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Dracula.  Bram Stoker
Chapitre 17.
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Journal du Dr Seward

(suite)

Lorsque nous arrivâmes au Berkeley Hotel, un télégramme y attendait Van Helsing.

« J’arrive par le train. Jonathan est à Whitby. Nouvelle importante. Mina Harker. »

Le professeur était ravi.

– Ah ! Cette étonnante madame Mina ! fit-il. La perle des femmes ! Mais elle arrive et, moi, il m’est impossible de l’attendre. Il faudra bien qu’elle aille chez vous, mon cher John, et vous irez la chercher à la gare. Nous allons lui télégraphier, de sorte qu’elle en soit avertie.

Cela fait, il prit une tasse de thé tout en me parlant du journal qu’avait tenu Jonathan Harker lors de son séjour à l’étranger ; il m’en donna une copie dactylographiée, de même qu’une copie du journal de Mrs Harker – journal écrit à Whitby.

– Emportez-les, me dit-il, et lisez-les très attentivement. Quand je reviendrai, demain soir, vous en connaîtrez donc tous les détails, et nous serons alors à même d’entreprendre nos recherches. Ces feuillets, prenez-en soin ; ils contiennent des trésors. Je vous en préviens, dès maintenant, vous aurez besoin de toute la foi dont vous êtes capable, oui, même vous qui avez pourtant vécu aujourd’hui l’expérience qui vous paraît sans doute la plus extraordinaire et la plus incroyable de toutes celles qu’on pourrait imaginer. L’histoire racontée ici – et il posa gravement la main sur le paquet de feuilles – peut être, pour vous, pour moi, et pour beaucoup d’autres, le commencement de la fin ; ou bien, elle peut sonner le glas du non-mort qui dévaste la terre. Lisez-la entièrement, je vous prie, sans rien négliger ; et si vous pouvez nous éclairer en y ajoutant l’une ou l’autre chose que vous-même avez observée, faites-le, car tout, ici, est de la plus haute importance ! Vous-même avez tenu un journal où vous avez consigné plus d’un fait surprenant, n’est-ce pas ? Ensemble, dans quelques jours, nous reverrons tout cela.

Il se prépara alors à partir et, bientôt, se fit conduire à Liverpool Street. De mon côté, je pris le chemin de Paddington, où je devais rencontrer Mrs Harker. J’y fus un quart d’heure environ avant l’arrivée du train.

La foule commençait à se disperser, après avoir, comme toujours, envahi en groupes serrés le quai d’arrivée. Et déjà, je commençais à craindre d’avoir laissé passer celle que je cherchais quand une jeune femme, jolie, délicate, s’avança vers moi et me demanda, après m’avoir dévisagé d’un rapide coup d’œil :

– Docteur Seward, n’est-ce pas ?

– Mrs Harker ? fis-je à mon tour.

Et elle me tendit la main.

– Je vous ai reconnu d’après le portrait que la pauvre chère Lucy…

Elle s’interrompit, en rougissant.

Je me sentis rougir moi-même, ce qui nous mit à l’aise tous les deux, car c’était comme une réponse tacite à ce qu’elle venait de rappeler. Je pris ses bagages, dont une machine à écrire, et nous nous dirigeâmes vers le métro qui devait nous conduire à Fenchurch Street. Mais auparavant, j’avais télégraphié à ma gouvernante afin qu’elle prépare un appartement pour Mrs Harker.

Nous arrivâmes chez moi à l’heure prévue. Mrs Harker savait, naturellement, qu’il s’agissait d’une maison d’aliénés ; toutefois, je vis parfaitement qu’elle ne put s’empêcher de frissonner tandis que nous franchissions le seuil.

Elle m’avertit que, si je n’y voyais aucun inconvénient, elle viendrait sans tarder dans mon bureau, car elle avait beaucoup de choses à me dire. C’est donc en l’attendant que j’achève d’enregistrer mon journal sur mon phonographe. Je n’ai pas encore eu le loisir de lire les papiers que m’a remis Van Helsing, encore qu’ils soient là, sur ma table, devant moi. Il me faut pourtant trouver le temps de les parcourir et, à cette fin, chercher à intéresser Mrs Harker à l’une ou l’autre chose. Elle ne sait pas combien le temps est précieux, ni quelle tâche nous attend ! Je dois prendre garde à ne point l’effrayer. La voici.

