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Moby Dick.  Herman Melville
Chapitre 87. La grande armada
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L’étroite et longue péninsule de Malacca, s’étendant au sud-est de la Birmanie, forme la pointe extrême sud du continent asiatique. De là s’échelonnent les longues îles de Sumatra, Java, Bali et Timor, et bien d’autres encore qui constituent un vaste môle, une digue reliant l’Asie à l’Australie divisant le vide de l’océan Indien du semis serré des archipels orientaux. Ce rempart est percé de plusieurs poternes de sortie pour la commodité des navires et des baleines, les plus importantes étant les détroits de la Sonde et de Malacca. Les vaisseaux qui vont en Chine depuis l’ouest gagnent les mers de Chine par le détroit de la Sonde.

Celui-ci sépare Sumatra de Java et se trouve à mi-chemin dans ce rempart d’îles ; il est flanqué d’un hardi promontoire de verdure, contrefort connu des marins sous le nom de cap de Java, et qui ressemble fort à la porte d’un immense empire fortifié. Si l’on pense à l’inépuisable richesse en épices, en soie, en bijoux, en or en ivoire, de ces milliers d’îles orientales, il semble que cette configuration géographique soit une mesure significative prise par la nature, même si elle n’est qu’apparence inefficace pour protéger de tels trésors contre la rapacité du monde occidental. Les côtes du détroit de la Sonde sont dépourvues de ces places fortes impérieuses qui gardent les entrées de la Méditerranée, de la Baltique et de la Propontide. À l’encontre des Danois, les Orientaux n’exigent pas l’obséquieux hommage du hunier abaissé de l’interminable procession de navires qui ont passé vent arrière nuit et jour, durant des siècles, entre les îles de Java et de Sumatra, frétés des plus précieux chargements de l’Orient. S’ils renoncent librement à pareil cérémonial, ils réclament en revanche une marque de respect plus substantielle.

Depuis des temps immémoriaux, les praos des pirates malais, tapis dans les anses ombreuses et les îlots de Sumatra ont fondu sur les vaisseaux traversant les détroits, réclamant férocement tribut à la pointe de leurs lances. Les châtiments sanglants et répétés que leur ont infligé les croiseurs européens ont récemment tempéré quelque peu leur audace, pourtant, aujourd’hui encore, on entend parler de navires anglais ou américains impitoyablement abordés et pillés dans ces eaux.

Avec un vent favorable et frais, le Péquod approchait à présent de ces détroits, Achab se proposant d’atteindre par là la mer de Java, puis de faire cap au nord vers les parages connus pour être fréquentés ici ou là par le cachalot, de longer les Philippines et de gagner la lointaine côte du Japon à temps pour la grande saison baleinière. Ainsi le Péquod aurait accompli un périple sur presque tous les parages de croisière au cachalot du monde entier avant de redescendre à l’équateur dans le Pacifique où Achab, eût-il été partout ailleurs frustré de sa proie, comptait fermement défier Moby Dick dans les eaux qu’il hantait le plus fréquemment et à la saison qui semblait être la plus propice.

Mais quoi ? Au cours de cette quête étendue, Achab n’abordait-il jamais ? Son équipage vivait-il de l’air du temps ? Sûrement il devait s’arrêter pour refaire sa réserve d’eau. Non ! Voici bien longtemps déjà que le soleil dans sa course embrasée ne se nourrit que de lui-même. Ainsi en va-t-il d’Achab. Et aussi du navire baleinier. Tandis que d’autres cales sont remplies de denrées étrangères destinées à des quais étrangers, le navire baleinier, ce vagabond du globe entier, n’a point d’autre charge que lui-même, son équipage, ses armes et de quoi pourvoir à ses besoins. Tout un lac est mis en bouteilles dans sa vaste cale. Il est lesté de nécessités premières, point ne lui faut des gueuses de plomb ou de fer. Il charrie dans ses flancs des années d’eau. De la bonne vieille eau de Nantucket qu’au long de ces trois ans de voyage dans le Pacifique un Nantuckais préfère au breuvage saumâtre fraîchement soustrait aux rivières indiennes ou péruviennes. Aussi, tandis que d’autres vaisseaux ont touché des vingtaines de ports en allant de New York en Chine et retour, le baleinier, pendant ce temps, peut n’avoir point aperçu un grain de sable et son équipage point d’autre visage humain que ceux de marins, comme lui, appartenant au large, de sorte que si vous les informiez d’un nouveau déluge, ils répondraient simplement : « Eh bien, les gars, voici l’arche ! »

