Read synchronized with  English  German  Russian 
< Prev. Chapter  |  Next Chapter >
Font: 

– Avez-vous transcrit le rôle au lion ? En ce cas donnez-le moi ; car j'ai la mémoire ingrate.
– Vous pouvez le jouer impromptu : il ne s'agit que de hurler.
Shakespeare, Le Songe d'une nuit d'été.

La scène que présente un lit de mort a toujours quelque chose de solennel ; mais il se joignait à celle-ci un étrange mélange de burlesque. L'ours continuait à se balancer de droite à gauche, quoique ses tentatives pour imiter la mélodie de David eussent cessé dès que celui-ci avait renoncé à la partie. Le peu de mots que La Gamme avait adressés à Heyward ayant été prononcés en anglais, n'avaient été compris que de lui seul. Elle vous attend ! Elle est ici ! Ces mots devaient avoir un sens caché ; il portait ses regards sur tous les coins de l'appartement, et n'y voyait rien qui pût servir à éclairer ses doutes.

Il n'eut qu'un instant pour se livrer à ses conjectures, car le chef huron, s'avançant près du lit de la malade, fit signe au groupe de femmes de se retirer. La curiosité les avait amenées pour assister aux conjurations du médecin étranger ; cependant elles obéirent, quoique fort à regret, et dès que l'Indien eut entendu le bruit sourd de la porte qu'elles fermaient en se retirant, il se tourna vers Duncan.

– Maintenant, lui dit-il, que mon frère montre son pouvoir !

Interpellé d'une manière aussi formelle, Heyward craignit que le moindre délai ne devînt dangereux, Recueillant donc ses pensées à la hâte, il se prépara à imiter cette sorte d'incantation et ces rites bizarres dont se servent les charlatans indiens pour cacher leur ignorance ; mais dès qu'il voulut commencer, il fut interrompu par l'ours, qui se mit à gronder d'une manière effrayante. Il fit la même tentative une seconde et une troisième fois, et la même interruption se renouvela et devint chaque fois plus sauvage et plus menaçante.

– Les savants sont jaloux, dit le Huron ; ils veulent être seuls ; je m'en vais. Mon frère, cette femme est l'épouse d'un de nos plus braves guerriers ; chassez sans délai l'esprit qui la tourmente.

– Paix ! dit-il à l'ours qui continuait à gronder ; paix ! je m'en vais.

Il tint sa parole sur-le-champ, et Duncan se trouva seul dans le creux d'un rocher avec une femme mourante et un animal redoutable. Celui-ci semblait écouter le bruit des pas de l'Indien avec l'air de sagacité d'un ours. Enfin le bruit que fit la porte annonça qu'il était aussi sorti de la caverne. Alors l'ours s'avança lentement vers Heyward, et lorsqu'il en fut à deux pas, il se leva sur ses pattes de derrière, et se tint debout devant lui, dans l'attitude que prendrait un homme. Duncan chercha des yeux de tous côtés pour voir s'il trouverait quelque arme pour se défendre contre une attaque qu'il attendait alors à chaque instant, mais il n'aperçut pas même un bâton.

Il semblait pourtant que l'humeur de l'animal eût changé tout à coup : il ne grondait plus, ne donnait plus aucun signe de colère, et au lieu de conserver son mouvement régulier de droite à gauche, tout son corps velu semblait agité par quelque étrange convulsion intérieure. Il porta ses pattes de devant sur sa tête, sembla la secouer avec force, et pendant qu'Heyward regardait ce spectacle avec un étonnement qui le rendait immobile, cette tête tomba à ses pieds, et il vit paraître celle de l'honnête et brave chasseur, qui se livrait de tout son cœur à sa manière silencieuse de rire.

– Chut ! dit tout bas Œil-de-Faucon, prévenant une exclamation de surprise qui allait échapper à Duncan ; les coquins ne sont pas bien loin, et s'ils entendaient quelques sons qui n'eussent pas un air de sorcellerie, ils nous tomberaient sur le dos.

– Mais dites-moi ce que signifie cette mascarade, et pourquoi vous avez risqué une démarche si hasardeuse.