Journal de Mina Harker

29 septembre

Dès que j’eus fait un brin de toilette, je descendis au cabinet du Dr Seward. Je m’arrêtai un instant avant de frapper à la porte, car il me sembla que le docteur s’entretenait avec quelqu’un. Pourtant, comme il m’avait priée de descendre le plus vite possible, je frappai. Il répondit aussitôt : « Entrez ! » et je poussai la porte. À ma grande surprise, il était seul ; mais je vis sur sa table, devant lui, ce que je devinai tout de suite être un phonographe : je n’en avais jamais vu encore – seulement on m’avait décrit l’appareil. Et je fus vivement intéressée.

– J’espère que je ne vous ai pas fait attendre, dis-je. Mais j’étais à la porte, et comme je vous entendais parler, j’ai cru que vous n’étiez pas seul.

– Oh ! répondit-il en souriant, j’enregistrais mon journal.

– Votre journal ? lui demandai-je, fort étonnée.

– Oui. Ici, dit-il en posant la main sur le phonographe.

– Quoi ? m’écriai-je avec enthousiasme, mais c’est bien mieux encore que la sténographie ! Puis-je entendre quelque chose ?

– Certainement, répondit-il avec empressement. Il se levait déjà pour mettre l’appareil en marche, mais il n’en fit rien et il parut soudain contrarié.

– C’est que, reprit-il en hésitant, je n’ai, jusqu’ici, enregistré que mon journal ; et comme celui-ci ne concerne que mes malades… ou à peu près… il serait peut-être gênant… c’est-à-dire… je veux dire…

Il n’acheva point, et j’essayai de le tirer d’embarras.

– Vous avez assisté Lucy dans ses derniers moments, lui dis-je. Faites-moi entendre ce qui concerne sa mort, car j’aime être au courant de tout, tout ce qui la concerne. Elle était ma plus chère amie.

Je fus très étonnée quand il me répondit, l’horreur peinte sur le visage :

– Vous faire entendre ce qui s’est passé lors de sa mort ? Pas pour un empire !

– Pourquoi pas ? insistai-je, éprouvant soudain une terrible angoisse.

Il ne répondit pas tout de suite ; je compris qu’il essayait de trouver un prétexte.

– Voyez-vous, dit-il enfin, il me serait difficile de choisir une partie de mon journal plutôt qu’une autre…

Tandis qu’il parlait, une idée dut lui traverser l’esprit, car il poursuivit sur un ton différent, avec une simplicité dont il ne se rendait pas compte lui-même, et avec une naïveté d’enfant :

– C’est vrai, ma parole ! C’est vrai, cela !

Je ne pus m’empêcher de sourire, ce qu’il remarqua.

– Cette fois, je me suis trahi ! Mais, reprit-il, savez-vous que, durant tous ces mois pendant lesquels j’ai enregistré mon journal, pas une seule fois je ne me suis demandé comment, au besoin, j’en retrouverais telle ou telle partie ?

À ce moment, j’avais décidé dans mon for intérieur que le journal d’un médecin qui avait soigné Lucy pourrait ajouter quelque chose à ce que nous savions déjà à propos de ce monstre ; aussi proposai-je sans hésiter :

– Dans ce cas, docteur, vous devriez me le laisser transcrire entièrement à la machine.

Il devint pâle comme un mort, et s’écria :

– Non ! Non ! Non ! Pour rien au monde, je ne vous laisserais connaître cette horrible histoire !

Donc, elle était horrible, cette histoire. J’en avais eu l’intuition. Pensive, je laissai mes regards parcourir la pièce, cherchant inconsciemment un objet qui pût m’aider d’une manière ou d’une autre, et ils s’arrêtèrent sur un gros paquet de feuilles dactylographiées, posé sur le bureau. Les yeux du docteur suivirent mon regard, virent ce que je regardais et, alors, j’eus l’impression qu’il allait mieux comprendre mon intention.