Comme de nombreux cachalots avaient été pris au large de la côte ouest de Java, tout près du détroit de la Sonde, comme l’endroit était tenu par les pêcheurs pour un excellent lieu de croisière, les guetteurs du Péquod étaient interpellés sans cesse et invités à garder l’œil ouvert tandis que le navire se rapprochait toujours du cap de Java. Encore que les palmes vertes des falaises se fussent bientôt dessinées à tribord et que l’air ait apporté le parfum enchanteur de la cannelle fraîche, aucun souffle ne fut signalé. Le navire, ayant pénétré le détroit, avait renoncé à rencontrer une gamme dans les parages lorsque retentit le cri traditionnel et joyeux, tombé du ciel, et bientôt nous fûmes accueillis par un spectacle d’une singulière magnificence.

Disons d’abord que, vu la chasse acharnée qui leur a été livrée sur les quatre océans, les cachalots, au lieu de se déplacer en petits groupes, comme par le passé, forment maintenant des troupes si nombreuses, des foules telles parfois qu’on dirait presque que plusieurs nations d’entre eux ont signé solennellement un traité d’assistance et de protection mutuelles. C’est parce qu’ils voyagent en caravanes si immenses que vous pouvez parfois naviguer des semaines et des mois durant sans qu’un seul souffle vous salue et recevoir soudain l’ovation de milliers et de milliers d’entre eux, vous semblera-t-il.

À deux ou trois milles de part et d’autre du navire, en large demi-cercle embrassant le plat horizon, une chaîne continue de jets jouaient et étincelaient dans la lumière de midi. Contrairement aux jets jumeaux et perpendiculaires de la baleine franche qui, se divisant à leur sommet, retombent comme deux branches de saule, le souffle unique du cachalot, incliné vers l’avant, offre un bouquet d’épaisses boucles de brume blanche, s’élevant et retombant toujours sous le vent.

Vue du pont du Péquod perché sur une colline de la mer, cette armée de souffles vaporeux aux boucles isolées estompés par un voile bleuâtre, apparaissait comme les milliers de riantes cheminées d’une grande ville à un cavalier les apercevant d’une hauteur par une douce matinée d’automne.

Comme les armées en marche, affrontant l’hostilité d’un défilé de montagne, pressent le pas dans leur hâte d’avoir traversé ses dangers et de se déployer dans la sécurité relative de la plaine, l’armée de cachalots semblait se précipiter à travers le détroit, resserrant les ailes de son demi-cercle pour former une masse compacte toujours développée en forme de croissant.

Toutes voiles dehors, le Péquod les talonna et ses harponneurs, leurs armes à la main, poussaient des cris joyeux à l’avant de leurs pirogues suspendues encore à leurs potences. Ils n’en doutaient pas, si le vent ne faiblissait pas, cette armée ne s’élargirait dans les mers orientales que pour assister à la prise de quelques-uns d’entre eux. Et qui sait si, au sein de cette congrégation, Moby Dick lui-même ne se trouvait pas, pareil à l’éléphant blanc sacré des cortèges du couronnement au Siam ! Aussi, bonnette sur bonnette, chassions-nous ces léviathans devant nous, lorsque la voix retentissante de Tashtego attira notre attention dans notre sillage.

