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Moby Dick.  Herman Melville
Chapitre 81. Le Péquod rencontre la Vierge
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Au jour voulu par le destin, nous rencontrâmes le baleinier Jungfrau, capitaine : Derick de Deer, de Brème.

Les Hollandais et les Allemands, autrefois les plus grands baleiniers du monde, sont devenus les moindres mais ici ou là, à de très grands écarts de longitude et de latitude, on rencontre parfois leur pavillon dans le Pacifique.

Pour une raison inconnue, la Vierge témoignait de beaucoup d’ardeur à vouloir nous présenter ses hommages. À bonne distance encore du Péquod, elle lofa, mit à la mer une pirogue dans laquelle son capitaine impatient se tenait à l’avant et non à l’arrière, comme il est d’usage.

– Qu’est-ce qu’il tient dans la main ? s’étonna Starbuck en désignant quelque chose que brandissait l’Allemand. Pas possible !… une burette pour les fanaux ?

– Non, intervint Stubb, non, non, c’est une cafetière, monsieur Starbuck, il vient nous faire le café, c’est l’homme à tout faire, ne voyez-vous pas ce grand bidon à côté de lui ? C’est son eau bouillante. Oh ! il est un peu là, cet homme à tout faire !

– Ne nous racontez pas d’histoires, dit Flask, c’est une burette pour les lampes et un bidon à huile, il n’en a plus et vient nous en mendier.

Pour curieux que paraisse le fait qu’un navire à huile soit contraint d’emprunter de l’huile sur un parage de chasse, et bien que cela fasse mentir le vieux dicton parlant de porter du charbon à Newcastle, le cas se produit parfois et le capitaine Derick de Deer venait bel et bien avec une burette, comme l’avait dit Flask.

Dès qu’il fut sur notre pont, le capitaine Achab l’aborda brusquement, sans prêter la moindre attention à ce qu’il tenait à la main, mais, dans son jargon hésitant, l’Allemand manifesta bientôt son ignorance complète de la Baleine blanche, et détournant aussitôt la conversation sur son bidon à huile, il fit quelques remarques relatives à l’obligation où il était de regagner son hamac dans la plus profonde obscurité, ayant épuisé jusqu’à la dernière goutte sa provision d’huile de Brème, et n’ayant même pas pris un poisson volant pour suppléer à ce manque ; il conclut en disant que son navire était vraiment ce qu’on appelle en terme de pêcherie un navire allège (c’est-à-dire vide), méritant bien son nom de Jungfrau ou Vierge.

Ses besoins pourvus, Derick s’en fut, mais il n’avait pas atteint le flanc de son navire que des baleines furent signalées simultanément par les hommes en vigie des deux bâtiments, et Derick était si acharné à leur poursuite que, sans perdre le temps de déposer à son bord son récipient, il fit virer sa pirogue et amena sur le léviathan réservoir d’huile.

Le gibier étant apparu sous le vent, sa baleinière et trois autres du navire allemand qui l’avaient suivie, prirent une bonne avance sur celles du Péquod. C’était une gamme de huit cachalots, ce qui est un groupe habituel. Alertés, ils fuyaient droit devant eux vent arrière, flancs contre flancs comme des chevaux attelés, laissant un large sillage blanc pareil à un parchemin sans cesse déroulé sur la mer.

Au milieu de ce sillage rapide, bien des brasses en arrière, suivait un vieux mâle énorme, bossu, dont la vitesse moins grande, les plaques jaunâtres dont il était couvert, le faisaient paraître atteint de la jaunisse ou de quelque autre infirmité. On pouvait se demander s’il faisait partie de la gamme qui le précédait car de tels vétérans ne sont ordinairement pas du tout sociables. Pourtant, il n’abandonnait pas le sillage, bien qu’en vérité ce remous dût le ralentir car il se brisait contre son large mufle avec la fougue de deux courants contraires qui s’affrontent. Son souffle court, lent et difficile, jaillissait comme suffoqué, s’épuisait en charpie, était suivi d’étranges commotions internes semblant avoir leur issue à son autre extrémité invisible car des bulles montaient de l’eau derrière lui.

– Qui a du parégorique ? demanda Stubb, il a mal au ventre, je crains. Seigneur, imaginez ce que ce doit être d’avoir la colique sur un parcours d’un demi-arpent ! Des vents contraires mènent le bal en lui, les gars. C’est la première fois que je vois un vent fétide soufflant à l’arrière, mais avez-vous jamais vu une baleine faire de pareilles embardées, elle doit avoir perdu son gouvernail.