– Ah ! le hasard fait souvent plus que le raisonnement et le calcul. Mais comme une histoire doit toujours commencer par le commencement, je vous raconterai tout dans l'ordre. Après votre départ, je mis le commandant et le Sagamore dans une vieille habitation de castors, où ils ont moins à craindre les Hurons que s'ils étaient au milieu de la garnison d'Édouard, car nos Indiens du nord-ouest n'ayant pas encore beaucoup de relations avec vos commerçants, continuent à avoir du respect pour les castors. Après cela, Uncas et moi nous sommes partis, comme cela était convenu, pour aller reconnaître l'autre camp. Et à propos, l'avez-vous vu ?

– À mon grand chagrin. Il est prisonnier, et condamné à périr demain à la pointe du jour.

– J'avais un pressentiment que cela finirait par là, dit le chasseur d'un ton moins gai et moins confiant.

Mais reprenant bientôt son accent naturellement ferme, il ajouta :

– Et c'est la vraie raison qui fait que vous me voyez ici ; car comment se résoudre à abandonner aux Hurons un si brave jeune homme ! Comme les coquins seraient joyeux s'ils pouvaient attacher dos à dos au même poteau le Cerf-Agile et la Longue-Carabine, comme ils m'appellent ! Et cependant je ne puis m'imaginer pourquoi ils m'ont donné un pareil surnom, car il y a autant de différence entre mon tueur de daims et une vraie carabine du Canada qu'entre la pierre à fusil et la terre à pipes.

– Continuez votre récit, et ne faites pas de digressions. Nous ne savons pas quand les Hurons peuvent revenir.

– Il n'y a pas de danger, ils savent qu'il faut laisser à un sorcier le temps de faire ses sortilèges. Nous sommes aussi sûrs de ne pas être interrompus qu'un missionnaire le serait dans les colonies en commençant un sermon de deux heures. Eh bien ! en marchant vers l'autre camp, nous rencontrâmes une bande de ces coquins qui retournaient au leur. Uncas a trop d'impétuosité pour faire une reconnaissance ; mais à cet égard je ne puis le blâmer, c'est la chaleur du sang. Il poursuivit un Huron qui fuyait comme un lâche, et qui le fit tomber dans une embuscade.

– Et il a payé bien cher sa lâcheté.

– Oui ! je vous comprends, et cela ne me surprend pas ; c'est leur manière. Mais pour en revenir à moi, je n'ai pas besoin de vous dire que quand je vis mon jeune camarade prisonnier, je ne manquai pas de suivre les Hurons, quoique avec les précautions convenables. J'eus même deux escarmouches avec deux ou trois de ces coquins ; mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Après leur avoir mis du plomb dans la tête, je m'avançai sans bruit du côté des habitations. Le hasard, et pourquoi appeler le hasard une faveur spéciale de la Providence ? un coup du ciel, pour mieux dire, me conduisit précisément à l'endroit où un de leurs jongleurs était occupé à s'habiller pour livrer, comme ils le disent, quelque grande bataille à Satan. Un coup de crosse de fusil bien appliqué sur la tête l'endormit pour quelque temps, et de peur qu'il ne lui prît envie de brailler quand il s'éveillerait, je lui mis entre les dents, pour son souper, une bonne branche du pin que je lui attachai derrière le cou. Alors l'ayant lié à un arbre, je m'emparai de son déguisement, et je résolus de jouer son rôle d'ours, pour voir ce qui en résulterait.

– Et vous l'avez joué à merveille. Votre imitation aurait fait honte à l'animal lui-même.

– Un homme qui a étudié si longtemps dans le désert serait un pauvre écolier s'il ne savait pas imiter la voix et les mouvements d'un ours. Si c'eût été un chat sauvage ou une panthère, vous auriez vu quelque chose qui aurait mérité plus d'attention : mais ce n'est pas une grande merveille que d'imiter les manières d'un animal si lourd. Et cependant, même le rôle d'ours peut être mal joué, car il est plus facile d'outrer la nature que de bien l'imiter, et c'est ce que tout le monde ne sait pas. Mais songeons à nos affaires. Où est la jeune dame ?