Si un croissant avançait devant nous un autre nous suivait paraissant élever des souffles de vapeur blanche, jaillissant et retombant quelque peu comme ceux des baleines. Toutefois, ils n’étaient pas intermittents et restaient suspendus sans jamais disparaître. Achab virevolta prestement dans son trou de tarière, leva sa longue-vue et s’écria : « Ohé de la hune ! Équipez les cartahus et les bailles pour mouiller les voiles. Les Malais sont à nos trousses ! »

Comme si, en attendant que le Péquod fût fermement engagé dans le détroit, ils n’avaient que trop tardé derrière leurs promontoires, ces bandits asiatiques nous serraient maintenant de près pour rattraper le temps perdu à la prudence. Mais le rapide Péquod, vent arrière soufflant frais, livrait lui-même une chasse ardente, et ces philanthropes basanés étaient fort charitables de l’aiguillonner à coups d’éperons ou de cravache ! Sa longue-vue sous le bras, Achab arpentait le pont, épiant à l’avant les monstres auxquels il livrait la chasse, à l’arrière les pirates sanguinaires qui la lui livraient à lui. Cette pensée avait dû lui venir ! Tandis qu’il regardait les vertes parois du défilé marin que traversait le navire et songeait que c’était la porte ouvrant sur la route de sa vengeance, et qu’il s’y trouvait à la fois chassant et chassé vers son but meurtrier, et que, de plus, une bande impitoyable de pirates sauvages, de démons inhumains et mécréants lui hurlaient la salutation infernale de leurs malédictions, tandis que ces réflexions l’habitaient, elles avaient laissé marqué et farouche, le front d’Achab, semblable à la plage de sable noir corrodée par la marée d’une tempête mais que rien pourtant ne peut arracher à ses assises.

L’insouciance de la plupart des hommes n’était pas troublée par de pareilles considérations et quand le Péquod eut laissé loin, et toujours plus loin, derrière lui les pirates et la verdure éclatante de la pointe de Cockatoo du côté de Sumatra, quand il eut gagné les vastes eaux qui s’ouvraient au-delà, alors les harponneurs semblèrent regretter l’avance prise par les rapides cachalots plus que se réjouir de la victoire remportée sur les Malais. Mais enfin le navire, toujours dans le sillage des baleines, s’en rapprocha comme elles semblaient ralentir, et le vent tombant, l’ordre fut donné de mettre les pirogues à la mer. À peine la troupe eut-elle senti la présence des trois baleinières à leur poursuite, bien qu’elle fût à un mille encore, avertie par ce merveilleux instinct que l’on prête au cachalot, elle se regroupa en rangs serrés, bataillon dont les souffles étaient un faisceau étincelant de baïonnettes et qui accélérait sa marche.

En pantalons et manches de chemise, nous sautâmes sur nos avirons de frêne et après plusieurs heures de nage nous hésitions à poursuivre la chasse lorsque les cachalots firent une halte, nous avertissant qu’ils étaient enfin pris de cette perplexité insolite qui leur donne inertie de l’irrésolution et fait dire aux pêcheurs qu’ils sont pétrifiés d’effroi. Une déroute démesurée brisa les colonnes martiales jusqu’alors denses et rapides ; comme les éléphants du roi Porus dans la bataille contre Alexandre, ils parurent saisis d’une folie atterrée. Ils se jetèrent dans toutes les directions, décrivant de vastes cercles, nageant sans but de-ci et de-là, leurs jets courts et épais trahissant ouvertement un trouble et une panique mis en relief par ceux d’entre eux qui, complètement paralysés, flottaient, désemparés, comme les épaves d’un navire naufragé. Ces léviathans eussent-ils été un simple troupeau de moutons, poursuivis à travers le pâturage par trois loups féroces, qu’ils n’auraient pas fait montre d’une plus excessive épouvante, mais cette timidité occasionnelle caractérise presque tous les êtres grégaires. On a vu des bisons de l’Ouest à crinière léonine qui, bien qu’en troupeaux de dizaines de milliers, prenaient la fuite devant un cavalier solitaire. Témoins aussi les êtres humains attroupés dans le parc à moutons d’un théâtre et qui, à la moindre alerte d’incendie, se ruent vers les sorties dans un sauve-qui-peut serré, se piétinent, s’écrasent et se jettent impitoyablement à terre les uns les autres jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mieux vaut, dès lors, ne point trop s’étonner de l’étrange affolement des cachalots devant nous, car il n’est aucune bête sur la terre dont la démence ne soit infiniment surpassée par celle de l’homme.