Tel un navire trop chargé, descendant les côtes de l’Inde, portant un fret de chevaux épouvantés, donne de la bande, pique, roule et se vautre, de même cette vieille baleine soulevait son corps pesant, et, de temps à autre, se retournant lourdement sur le flanc, révélait la raison de sa démarche tortueuse due à sa nageoire de tribord réduite à l’état de moignon. Il est difficile de savoir si elle avait perdu sa nageoire au combat ou si c’était congénital.

– Attends un peu, ma vieille, et je vais te mettre ce bras blessé en écharpe, s’écria Flask avec cruauté en lui montrant la ligne à côté de lui.

– Prends garde qu’elle ne te mette toi-même en écharpe, répartit Starbuck. Nagez partout ! sinon c’est l’Allemand qui l’aura.

Les pirogues rivales amenaient toutes sur ce poisson, non seulement parce qu’étant plus gros il avait davantage de valeur, mais encore parce qu’il était plus proche d’eux. Et la gamme filait à une allure telle qu’elle défiait toute poursuite pour l’instant. Au moment critique, les baleinières du Péquod avaient dépassé les trois pirogues que les Allemands avaient mises à la mer après celle de Derick, mais celui-ci avait une telle avance qu’il tenait toujours la tête, bien que ses rivaux étrangers s’en rapprochassent toujours davantage. Ces derniers craignaient de ne pouvoir le gagner de vitesse avant que Derick ait jeté le fer à sa marque, ce dont il paraissait lui-même très sûr car il faisait de temps à autre un geste de dérision vers eux avec sa burette pour les lampes.

– Chien mal léché et ingrat ! s’écria Starbuck. Il me raille et me défie avec la sébile même que j’ai remplie pour lui il n’y a pas cinq minutes ! Puis, avec son habituel chuchotement intense, il ajouta : Nagez partout, lévriers ! Talonnez-le !

– Je vais vous dire, les gars, disait Stubb à son équipage, c’est contre ma religion de sortir de mes gonds, mais j’aimerais ne faire qu’une bouchée de cet infâme homme à tout faire. Nagez, voulez-vous ? Allez-vous vous laisser battre par ce scélérat ? Aimez-vous l’eau de vie ? Une barrique d’eau de vie au meilleur d’entre vous. Allons, l’un d’entre vous ne veut-il pas se faire sauter les artères ? Qui a jeté l’ancre, nous ne bougeons pas d’un pouce, nous sommes encalminés. Hello, voici l’herbe qui pousse au fond de la pirogue et, juste ciel, voici le mât qui bourgeonne. Ça ne va pas comme ça, les gars ! Regardez l’homme à tout faire ! Je vous le répète, en long et en large, les gars, voulez-vous oui ou non cracher du feu ?

– Oh ! voyez-vous cette eau de savon qu’elle fait ! disait Flask en trépignant. Quelle bosse ! Oh ! jetez-vous sur le bœuf, je vous en prie… il est là comme une souche ! Oh ! mes amis, que ça saute, je vous en prie… des crêpes et des clovisses, vous savez, mes amis, pour le souper… des coquillages cuits et des pains au lait… ho ! je vous en prie, je vous en prie, sautez… c’est un cent-barils, ne le perdez pas… oh ! non ne le perdez pas, je vous en prie… regardez cet homme à tout faire… Oh ! ne nagerez-vous pas pour du gâteau, mes amis… Vous vous esquivez ! Quels tire-au-flanc ! N’aimez-vous pas le spermaceti ? Ça représente trois mille dollars, les gars ! une banque ! toute une banque ! La banque d’Angleterre ! Oh ! je vous en prie, je vous en prie… Qu’est-ce qu’il fabrique à présent cet homme à tout faire ?

Derick était en train de jeter sa burette et son bidon aux pirogues qui avançaient, peut-être avec le double objectif de retarder ses rivaux tout en accélérant lui-même grâce à l’impulsion momentanée que cela provoquerait sur son arrière.

– Le rustre marin de dogre hollandais ! s’écria Stubb, nagez à présent, les hommes, comme cinquante mille vaisseaux de ligne avec un chargement de diables à cheveux rouges. Qu’en dites-vous, Tashtego ? Êtes-vous l’homme à vous rompre l’échine en vingt-deux morceaux en l’honneur du vieux Gay-Head ? Qu’en dites-vous ?

– Je dis que Dieu me damne si je peux tirer plus fort, répondit l’Indien.