– Dieu le sait. J'ai visité toutes les habitations des Hurons, et je n'ai découvert aucun indice qui pût me faire croire qu'elle soit dans leur camp.

– N'avez-vous pas entendu ce que le chanteur a dit en partant ? Elle vous attend ! Elle est ici !

– J'ai fini par m'imaginer qu'il parlait de cette pauvre femme, qui attendait ici de moi une guérison que je ne puis lui procurer.

– L'imbécile a eu peur, et il s'est mal expliqué. C'était sûrement de la fille du commandant qu'il voulait parler. Voyons ! Il y a ici des murs de séparation. Un ours doit savoir grimper, ainsi je vais jeter un coup d'œil par-dessus. Il peut s'y trouver quelque ruche, et vous savez que je suis un animal qui aime les douceurs.

À ces mots, le chasseur s'avança vers la muraille en imitant les mouvements lourds et gauches de l'animal qu'il représentait ; il y grimpa facilement ; mais dès qu'il en eut atteint le sommet, il fit signe au major de garder le silence, et en redescendit sur-le-champ.

– Elle est là, lui dit-il à voix basse, et vous pouvez y entrer par cette porte. J'aurais voulu lui dire un mot de consolation ; mais la vue d'un pareil monstre lui aurait fait perdre la raison, quoiqu'à cet égard, major vous ne soyez pas beaucoup plus beau, grâce à votre peinture.

Duncan, qui s'était déjà avancé vers la porte, s'arrêta en entendant ces paroles décourageantes.

– Je suis donc bien hideux ? dit-il avec un air de chagrin manifeste.

– Pas assez pour faire peur à un loup, ou pour faire reculer un régiment au milieu d'une charge, répondit Œil-de-Faucon ; mais j'ai vu le temps où sans vous flatter vous aviez meilleure mine. Les squaws des Indiens ne trouveront rien à redire à votre visage bigarré ; mais les jeunes filles du sang blanc préfèrent leur propre couleur. Voyez, ajouta-t-il en lui montrant un endroit où l'eau sortant d'une crevasse du rocher formait une petite fontaine de cristal, et s'échappait ensuite par une autre ouverture, vous pouvez aisément vous débarrasser de là peinture dont le Sagamore vous a orné, et quand vous reviendrez je vous en ferai moi-même une nouvelle. Que cela ne vous inquiète pas ; rien n'est plus commun que de voir un jongleur changer la peinture de son visage dans le cours de ses conjurations.

Le chasseur n'eut pas besoin de s'épuiser en arguments pour le convaincre. Il parlait encore que Duncan travaillait déjà à effacer jusqu'aux moindres vestiges de son masque emprunté. S'étant ainsi préparé pour l'entrevue qu'il allait avoir avec sa maîtresse, il prit congé de son compagnon, et disparut par la porte qui lui avait été indiquée.

Œil-de-Faucon le vit partir avec un air de satisfaction, lui recommanda de ne pas perdre trop de temps en propos inutiles, et profita de son absence pour examiner l'état du garde-manger des Hurons ; car, comme nous l'avons déjà dit, cette caverne était le magasin des provisions de la peuplade.

Duncan se trouvait alors dans un second passage étroit et obscur ; mais une lumière qui brillait sur la droite était pour lui l'étoile polaire. C'était une autre division de la caverne, et on l'avait destinée à servir de prison à une captive aussi importante que la fille du ci-devant commandant de William-Henry. On y voyait une foule d'objets provenant du pillage de cette forteresse, et le sol était couvert d'armes, d'habits, d'étoffes, de malles et de paquets de toute espèce. Au milieu de cette confusion il trouva Alice, pâle, tremblante, agitée, mais toujours charmante. Elle avait été informée par David de l'arrivée de Duncan chez les Hurons.

– Duncan ! s'écria-t-elle comme effrayée des sons de sa propre voix.

– Alice ! répondit le major en sautant légèrement par-dessus tous les obstacles qui s'opposaient à son passage pour s'élancer à son côté.