Malgré l’agitation d’un certain nombre de cachalots, la troupe n’avançait ni ne reculait, mais restait groupée au même endroit. Comme il est de coutume en ce cas, les pirogues se séparèrent aussitôt, chacune amenant sur un gibier isolé aux lisières du banc. Au bout de trois minutes, Queequeg avait lancé son harpon, le poisson frappé nous aveugla d’écume, puis, filant comme l’éclair, nous entraîna droit au cœur de la troupe. Bien qu’en pareilles circonstances, un tel mouvement ne soit pas sans précédent et qu’on le prévoie plus ou moins, il n’en est pas moins l’une des plus dangereuses vicissitudes de la chasse. Car tandis que le monstre vous emporte promptement toujours plus avant au sein frénétique de la troupe, vous pouvez dire adieu à la prudente vie et n’être plus qu’une palpitation délirante.

Cependant qu’aveugle et sourd le cachalot piquait de l’avant comme pour se libérer, par le seul pouvoir de la vitesse, de la sangsue de fer rivée à lui, que nous ouvrions sur la mer une balafre blanche, que notre fuite était de toutes parts menacée par les bêtes en folie qui se ruaient sur nous, notre pirogue était comme le navire assailli par les icebergs dans la tempête, se débattant pour se frayer un passage dans le dédale de leurs détroits, ignorant à quel instant il sera coincé et écrasé.

Point du tout intimidé, Queequeg gouvernait intrépidement, tantôt débordant d’un monstre en travers de notre route, tantôt s’écartant doucement d’une queue colossale suspendue au-dessus de nos têtes, cependant que Starbuck, à l’avant, la lance à la main, éloignait de nous les cétacés à sa portée à traits courts, car il n’était pas question d’en envoyer de longs. Les canotiers n’étaient pas oisifs non plus, bien qu’ils n’eussent pas lieu de se livrer à leur tâche habituelle. Ils s’occupaient plutôt du côté hurlements de l’affaire : « Ôte-toi de là, commodore ! » cria l’un à un grand dromadaire qui menaçait de nous submerger. « Bas la queue, toi ! » fut l’invitation qu’un autre adressa à un monstre qui, tout près de notre plat-bord, semblait tranquillement se rafraîchir avec cet éventail.

Toutes les baleinières sont pourvues de curieux accessoires, appelés dragues, inventés à l’origine par les Indiens de Nantucket, et qui consistent en deux épaisses pièces de bois carrées, solidement chevillées ensemble, à contre-fil ; au centre de ce bloc est attachée une ligne d’une longueur considérable et, à l’une de ses extrémités, une estrope permet en un instant de frapper le harpon. On emploie surtout cette drague pour les baleines bilieuses, car elles sont alors autour de vous, trop nombreuses pour être prises en chasse, mais on ne rencontre pas des cachalots tous les jours, aussi faut-il les tuer quand on peut et si l’on ne peut les tuer tous il faut, au moins les darder pour pouvoir ensuite les tuer à loisir. Telle est l’utilité immédiate des dragues ; nous en avions trois à bord de notre pirogue. La première et la seconde furent piquées avec succès, et les cachalots s’enfuirent en zigzaguant, entravés par l’énorme résistance oblique de la drague qu’ils remorquaient, gênés comme des convicts par la chaîne et le boulet. Mais lorsque le troisième encombrant morceau de bois fut lancé par-dessus bord, il se prit sous l’un des bancs de la baleinière, l’arracha brutalement et l’emporta, laissant choir le canotier au fond de l’embarcation tandis que son siège se dérobait sous lui. Les bornages blessés laissèrent entrer l’eau des deux côtés, mais nous calfatâmes avec deux ou trois chemises et pantalons et la voie d’eau fut momentanément aveuglée.