Âprement et régulièrement aiguillonnées par les sarcasmes de l’Allemand, les trois baleinières du Péquod avançaient maintenant presque de front et, dans cet ordre, le rattrapèrent momentanément. Dans cette magnifique attitude souple et chevaleresque des chefs lorsqu’ils s’approchent de leur proie, les trois seconds encourageaient le dernier rameur d’exclamations stimulantes : « La voilà qui glisse ! Hourra pour la brise du frère blanc ! À bas l’homme à tout faire ! Dépassons-le ! »

Mais l’avance que Derick avait prise au départ était telle que, malgré leur vaillance, il eût été vainqueur de la course si la justice immanente n’était intervenue. Le rameur du milieu fit fausse rame ! Tandis que cet empoté luttait pour dégager son aviron, mettant ainsi la pirogue de Derick en danger de chavirer et provoquant chez lui des hurlements de fureur exacerbée, Starbuck, Stubb et Flask jubilaient. Avec un cri, ils se ruèrent brusquement en avant et se rangèrent obliquement près de l’Allemand. L’instant d’après, les quatre pirogues se trouvèrent en diagonale dans le sillage même de la baleine dont le remous écumeux s’étendait de part et d’autre de leurs flancs.

Ce spectacle était à la fois exaspérant, terrifiant et lamentable. La baleine fuyait maintenant, la tête dressée hors de l’eau, expulsant sans discontinuer un souffle torturé, tandis que sa pauvre et unique nageoire battait son flanc dans une agonie de terreur. Elle embardait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre dans sa fuite incertaine et, à chaque lame qu’elle fendait, elle plongeait convulsivement dans la mer ou, roulant sur le côté, battait l’air de sa seule nageoire. J’ai vu ainsi un oiseau, l’aile pincée, décrire, épouvanté, des cercles brisés dans le ciel, dans l’effort désespéré d’échapper à la piraterie du faucon. Mais l’oiseau avait une voix et disait sa peur en cris plaintifs, tandis que celle de cette brute géante de la mer était enchaînée en elle par un envoûtement. Elle était sans voix, hormis cette respiration dont son évent trahissait l’étouffement. Tout cela la rendait indiciblement pitoyable et pourtant sa masse étonnante, la herse de sa mâchoire, sa queue toute-puissante suffisaient à glacer d’épouvante la pitié du plus courageux.

Réalisant que quelques instants de plus assureraient l’avantage aux baleinières du Péquod, et plutôt que d’être ainsi frustré du gibier, Derick choisit de risquer un lancer exceptionnellement long, de crainte que ne lui échappe à jamais sa dernière chance.

Mais son harponneur ne s’était pas plutôt dressé que les trois tigres, Queequeg, Tashtego et Daggoo, giclèrent instinctivement sur leurs pieds, et en rang oblique, pointèrent ensemble leurs fers et les lancèrent par-dessus la tête du harponneur allemand, et les trois marques de Nantucket pénétrèrent la baleine. Fusée d’écume aveuglante, flammes blanches ! Emportées par la fureur du bond en avant de la bête, les trois pirogues heurtèrent le flanc de l’Allemand avec une force telle que Derick et son harponneur déjoué furent jetés à l’eau tandis que passait sur eux le vol des trois quilles.

– N’ayez pas peur, mes boîtes à beurre, leur cria Stubb en leur jetant un regard au passage éclair, vous serez récoltés dans un instant… et très bien… j’ai vu des requins là derrière, ce sont de vrais saint-bernards vous savez… ils secourent les voyageurs en détresse. Hourra ! c’est ce que j’appelle naviguer. Chaque quille est un rayon de soleil ! Hourra ! Nous voilà comme trois casseroles à la queue d’un couguar enragé ! Cela m’invite à atteler, en plaine, un éléphant à un tilbury ; attaché de la sorte, il fait voler les rayons de roues, les gars ! et on court aussi le danger d’être projeté au-dehors quand on aborde une colline. Hourra, voilà ce qu’éprouve un gars quand il se rend dans la grande Baille, un galop descendant une pente ! Hourra ! cette baleine porte le courrier de l’éternité.