– Je savais que vous ne m'abandonneriez jamais, Duncan, lui dit-elle ; mais je ne vois personne avec vous, et quelque agréable que me soit votre présence, j'aimerais à croire que vous n'êtes pas tout à fait seul.

Heyward, voyant qu'elle tremblait de manière à lui faire craindre qu'elle ne pût se soutenir sur ses jambes, la pria de s'asseoir, et lui raconta très brièvement tous les événements que nos lecteurs connaissent déjà. Alice l'écoutait avec un intérêt qui lui permettait à peine de respirer ; et quoique le major n'eût pas longtemps appuyé sur le désespoir de Munro, les larmes coulèrent abondamment le long des joues d'Alice. Son émotion se calma pourtant insensiblement, et elle écouta la fin du récit de Duncan, sinon avec calme, du moins avec beaucoup d'attention.

– Et maintenant, Alice, ajouta-t-il, votre délivrance dépend de vous en grande partie. Avec le secours de notre expérimenté et inappréciable ami le chasseur, nous pouvons réussir à échapper à cette peuplade barbare ; mais il faut vous armer de tout votre courage. Songez que vous allez vous jeter dans les bras de votre vénérable père, et que son bonheur et le vôtre dépendent de vos efforts.

– Et que ne ferais-je pas pour un père qui a tant fait pour moi !

– Et ne feriez-vous rien pour moi, Alice ?

Le regard d'innocence et de surprise qu'elle jeta sur Heyward lui apprit qu'il devait s'expliquer plus clairement.

– Ce n'est ni le moment ni le lieu convenables pour vous faire part de mes désirs ambitieux, chère Alice ; mais quel cœur oppressé comme le mien ne chercherait pas quelque soulagement ! On dit que le malheur est le plus fort de tous les liens, et ce que nous avons souffert tous deux depuis votre captivité a rendu les explications bien faciles entre votre père et moi.

– Et ma chère Cora, Duncan ! sûrement on n'a pas oublié Cora !

– Oubliée ! non sans doute. Elle a été regrettée, pleurée, comme elle méritait de l'être. Votre respectable père ne fait aucune différence entre ses enfants ; mais moi… Vous ne vous offenserez pas, Alice, si j'exprime une préférence…

– Parce que vous ne lui rendiez pas justice, s'écria Alice en retirant une main dont le major s'était emparé ; elle ne parle jamais de vous que comme de l'ami le plus cher.

– Je veux être son ami ; je désire même lui appartenir de plus près. Mais votre père, Alice, m'a permis d'espérer qu'un nœud encore plus cher, encore plus sacré, pourra m'unir à vous.

Cédant à l'émotion naturelle à son âge et à son sexe, Alice trembla, et détourna un instant la tête ; mais redevenant presque aussitôt maîtresse d'elle-même, elle jeta sur son amant un regard touchant d'innocence et de candeur.

– Heyward, lui dit-elle, rendez-moi à mon père, et laissez-moi obtenir son approbation avant de m'en dire davantage.

– Et comment aurais-je pu vous en dire moins ? allait répondre le jeune major, quand il se sentit frapper doucement sur l'épaule par derrière. Il se retourna en tressaillant pour voir qui les interrompait ainsi, et il rencontra les yeux du farouche Magua, brillant d'une joie infernale. S'il avait obéi à son premier mouvement, il se serait précipité sur le sauvage, et aurait hasardé toutes ses espérances sur l'issue d'un combat à mort. Mais il était sans armes, et le Huron avait son couteau et son tomahawk ; il ignorait s'il n'avait pas quelques compagnons à sa portée, et il ne devait pas risquer de laisser sans défenseur celle qui lui devenait en ce moment plus chère que jamais, et ces réflexions lui firent abandonner un projet qui n'était inspiré que par le désespoir.

– Que me voulez-vous encore ? dit Alice en croisant les bras sur sa poitrine, et cherchant à cacher l'angoisse de la crainte qui la faisait trembler pour Heyward, sous l'air de froideur hautaine avec lequel elle recevait toujours les visites du barbare qui l'avait enlevée à son père.