Il aurait été quasiment impossible de lancer ces harpons à dragues si, en pénétrant le cœur de la troupe, notre cachalot remorqueur n’avait beaucoup ralenti ; de plus, tandis que nous nous écartions toujours plus du cercle qui circonscrivait le tumulte, ces désordres terribles semblaient se calmer de sorte que, lorsque le dernier fer se décrocha et que notre cachalot s’éloigna de côté, nous glissâmes, entre deux cachalots avec notre vitesse acquise, au sein même du banc, comme un torrent de montagne s’apaisant dans le lac serein d’un vallée. De là, la tempête rugissant dans les gorges qui séparaient les cachalots se trouvant à l’extérieur se laissait entendre mais ne se ressentait plus. En ce centre, la mer douce et satinée offrait ce miroir d’huile produit par la buée subtile que le cachalot émet en ses plus paisibles moments. Oui nous étions vraiment au cœur du calme enchanté dont on dit qu’il demeure au centre de toute confusion. Et, dans l’espace éperdu, nous voyions les cercles concentriques où des bandes de huit à dix cachalots tournaient rapidement comme des chevaux sur la piste d’un cirque et si serrés, épaule contre épaule, qu’un titanesque acrobate aurait aisément pu chevaucher ceux du milieu et poursuivre sur leurs dos cette ronde. Nous n’avions à présent aucune chance d’échapper tant la troupe immobile était dense aux abords immédiats de l’axe encapé de leur foule. Il nous fallait attendre l’ouverture d’une brèche dans ce mur vivant qui nous cernait, ce mur qui ne nous avait laissé pénétrer que pour mieux se refermer sur nous. Au centre de ce lac, de petites vaches peu craintives et leurs veaux venaient, de temps à autre, nous faire visite, les femmes et les enfants de l’armée en déroute.

En comptant les espaces vides séparant les cercles extérieurs et les intervalles entre les différents groupes du centre, la superficie que couvrait cette multitude était pour le moins de deux ou trois milles carrés. De notre pirogue basse, les souffles semblaient jouer presque jusqu’à l’horizon, bien qu’en vérité ç’ait été peut-être une illusion. Je mentionne ce fait pour montrer que ces vaches et ces veaux, comme s’ils avaient été volontairement placés au centre du parc et comme si la dispersion extrême de la troupe les eût empêchés de connaître les raisons précises de cette halte, à moins que ce ne fût à cause de leur extrême jeunesse, de leur naïveté, de leur innocence et de leur inexpérience totales, que ces petits baleines approchant de notre pirogue encalminée faisaient preuve d’une confiance et d’une absence de crainte étonnantes. Peut-être aussi étaient-elles subjuguées ! Toujours est-il qu’il était difficile de ne point s’en émerveiller. Comme des chiens familiers, elles venaient nous toucher nos plats-bords, tant et si bien qu’un envoûtement semblait les avoir rendues amicales. Queequeg leur fessait le front, Starbuck leur grattait le dos de la pointe de sa lance mais, redoutant les conséquences, se gardait de les piquer.