Mais la course du monstre fut brève. Avec une suffocation brusque, il sonda tumultueusement. Les trois lignes filèrent sur les taberins, avec un raclement si violent et une force telle qu’elles y creusèrent des sillons profonds. Les harponneurs, redoutant que cette plongée rapide n’épuise bientôt les lignes, donnèrent de toutes leurs forces et avec adresse, plusieurs tours à la ligne fumante, jusqu’à ce qu’ensuite de l’effort perpendiculaire sur les engoujures de plomb d’où les trois lignes filaient dans les profondeurs, les plats-bords de l’étrave se trouvassent presque au niveau de l’eau, tandis que les proues se dressaient vers le ciel. La baleine cessant bientôt de sonder, ils restèrent un moment dans cette posture délicate, craignant de donner davantage de ligne. Quoique des pirogues aient été tirées vers le fond et perdues de cette manière, cet amarrage comme on l’appelle, ces barbelures acérées plantées dans sa chair vive, sont bien souvent pour le léviathan l’épreuve torturante qui l’incite à remonter en surface pour retrouver la lance aiguë de ses ennemis. Indépendamment du danger que comporte ce procédé, on peut douter qu’il soit toujours le meilleur, néanmoins on peut conclure logiquement que plus la baleine harponnée reste longtemps sous l’eau, plus elle s’épuise, car, étant donné sa surface énorme – un cachalot adulte mesure à peine moins de 2 000 pieds carrés –, la pression exercée est également énorme. Nous savons tous sous quel poids étonnant d’atmosphère nous évoluons à ciel libre, combien plus lourd le fardeau que doit supporter la baleine sur laquelle pèse une colonne de deux cents brasses d’Océan ! Ce doit être au moins l’équivalent de cinquante atmosphères. Un baleinier en a estimé le poids à celui de vingt vaisseaux de guerre avec tous leurs canons, leur matériel et leurs hommes.

Tandis que les trois pirogues se berçaient sur la houle légère, que les regards fixaient l’éternel midi de ses profondeurs bleues, sans qu’un cri, un gémissement, sans qu’une ride, une bulle même ne montent de ses abîmes, quel terrien eût pu penser que sous tant de silence et de paix le géant des mers se tordait déchiré par les affres de l’agonie ! On ne voyait pas plus de huit pouces de ligne perpendiculaire à l’étrave, il semblait incroyable que le léviathan fût suspendu à trois fins fils de caret comme le gros poids d’une horloge à balancier. Suspendu ? Et à quoi ? À trois bouts de planches. Est-ce là la créature dont il fut une fois dit triomphalement : « Perceras-tu sa peau d’un dard ? ou sa tête d’un hameçon ? Quand on l’approche, l’épée ne sert à rien, pas plus que la lance, le dard ou la cuirasse, pour lui le fer est comme de la paille, la flèche ne le fait pas fuir, les pierres de la fronde sont pour lui comme du chaume, il se rit du frémissement des javelots ! » Est-ce là la même créature ? Est-ce bien elle ? Oh ! ces prophéties qui ne s’accomplissent pas ! Car le léviathan, dont la queue a plus de force que mille cuisses, a poussé sa tête sous les montagnes de la mer, afin de se cacher des javelots du Péquod !

À cette heure de l’après-midi où le soleil décline, les ombres que les trois pirogues plongeaient sous la surface de l’eau devaient être assez longues et assez larges pour envelopper la moitié de l’armée de Xerxès. Qui sait la terreur dont leurs fantômes mouvants pouvaient envahir la baleine blessée !

– Paré ! il bouge, les gars… cria Starbuck, tandis que les trois lignes vibraient soudain dans l’eau, conduisant jusqu’à eux, comme un fil magnétique, les pulsations de la vie et de la mort de la baleine dont la trépidation se transmettait jusqu’aux bancs des canotiers. L’instant d’après, les pirogues, soulagées de la traction vers le bas, se redressèrent d’un bond, comme un petit iceberg secoué par le saut apeuré d’une troupe serrée d’ours blancs.

– Rentrez la ligne ! cria à nouveau Starbuck, il remonte !

Les lignes dont on n’aurait pu, l’instant d’auparavant, gagner une largeur de main, étaient rentrées toutes ruisselantes dans les pirogues et lovées à la hâte, et bientôt la baleine émergea à une encablure des chasseurs.