L'Indien regarda Alice et Heyward d'un air menaçant, sans interrompre un travail dont il s'occupait déjà, et qui consistait à amonceler devant une porte par laquelle il était entré, différente de celle par où Duncan était arrivé, de lourdes caisses et d'énormes souches, que malgré sa force prodigieuse il semblait avoir peine à remuer.

Heyward comprit alors de quelle manière il avait été surpris, et se croyant perdu sans ressource, il serra Alice contre son cœur, regrettant à peine la vie, s'il pouvait arrêter sur elle ses derniers regards. Mais Magua n'avait pas le projet de terminer si promptement les souffrances de son nouveau prisonnier. Il voulait seulement élever une barricade suffisante devant la porte pour déjouer les efforts que pourraient faire les deux captifs, et il continua son travail sans jeter sur eux un second regard, jusqu'à ce qu'il l'eût entièrement terminé. Le major, tout en soutenant entre ses bras Alice, dont les jambes pliaient sous elle, suivait des yeux tous les mouvements du Huron ; mais il était trop fier et trop courroucé pour invoquer la pitié d'un ennemi à la rage duquel il avait déjà échappé deux fois, et il savait d'ailleurs que rien n'était capable de le fléchir.

Lorsque le sauvage se fut assuré qu'il avait ôté aux captifs tout moyen d'évasion, il se tourna vers eux, et leur dit en anglais :

– Les Visages-Pâles savent prendre l'adroit castor dans des pièges ; mais les Peaux-Rouges savent comment garder les Visages-Pâles.

– Faites tout ce qu'il vous plaira, misérable ! s'écria le major, oubliant en ce moment qu'il avait un double motif pour tenir à la vie, je vous brave et vous méprise également, vous et votre vengeance.

– L'officier anglais parlera-t-il de même quand il sera attaché au poteau ? demanda Magua avec un ton d'ironie qui prouvait qu'il doutait de la fermeté d'un blanc au milieu des tortures.

– Ici, face à face avec vous, en présence de toute votre nation ! s'écria Heyward.

– Le Renard-Subtil est un grand chef, dit le Huron ; il ira chercher ses jeunes guerriers pour qu'ils voient avec quelle bravoure un Visage-Pâle sait souffrir les tortures.

À ces mots il se détourna et s'avança vers la porte par où Duncan était arrivé ; mais il s'arrêta un instant en la voyant occupée par un ours assis sur ses pattes de derrière, grondant d'une manière effrayante et s'agitant le corps de droite à gauche suivant l'habitude de ces animaux. De même que le vieil Indien qui avait conduit Heyward en ce lieu, Magua examina l'animal avec attention et reconnut le déguisement du jongleur.

Le long commerce qu'il avait eu avec les Anglais l'avait affranchi en partie des superstitions vulgaires de sa nation, et il n'avait pas un grand respect pour ses prétendus sorciers. Il se disposait donc à passer près de lui avec un air de mépris ; mais au premier mouvement qu'il fit, l'ours gronda encore plus fort et prit une attitude menaçante.

Magua s'arrêta une seconde fois ; mais enfin il parut déterminé à ne pas laisser déranger ses projets par des grimaces de charlatan. Il arriva donc à la porte, et l'ours, se levant sur ses pattes de derrière, se mit à battre l'air de celles de devant à la manière de ces animaux.

– Fou ! s'écria le Huron, allez intimider les squaws et les enfants, et n'empêchez pas les hommes de faire leurs affaires.

Il fit encore un pas en avant sans croire même avoir besoin de recourir au couteau ou au tomahawk pour intimider le prétendu jongleur. Mais à l'instant où il se trouva près de l'ours, Œil-de-Faucon étendit les bras, les lui jeta autour du corps, et le serra avec toute la force et l'étreinte d'un de ces animaux.