Loin en dessous de ce monde surprenant de la surface, univers plus étrange encore s’offrait à notre regard penché. Sous ces voûtes liquides, on distinguait les formes des mères nourricières et celles dont la taille gonflée disait qu’elles allaient bientôt le devenir. Ce lac où nous étions était d’une transparence extrême jusqu’à de grandes profondeurs, et tout comme des enfants à la tétée fixent un regard calme loin du sein qui leur donne leur nourriture terrestre, un regard qui boit au festin spirituel de quelque souvenir céleste, les petites baleines semblaient lever les yeux vers nous, sans nous voir, comme si nous n’étions qu’un brin de sargasse à leur vue toute neuve. Flottant sur le flanc, les mères aussi nous contemplaient. L’un de ces nourrissons qui, à certains signes, ne devait pas avoir plus d’un jour, devait mesurer quelque quatorze pieds de long et six de tour de taille. Il était folâtre, bien que son corps parût encore modelé par la position ingrate qu’il occupait, il y a si peu de temps, dans le ventre de sa mère où, tête et queue rapprochées, la baleine à naître est courbée comme un arc tartare prêt à se détendre. Les délicates nageoires pectorales et les palmes de sa queue avaient l’aspect froissé des oreilles d’un enfant nouveau-né fraîchement arrivé d’un monde étranger.

– La ligne ! la ligne ! cria Queequeg penché sur le plat-bord. Lui pris ! lui pris ! Qui ligne lui ? Qui frappé ? Deux baleines, une grosse, une petite !

– Qu’est-ce qui te prend, mon gars ? demanda Starbuck.

– Vous voir ici ! dit Queequeg en désignant les profondeurs.

De même que la baleine frappée a déroulé des brasses de ligne hors de la baille, et, après avoir sondé, remonté tandis que la ligne mollie flotte en boucles, le cordon ombilical de Mme Léviathan apparaissait à Starbuck longuement lové et le jeune veau semblait être encore rattaché à sa mère. Il advient plus d’une fois, dans les hasards de la chasse, que cette ligne naturelle, lorsqu’elle s’est détachée de la mère, vienne s’entortiller au filin de chanvre, faisant ainsi prisonnier le jeune. La mer, en cette mare enchantée, nous livrait quelques-uns de ses plus subtils secrets. Nous vîmes dans les profondeurs les intrigues galantes des jeunes léviathans.

Ainsi ces créatures impénétrables, bien qu’environnées de cercles concentriques d’épouvante et de consternation s’abandonnaient librement dans le centre à une sollicitude sans crainte, se livrant sereinement à un délicieux badinage. Ainsi, au cœur de l’ouragan atlantique de mon être, à jamais paisible, en mon centre je m’ébats dans un calme muet, et tandis que les graves planètes d’un malheur croissant refermant autour de moi leur course dans ma profondeur et dans ma largeur, je baigne encore dans l’éternelle douceur de la joie.

Tandis que nous demeurions dans l’extase, parfois dans le lointain, un spectacle forcené nous rappelait que les autres pirogues, à la frontière de la troupe, jetaient toujours les dragues, ou peut-être portaient la guerre au sein du premier cercle où ni l’espace ni les chances de retraite ne leur manquaient. Mais la vue des cachalots enragés par les dragues et qui de temps en temps s’élançaient aveuglément à travers les cercles, était peu de chose à côté du spectacle qui nous attendait. Il est de coutume parfois, lorsqu’on se trouve lié à une baleine d’une force et d’une vivacité peu ordinaires, de chercher à lui couper les jarrets si l’on ose dire, en tranchant ou en mutilant le gigantesque tendon de sa queue. On se sert à cette fin d’une pelle à découper à manche court que l’on lance et que l’on peut haler grâce au filin qui lui est attaché. Nous l’apprîmes plus tard, un cachalot ainsi atteint, mais semble-t-il inefficacement, débordant de la baleinière, avait emporté la moitié de la ligne du harpon et, dans sa douleur intolérable, il s’était rué à travers les cercles, semant sur son passage l’épouvante, tel le téméraire Arnold, cavalier seul à la bataille de Saratoga.