– Vous ne me connaissez pas, fis-je. Lorsque vous aurez lu tout cela – mon propre journal et celui de mon mari que j’ai l’un et l’autre recopiés à la machine –, vous saurez mieux qui je suis. Je n’ai jamais hésité à me donner tout entière à cette cause ; mais, naturellement, vous ne me connaissez pas… pas encore… et je ne peux pas espérer que vous ayez confiance en moi.

La pauvre Lucy avait raison, le Dr Seward est certainement un homme admirable. Il se leva, alla ouvrir un grand tiroir où étaient rangés plusieurs cylindres de métal, creux et recouverts de cire noire.

– C’est bien vrai ce que vous dites là, fit-il. Je n’avais pas confiance en vous parce que je ne vous connaissais pas. Mais, maintenant, je vous connais. Et laissez-moi vous dire que j’aurais dû vous connaître depuis longtemps. Je sais que Lucy vous avait parlé de moi ; elle m’avait aussi parlé de vous. Puis-je faire la seule réparation qui est en mon pouvoir ? Prenez ces cylindres, et écoutez ce qu’ils ont à vous raconter. Les six premiers me concernent personnellement, et il n’y a rien là qui puisse vous épouvanter. Seulement, vous me connaîtrez mieux après les avoir entendus. À ce moment-là, le dîner sera prêt. De mon côté, je vais lire ces documents, afin de comprendre mieux certaines choses… Lui-même porta le phonographe dans le petit salon attenant à ma chambre et le mit en marche. Et maintenant, je vais apprendre, j’en suis sûre, quelque chose d’amusant : l’autre version d’une histoire d’amour dont j’ai eu un premier aperçu.

Journal du Dr Seward

29 septembre

J’étais à ce point absorbé par la lecture de ces deux journaux – celui de Jonathan Harker et celui de sa femme – que je ne m’aperçus pas que le temps passait. Et comme Mrs Harker n’était pas encore descendue lorsque la servante vint annoncer le dîner, je lui dis que cette dame était sans doute fatiguée du voyage et qu’on attendrait une heure encore avant de servir. Je continuai donc ma lecture. Je venais de lire la dernière ligne du journal de Mrs Harker, quand celle-ci entra. Elle me parut aussi charmante que sur le quai de la gare, mais à présent elle avait l’air très triste, et les yeux rouges. Dieu sait que j’avais eu, les derniers temps, des raisons de verser des larmes, mais ces larmes qui m’eussent soulagé m’avaient toujours été refusées ; aussi, voir ces doux yeux encore brillants de pleurs m’émut profondément.

– J’ai bien peur de vous avoir fait beaucoup de peine, lui dis-je lentement.

– Mais non, mais non… fit-elle. Seulement, j’ai été navrée, plus que je ne saurais jamais vous le dire, en comprenant votre chagrin. Cet appareil est absolument merveilleux, mais tellement cruel ! Il m’a fait connaître et jusque dans leurs accents mêmes, toutes les angoisses par lesquelles vous êtes passé. J’avais l’impression d’entendre une âme implorer dans sa douleur le Dieu tout-puissant. Il ne faut plus que personne, jamais, entende cela ! Voyez, j’ai voulu vous être utile : j’ai transcrit vos récits à la machine, afin que plus personne dorénavant ne perçoive, comme je l’ai fait, les battements de votre cœur.

– Mais personne non plus ne lira mon journal ! Personne, jamais…, répondis-je d’une voix faible.

Elle posa sa main sur la mienne et reprit gravement :

– Si, il le faut !

– Mais pourquoi ? demandai-je.