Heyward avait suivi avec la plus vive attention tous les mouvements de l'ours supposé. D'abord il fit asseoir Alice sur une caisse, et dès qu'il vit son ennemi étroitement serré entre les bras du chasseur, de manière à n'avoir l'usage ni des bras ni des mains, il saisit une courroie qui avait servi à lier quelque paquet, et se précipitant sur Magua, il lui en entoura vingt fois les bras, les jambes et les cuisses, et le mit dans l'impossibilité de faire un seul mouvement. Quand le formidable Huron eut été ainsi complètement garrotté, Œil-de-Faucon le laissa tomber par terre où il resta étendu sur le dos.

Pendant cette attaque aussi subite qu'extraordinaire, Magua avait résisté de toutes ses forces, quoiqu'il eût bientôt reconnu que son ennemi était plus vigoureux que lui, mais il n'avait pas laissé échapper une seule exclamation. Ce ne fut que lorsque le chasseur, pour lui faciliter l'explication de cette conduite, eut exposé à ses regards sa propre tête au lieu de celle de l'ours, que le Huron ne put retenir un cri de surprise.

– Ah ! vous avez donc retrouvé votre langue ? dit Œil-de-Faucon fort tranquillement ; c'est bon à savoir ; il n'y a plus qu'une petite précaution à prendre pour que vous ne puissiez pas vous en servir contre nous.

Comme il n'y avait pas de temps à perdre, le chasseur se mit sur-le-champ à bâillonner son ennemi, et après cette opération le redoutable Indien n'était plus à craindre.

– Mais comment le coquin est-il entré ici ? demanda-t-il ensuite au major. Personne n'a passé dans l'autre appartement depuis que vous m'avez quitté.

Heyward lui montra la porte par où le sauvage était arrivé, et les obstacles qui les exposaient à perdre beaucoup de temps s'ils voulaient y passer eux-mêmes.

– Puisque nous n'avons pas à choisir, dit le chasseur, il faudra bien sortir par l'autre et tâcher de gagner le bois. Allons, prenez la jeune dame par-dessous le bras.

– Impossible ! Voyez, elle nous voit, elle nous entend ; mais la terreur lui a ôté l'usage de ses membres ; elle ne peut se soutenir.

– Partez, mon digne ami, sauvez-vous, et abandonnez-moi à mon destin.

– Il n'y a pas de transe qui n'ait sa fin, et chaque malheur est une leçon qu'on reçoit. Enveloppez-la dans cette pièce d'étoffe fabriquée par les squaws des Hurons. Pas comme cela ; couvrez bien toute sa personne, qu'on n'en aperçoive rien. Cachez bien ces petits pieds qui nous trahiraient, car on en chercherait en vain de pareils dans toutes les forêts de l'Amérique. À présent, portez la dans vos bras ; laissez-moi remettre ma tête d'ours, et suivez-moi.

Duncan, comme on peut le voir par ce que lui disait son compagnon, s'empressait d'exécuter ses ordres. Portant Alice dans ses bras, fardeau qui n'était pas bien lourd et qui lui paraissait bien léger, il entra avec le chasseur dans la chambre de la malade, qu'ils trouvèrent comme ils l'avaient laissée, seule et paraissant ne tenir à la vie que par un fil. On juge bien qu'ils ne s'y arrêtèrent pas ; mais en entrant dans le passage dont il a été parlé, ils entendirent un assez grand nombre de voix derrière la porte, ce qui leur fit penser avec raison que les parents et les amis de la malade s'y étaient réunis pour apprendre plus vite quel succès avaient obtenu les conjurations du médecin étranger.

– Si j'ouvre la bouche pour parler, dit Œil-de-Faucon à demi-voix, mon anglais, qui est la langue naturelle des Peaux-Blanches, apprendra à ces coquins qu'ils ont un ennemi parmi eux. Il faut que vous leur donniez du jargon de sorcier, major ; dites-leur que vous avez enfermé l'esprit dans la caverne, et que vous emportez la femme dans les bois pour compléter sa guérison. Tâchez de ruser comme il faut ; la ruse est légitime en pareil cas.

La porte s'entr'ouvrit, comme si quelqu'un eût voulu écouter ce qui se passait dans l'intérieur. L'ours gronda d'une manière furieuse, et on la referma précipitamment. Alors ils avancèrent vers la porte. L'ours sortit le premier en jouant à merveille le rôle de cet animal, et Duncan, qui le suivait pas à pas, se trouva entouré d'une vingtaine de personnes qui l'attendaient avec impatience.