Si atroce que fût sa blessure, si effroyable le spectacle qu’elle offrait, l’horreur particulière que ce cachalot semblait inspirer au reste de la troupe avait une cause que la distance tout d’abord nous dissimula. Nous vîmes enfin que, par un de ces accidents inconcevables de la chasse, ce léviathan s’était empêtré dans la ligne de harpon qu’il remorquait et s’était également enfui, la pelle fichée en lui. Mais cependant que le bout libre aiguilleté à cette arme s’était pris dans la ligne qui lui entourait la queue, la pelle s’était arrachée à son corps, de sorte que, fou de douleur, il barattait l’eau, la battait avec violence de sa souple queue et, faisant voler autour de lui la pelle acérée, il blessait et tuait ses propres compagnons.

Devant cette terreur nouvelle, toute la troupe fut ressaisie de sa crainte figée. Tout d’abord, les cachalots qui formaient les rives de notre lac commencèrent à se rapprocher les uns des autres en se bousculant, comme portés par une houle de fond, puis le lac lui-même se mit à gonfler faiblement, les chambres nuptiales et les crèches sous-marines s’évanouirent, les cercles se resserrèrent et les baleines du centre s’ébranlèrent en grappes serrées. Oui, c’en était fini d’une longue paix. Un bourdonnement sourd approchait et, tel le roulement assourdissant des glaces au moment de la débâcle printanière de l’Hudson, la troupe toute entière des cachalots déferla vers le centre comme pour s’y empiler en une seule montagne. Aussitôt, Starbuck et Queequeg changèrent de place, Starbuck prenant l’aviron de queue.

– Lève rames ! lève rames ! chuchota-t-il ardemment, en empoignant l’aviron de queue. Agrippez vos rames, prenez en mains vos âmes ! Mon Dieu, homme, attention ! Vous, Queequeg, repoussez cette bête-là ! Piquez-la ! Frappez-la ! Debout ! Debout ! et restez debout ! Sautez, les hommes, nagez, peu importe leur dos… raclez-les… passez par-dessus !…

La pirogue était à présent étouffée entre deux énormes masses noires dans un détroit aussi resserré que celui des Dardanelles. Après un effort désespéré, nous atteignîmes enfin une zone momentanément libre et la traversant à force de rames, nous guettâmes en même temps avec anxiété une nouvelle issue. Après l’avoir plusieurs fois échappé belle, nous glissâmes enfin rapidement dans ce qui avait été l’un des cercles extérieurs mais qui n’était plus traversé que par les cachalots se précipitant vers le seul centre. Ce salut miraculeux fut acheté à bon marché par la seule perte du chapeau de Queequeg qui, debout à l’avant pour piquer les baleines en fuite, le vit rondement balayé de sa tête par l’éventail brusque de deux palmes toutes proches de lui.

Si tumultueuse et désordonnée qu’ait été cette débandade générale, elle ne tarda pas à s’organiser dans ce qui parut être une tactique réglée. En effet, s’étant enfin réunis en un seul corps, les cachalots reprirent la fuite à une vitesse redoublée. Il était vain de les poursuivre plus avant mais les pirogues s’attardèrent dans leurs sillages pour repérer ceux qui, grâce aux dragues, seraient restés à l’arrière, et aussi pour en amarrer un que Flask avait tué et sur lequel il avait planté pavillon car toute baleinière est parée de deux ou trois pavillons qui sont fichés dans une baleine morte si un autre gibier se trouve à portée afin de la retrouver en mer, et aussi en signe de propriété pour le cas où elle viendrait à être approchée par les pirogues d’un autre navire.

Le résultat de cette chasse illustre le sage dicton des pêcheurs : « Plus il y a de baleines, moins on en prend. » De tous les cachalots à dragues, un seul fut pris, les autres avaient pour l’instant réussi à s’échapper mais à seule fin d’être repris, comme nous l’allons voir, par un navire autre que le Péquod.