Ses mouvements disaient son épuisement. Les veines de la plupart des animaux terrestres sont munies de valves ou de vannes, qui, lorsqu’ils sont blessés, empêchent le sang de s’épancher, du moins sur le moment. Il n’en va pas de même chez la baleine, dont l’une des caractéristiques est de n’avoir pas de système valvulaire de sorte que, lorsqu’elle est transpercée par une pointe, fût-elle aussi petite que celle d’un harpon, un écoulement mortel se déclenche dans tout son système artériel. Et lorsque cette hémorragie est accentuée par la formidable pression de l’eau à de grandes profondeurs, on peut dire que la vie s’échappe d’elle à flots continus. Néanmoins, elle a une telle quantité de sang, ses sources intérieures sont si nombreuses et si éloignées les unes des autres, qu’elle ira perdant son sang encore et encore pendant fort longtemps, comme en période de sécheresse continuera de couler la rivière dont la source jaillit dans de lointaines collines invisibles. Même à présent que les pirogues amenaient sur cette baleine, évitant le proche danger de sa queue battante, maintenant que de nouvelles lances ouvraient de nouvelles blessures jaillissantes, que son évent ne faisait plus fuser sa buée qu’à intervalles, d’ailleurs rapides, même alors le sang ne giclait pas de cet évent parce qu’aucun centre vital n’avait été encore atteint, sa vie, comme l’appellent les hommes de façon significative, restait intacte.

Comme les pirogues la serraient de plus près, la partie, de son corps, habituellement immergée, fut rendue visible. On vit ses yeux ou plutôt la place où elle avait eu des yeux ; comme d’étranges mousses s’insinuent dans les creux des nœuds des plus nobles chênes abattus, dans les orbites que les yeux de la baleine occupaient jadis saillaient des protubérances aveugles, affreusement pitoyables. Mais il n’y avait pas de pitié. Car malgré son grand âge, son unique bras, ses yeux aveugles, elle devait être mise à mort, être assassinée, afin d’illuminer de joyeuses noces et autres réjouissances humaines, briller dans les solennelles églises qui prêchent la non-violence de tous envers chacun. Roulant toujours dans son sang elle découvrit enfin un curieux bouquet décoloré, de la taille d’un boisseau, croissant bas sur son flanc.

– Belle cible ! dit Flask, qu’on me laisse la piquer là une fois.

– Baste ! s’écria Starbuck, c’est vraiment superflu !

Mais l’humain Starbuck n’avait pas été assez prompt. À l’instant où la lance l’atteignait le pus s’échappa de sa cruelle plaie et la baleine éveillée ainsi à une douleur intolérable, soufflant un sang épais, se lança dans une brusque et aveugle furie sur les pirogues, aspergeant de sang les hommes enorgueillis, chavirant la baleinière de Flask et endommageant ses avants. Ce fut le sursaut de la mort. Car elle était désormais si épuisée par son hémorragie qu’elle roula impuissante à l’écart du naufrage qu’elle avait provoqué, se coucha haletante sur le flanc, battit faiblement l’air de son moignon, puis lentement se retourna, petit à petit, comme un monde qui finit, révéla les blancs secrets de son ventre, resta immobile comme une souche et mourut. Rien n’avait été plus pitoyable que son dernier souffle, pareil à un jet d’eau dont des mains invisibles diminuent progressivement la puissance, et dont la colonne avec des gargouillements étouffés de mélancolie décline encore et encore vers le sol. Il en alla ainsi du long souffle d’agonie du cachalot.

Tandis que les pirogues attendaient l’arrivée du navire, le corps montra les symptômes de qui va couler, emportant ses trésors intacts. Aussitôt, sur l’ordre de Starbuck, il fut capelé en divers points, les pirogues faisant ainsi office de bouées, la carcasse suspendue à quelques pouces au-dessous d’elles. Lorsque le navire se fut approché, la baleine fut amenée à son flanc avec d’infinies précautions, amarrée par un grelin solide, car il était évident que si des précautions supplémentaires n’étaient pas prises elle irait aussitôt par le fond.

Il advint qu’au premier coup de pelle on trouva enchâssé dans sa chair, le fer entier d’un harpon rouillé un peu en dessous du bouquet que nous avons décrit précédemment. Mais il n’est pas rare qu’on trouve des pointes de harpons dans le corps des baleines, une chair parfaitement saine s’étant reformée sur eux et rien d’extérieur ne signalant leur présence. Aussi fallait-il qu’il y ait eu une raison inconnue à l’ulcération susdite. Plus singulière encore la découverte, près de ce fer enrobé, d’une tête de lance en pierre prisonnière de chairs intactes ! Qui avait jeté cette lance de pierre ? Et quand ? Il se pourrait que ce fût celle d’un Indien du Nord-Ouest bien avant que fût connue l’existence de l’Amérique.