La foule se sépara pour laisser approcher de Duncan le vieux chef qui l'avait amené, et un jeune guerrier qu'il supposa le mari de la malade.

– Mon frère a-t-il vaincu le malin esprit ? lui demanda le premier. Qu'emporte-il entre ses bras ?

– La femme qui était malade, répondit Duncan d'un ton grave. J'ai fait sortir la maladie de son corps et je l'ai enfermée dans cette caverne. Maintenant j'emporte votre fille dans le bois pour lui exprimer dans la bouche le jus d'une racine que je connais, et qui n'a d'effet qu'en plein air et dans une solitude complète. C'est le seul moyen de la mettre à l'abri de nouvelles attaques du malin esprit. Avant le point du jour elle sera reconduite dans le wigwam de son mari.

Le vieux chef traduisit aux sauvages ce que Duncan venait de prononcer en français ; et un murmure général annonça la satisfaction qu'ils éprouvaient de ces heureuses nouvelles. Il étendit lui-même le bras en faisant signe au major de continuer sa route, et ajouta d'une voix ferme :

– Allez, je suis un homme ; j'entrerai dans la caverne, et je combattrai le malin esprit.

Heyward s'était déjà mis en marche ; mais il s'arrêta en entendant ces paroles effrayantes.

– Que dit mon frère ? s'écria-t-il ; veut-il être cruel envers lui-même, ou a-t-il perdu la raison ? Veut-il aller trouver la maladie pour qu'elle s'empare de lui ? Ne craint-il pas qu'elle ne s'échappe, et qu'elle ne poursuive sa victime dans les bois ? C'est moi qui dois reparaître devant elle pour la conjurer quand la guérison de cette femme sera complète. Que mes frères gardent cette porte à vue, et si l'esprit se présente pour en sortir, sous quelque forme que ce soit, assommez-le à coups de massue. Mais il est malin, il se tiendra renfermé sous la montagne quand il verra tant de guerriers disposés à le combattre.

Ce discours produisit l'effet que Duncan en espérait. Les hommes appuyèrent leurs tomahawks sur leurs épaules pour en frapper l'esprit s'il se montrait ; les femmes et les enfants s'armèrent de pierres et de bâtons pour exercer de même leur vengeance sur l'être imaginaire qu'ils supposaient l'auteur des souffrances de la malade, et les deux prétendus sorciers saisirent ce moment favorable pour s'éloigner.

Œil-de-Faucon, tout en comptant ainsi sur les idées superstitieuses des Indiens, savait fort bien qu'elles étaient plutôt tolérées que partagées par les plus sages de leurs chefs. Il sentait donc combien le temps était précieux en pareille occasion. Quoique les ennemis eussent favorisé ses projets par leur crédulité, il n'ignorait pas que le moindre soupçon qui se présenterait à l'esprit d'un seul Indien pouvait lui devenir fatal. Il prit un sentier détourné pour éviter de passer devant les habitations. Les enfants avaient cessé leurs jeux, et les feux qu'ils avaient allumés commençaient à s'éteindre ; mais ils donnaient encore assez de clarté pour laisser apercevoir de loin quelques groupes de guerriers qui restaient dans la clairière : cependant le silence et la tranquillité de la nuit faisaient déjà contraste avec le tumulte et le désordre qui avaient régné dans le camp pendant une soirée signalée par tant d'événements. L'influence du grand air rendit bientôt à Alice toutes ses forces.

– Je suis en état de marcher, dit-elle quand ils furent entrés dans la forêt, en faisant un effort pour se dégager des bras d'Heyward, qui cherchait à la retenir ; je me sens à présent parfaitement bien.

– Non, Alice, répliqua Duncan, vous êtes trop faible.

Mais Alice insista ; le major fut obligé malgré lui de déposer son précieux fardeau.

