme il pensait à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward...

– Mon cher ami, je me souviens.

– Vous vous souvenez de quoi, Harry ?

– Où j’entendis le nom de Dorian Gray.

– Où était-ce ? demanda Hallward, avec un léger fronce-ment de sourcils...

"Ah, my dear Basil, that is exactly why I can feel it. Those who are faithful know only the trivial side of love: it is the faithless who know love's tragedies." And Lord Henry struck a light on a dainty silver case and began to smoke a cigarette with a self-conscious and satisfied air, as if he had summed up the world in a phrase. There was a rustle of chirruping sparrows in the green lacquer leaves of the ivy, and the blue cloud-shadows chased themselves across the grass like swallows. How pleasant it was in the garden! And how delightful other people's emotions were!--much more delightful than their ideas, it seemed to him. One's own soul, and the passions of one's friends--those were the fascinating things in life. He pictured to himself with silent amusement the tedious luncheon that he had missed by staying so long with Basil Hallward. Had he gone to his aunt's, he would have been sure to have met Lord Goodbody there, and the whole conversation would have been about the feeding of the poor and the necessity for model lodging-houses. Each class would have preached the importance of those virtues, for whose exercise there was no necessity in their own lives. The rich would have spoken on the value of thrift, and the idle grown eloquent over the dignity of labour. It was charming to have escaped all that! As he thought of his aunt, an idea seemed to strike him. He turned to Hallward and said, "My dear fellow, I have just remembered."

– Ne me regardez pas d’un air si furieux, Basil... C’était chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu’elle avait fait la connaissance d’un « merveilleux jeune homme qui voulait bien l’accompagner dans le East End et qu’il s’appelait Dorian Gray ». Je puis assurer qu’elle ne me parla jamais de lui comme d’un beau jeune homme. Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être un beau jeune homme ; les braves femmes tout au moins... Elle me dit qu’il était très sé-rieux et qu’il avait un bon caractère. Je m’étais du coup repré-senté un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des taches de rousseur, se dandinant sur d’énormes pieds... J’aurais aimé savoir que c’était votre ami.

– Je suis heureux que vous ne l’ayez point su.

– Et pourquoi ?

– Je ne désire pas que vous le connaissiez.

"Remembered what, Harry?"

"Where I heard the name of Dorian Gray."

"Where was it?" asked Hallward, with a slight frown.

"Don't look so angry, Basil. It was at my aunt, Lady Agatha's. She told me she had discovered a wonderful young man who was going to help her in the East End, and that his name was Dorian Gray. I am bound to state that she never told me he was good-looking. Women have no appreciation of good looks; at least, good women have not. She said that he was very earnest and had a beautiful nature. I at once pictured to myself a creature with spectacles and lank hair, horribly freckled, and tramping about on huge feet. I wish I had known it was your friend."

– Vous ne désirez pas que je le connaisse ?...

"I am very glad you didn't, Harry."

– Non...

"Why?"

– Mr Dorian Gray est dans l’atelier, monsieur, dit le major-dome en entrant dans le jardin.

"I don't want you to meet him."

"You don't want me to meet him?"

"No."

– Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant, s’écria en riant lord Henry.

"Mr. Dorian Gray is in the studio, sir," said the butler, coming into the garden.

"You must introduce me now," cried Lord Henry, laughing.

Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux clignotants :

– Dites à Mr Gray d’attendre, Parker ; je suis à lui dans un moment.

L’homme s’inclina et retourna sur ses pas.

The painter turned to his servant, who stood blinking in the sunlight. "Ask Mr. Gray to wait, Parker: I shall be in in a few moments." The man bowed and went up the walk.

Hallward regarda lord Henry...

– Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C’est une sim-ple et belle nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous m’avez rapporté... Ne me le gâtez pas ; n’essayez point de l’influencer ; votre influence lui serait perni-cieuse. Le monde est grand et ne manque pas de gens intéres-sants. Ne m’enlevez pas la seule personne qui donne à mon art le charme qu’il peut posséder ; ma vie d’artiste dépend de lui. Faites attention, Harry, je vous en conjure...

Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres malgré sa volonté...

Then he looked at Lord Henry. "Dorian Gray is my dearest friend," he said. "He has a simple and a beautiful nature. Your aunt was quite right in what she said of him. Don't spoil him. Don't try to influence him. Your influence would be bad. The world is wide, and has many marvellous people in it. Don't take away from me the one person who gives to my art whatever charm it possesses: my life as an artist depends on him. Mind, Harry, I trust you." He spoke very slowly, and the words seemed wrung out of him almost against his will.

– Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison.

"What nonsense you talk!" said Lord Henry, smiling, and taking Hallward by the arm, he almost led him into the house.