En cherchant bien, quelles autres merveilles ce meuble monstrueux eût-il livrées ? On ne sait. Il fut brutalement mis fin à de nouvelles trouvailles, car le navire pencha de plus en plus dangereusement sur le côté, entraîné par la tendance croissante que la carcasse avait à s’enfoncer. Toutefois, Starbuck, qui avait le commandement, lutta jusqu’au bout avec une telle obstination, en vérité, que le navire aurait finalement chaviré s’il était resté jumelé à la carcasse, et lorsque l’ordre fut donné de s’en dégager, l’effort trop grand infligé aux têtes d’allonge où les grelins de capelage de la queue étaient amarrés, rendit impossible de les lâcher. Le Péquod engagea à tel point que passer de l’autre côté du pont, c’était marcher sur le pignon abrupt d’un toit. Le navire gémissait et haletait. Nombre des incrustations d’ivoire des bastingages et des cabines sautèrent, déboîtées de manière anormale. En vain essaya-t-on de soulager les chaînes inamovibles avec des leviers et des anspects pour les libérer des têtes d’allonge, et la baleine avait pour lors coulé si bas qu’on ne pouvait atteindre leurs extrémités cependant que des tonnes semblaient s’ajouter au poids de la masse en train de sombrer et que le navire paraissait sur le point de faire quartier.

Stubb harangua le cadavre :

– Tiens bon ! Tiens bon, veux-tu ? Ne sois pas si diablement pressé de couler ! Par tous les tonnerres, les hommes, il faut faire quelque chose ou suivre le même chemin. Les leviers ne servent à rien, baste, je vous dis, avec vos anspects, que l’un de vous coure chercher un livre de prières et un canif, et coupez les grosses chaînes.

– Un canif ? Oui, oui, s’écria Queequeg, et empoignant la lourde hache du charpentier, il se pencha hors d’un sabord et, acier contre fer, s’attaqua aux plus grosses chaînes. Il n’avait donné que quelques coups, fleuris d’étincelles, que la traction trop forte fit le reste. Toutes les amarres lâchèrent avec fracas, le navire se redressa et la carcasse coula.

Cette perte inhabituelle d’un cachalot fraîchement tué est un étrange accident dont aucun pêcheur n’a pu jusqu’à ce jour fournir une explication valable. D’ordinaire le cachalot flotte avec beaucoup de légèreté, son flanc ou son ventre largement soulevés au-dessus de l’eau. Si seules les baleines qui coulaient étaient vieilles, maigres et le cœur brisé, leurs rembourrages de lard perdus et les os alourdis de rhumatismes, on pourrait alléguer avec quelque raison que le fait est dû à une gravité spécifique accrue du poisson ayant perdu ses flotteurs de graisse. Mais ce n’est pas le cas. Car de jeunes baleines, resplendissantes de santé, débordantes de nobles aspirations, sont prématurément enlevées au printemps de la vie, dodues de tout leur lard. Pareils héros gras et musclés vont parfois par le fond.

Ajoutons encore que le cachalot est beaucoup moins sujet à cet accident que tout autre cétacé. Pour un cachalot, il sombre vingt baleines franches, leur ossature beaucoup plus importante en est sans doute responsable, leurs stores vénitiens à eux seuls pesant souvent plus d’une tonne ; le cachalot, lui, n’en est pas embarrassé. En certains cas, après quelques heures ou quelques jours, la baleine remonte en surface plus légère qu’au cours de sa vie, la raison en est évidente. Des gaz se sont formés qui la dilatent prodigieusement et elle devient une sorte de ballon animal. Un vaisseau de guerre ne suffirait pas alors à l’enfoncer. Dans les pêches côtières des baies de la Nouvelle-Zélande, lorsqu’une baleine franche menace de sombrer, on lui attache des flotteurs avec de bonnes longueurs de filins, afin de savoir où la chercher lorsqu’elle refera surface.

Peu de temps après que la carcasse eut coulé, les guetteurs du Péquod annoncèrent que la Vierge remettait les pirogues à la mer, bien que le seul souffle en vue fût celui d’un dos en rasoir, espèce impossible à capturer à cause de sa puissance de nage. Toutefois, le souffle du dos en rasoir ressemble tellement à celui du cachalot que les pêcheurs inexpérimentés les confondent souvent. Ainsi Derick et sa tribu se lançaient vaillamment à la chasse de cette brute inapprochable. Portant tout dessus, la Vierge se lança à la suite de ses enfants, et elles disparurent ensemble sous le vent, chassant encore avec audace et espoir.

Oh ! mon ami, ils sont nombreux les dos en rasoir et les Derick !