Le chevalier de l'ours n'avait sûrement rien compris à la sensation délicieuse qu'éprouve un jeune amant qui tient entre ses bras celle qu'il aime, et très probablement il ne comprenait pas davantage ce sentiment de pudeur ingénue qui agitait le sein d'Alice tandis qu'ils s'éloignaient à grands pas de leurs ennemis. Mais quand il se trouva à une distance qu'il jugea convenable du camp des Hurons, il s'arrêta pour leur parler d'un objet qu'il connaissait mieux.

– Ce sentier, leur dit-il, vous conduira à un ruisseau : suivez-en le cours jusqu'à ce que vous arriviez à une cataracte. Là, sur une montagne qui en est à la droite, vous trouverez une autre peuplade. Il faut vous y rendre et demander sa protection. Si ce sont de vrais Delawares, vous ne la demanderez pas en vain. Fuir loin d'ici en ce moment avec cette jeune fille est impossible. Les Hurons suivraient nos traces, et seraient maîtres de nos chevelures avant que nous eussions fait douze milles. Allez, et que la Providence veille sur vous !

– Et vous ? demanda Heyward avec surprise ; sûrement nous ne nous séparerons pas ici ?

– Les Hurons tiennent captif celui qui fait la gloire des Delawares, répondit le chasseur ; ils peuvent faire couler la dernière goutte du sang des Mohicans ; je vais voir ce qu'il est possible de faire pour sauver mon jeune ami. S'ils avaient enlevé votre chevelure, major, il en aurait coûté la vie à autant de ces coquins qu'il s'y trouve de cheveux, comme je vous l'avais promis ; mais si le jeune Sagamore est lié au poteau, les Hurons verront aussi comment sait mourir un homme dont le sang est sans mélange.

Sans s'offenser de la préférence décidée que le franc chasseur donnait à un jeune homme qu'on pouvait appeler son fils d'adoption, Heyward essaya de faire valoir toutes les raisons qui devaient le détourner d'une résolution si désespérée. Alice joignit ses prières à celles de Duncan, et le conjura de renoncer à un projet qui présentait tant de périls et si peu d'espoir de succès. Raisonnements, prières, tout fut inutile. Le chasseur parut les écouter attentivement, mais avec impatience, et enfin il leur répondit d'un ton si ferme, qu'il réduisit Alice au silence, et fit sentir au major que toute autre objection serait aussi infructueuse.

– J'ai entendu dire, ajouta-t-il, qu'il y a un sentiment qui dans la jeunesse attache l'homme à la femme plus fortement qu'un père n'est attaché à son fils. Cela peut être vrai. J'ai rarement vu des femmes de ma couleur, et tel peut être le penchant de la nature dans les établissements des blancs. Vous avez risqué votre vie et tout ce qui doit vous être le plus cher pour sauver cette jeune dame, et je suppose qu'au fond de tout cela il y a en vous quelque disposition semblable. Mais moi, j'ai appris à Uncas à se servir comme il faut d'un fusil, et il m'en a bien payé. J'ai combattu à son côté dans bien des escarmouches ; et tant que je pouvais entendre le bruit de son fusil d'une oreille, et le son de celui du Sagamore de l'autre, je savais que je n'avais pas à craindre d'ennemis par derrière. Nous avons passé ensemble les hivers et les étés, partageant la même nourriture, l'un dormant, l'autre veillant ; et avant qu'on puisse dire qu'Uncas a été soumis à la torture, et que… Oui, il n'y a qu'un seul être qui nous gouverne tous, quelle que soit la couleur de notre peau, et c'est lui que je prends à témoin qu'avant que le jeune Mohican périsse faute d'un ami, il n'y aura plus de bonne foi sur la terre, et mon tueur de daims ne vaudra pas mieux que le petit instrument du chanteur.

Duncan lâcha le bras du chasseur, dont il s'était emparé, et celui-ci, retournant sur ses pas, reprit le chemin qui conduisait aux habitations des Hurons. Après avoir suivi des yeux un instant leur généreux ami, ils le perdirent de vue dans l'obscurité, et suivant les instructions qu'il leur avait données, ils se dirigèrent vers le camp des Delawares.