– Parce que cela fait partie de cette terrible histoire qu’est la mort de cette pauvre Lucy, et des événements qui l’ont précédée ; parce que dans la lutte que nous allons entreprendre pour débarrasser la terre de ce monstre, il nous est indispensable d’avoir le plus d’éléments et le plus de détails possible. Je pense qu’en écoutant ces enregistrements, j’ai appris plus de choses que vous ne désiriez m’en faire connaître ; mais ils jettent certaines lumières sur le sombre mystère qui nous occupe. Vous permettrez que je vous aide, n’est-ce pas ? Je suis parfaitement au courant du début de cette histoire, et je devine déjà, bien que je n’aie entendu votre journal que jusqu’à la date du 7 septembre seulement, quels malheurs ont assailli Lucy et comment son terrible destin s’est accompli. Depuis la visite que nous a faite le professeur Van Helsing, Jonathan et moi essayons sans répit d’y voir plus clair. Mon mari est parti pour Whitby afin de recueillir d’autres renseignements, et il revient dès demain. Nous ne devons avoir aucun secret l’un pour l’autre ; en travaillant tous ensemble et en pleine confiance, nous serons certainement plus forts pour mener à bien notre entreprise que si l’un de nous était tenu dans l’ignorance de ce que nous devons tous savoir.

Dans son regard, je lisais un touchant désir de n’être pas déçue et, en même temps, elle montrait tant de courage et de résolution que je tins à la rassurer aussitôt.

– Je ne puis que respecter votre volonté, répondis-je. Dieu me pardonne si je me trompe ! Vous avez encore à apprendre d’horribles choses ! Mais puisque vous en savez déjà tant sur la maladie de notre pauvre Lucy, je comprends que vous ne vouliez pas en ignorer la suite. À vrai dire, lorsque vous aurez tout entendu… oui, tout à la fin… vous vous sentirez un peu tranquillisée… Maintenant, allons dîner. Nous aurons besoin de toutes nos forces. Après le repas, vous apprendrez le reste et je répondrai à chacune de vos questions, si certaines choses vous paraissent obscures bien que, pour nous qui les avons vécues, elles soient évidentes.

Journal de Mina Harker

29 septembre

Après le dîner, j’ai accompagné le Dr Seward dans son cabinet. Il était allé au petit salon reprendre le phonographe, et j’avais descendu ma machine à écrire. Il m’installa confortablement dans un fauteuil, posa l’appareil près de moi en sorte que je pusse le toucher sans me lever, et m’en expliqua le mécanisme qui devait l’arrêter si, à un moment ou l’autre, je désirais me reposer un peu. Lui-même, désireux que je me sente parfaitement à mon aise, s’assit en me tournant le dos, et prit un livre. Je mis le phonographe en marche.

Lorsque j’eus entendu l’effroyable histoire de la mort de Lucy et de tout ce qui se passa ensuite, je me laissai retomber au fond de mon fauteuil, toutes mes forces m’abandonnant. Heureusement, je ne suis pas sujette aux évanouissements. Néanmoins, le Dr Seward s’empressa d’aller prendre dans le buffet un carafon de brandy dont il me fit boire quelques gorgées, ce qui, presque aussitôt, me remit. Mais je restais bouleversée, et si, parmi tant d’horreurs dont je venais d’avoir la révélation, la pensée que ma si chère Lucy connaissait enfin la paix ne m’avait un peu réconfortée, je crois que j’aurais crié d’indignation ; je me serais refusée à admettre ces horreurs, si je n’avais pas été au courant de l’aventure de Jonathan en Transylvanie. En tout cas, je ne savais trop ce qu’il fallait penser de tout cela, et je cherchai à cacher mon embarras en disant au docteur cependant que je découvrais ma machine à écrire :

– Laissez-moi transcrire tout ce que vous racontez là. Il faut que nous soyons prêts lorsque le Dr Van Helsing arrivera. J’ai averti Jonathan par télégramme : de Whitby, il reviendra ici. Dans cette affaire, les dates importent surtout ; à mon avis, si nous rassemblons tous les éléments, et cela dans un ordre chronologique, nous aurons déjà fait beaucoup. Vous me dites que vous attendez également Lord Godalming et Mr Morris. Eux aussi devront être mis au courant de tout cela dès qu’ils arriveront.

Il fît donc à nouveau marcher le phonographe, mais très lentement cette fois, et je commençai à transcrire, en reprenant dès le début des sept cylindres. J’avais l’habitude de la polycopie ; je reproduisis donc le journal en trois exemplaires, ainsi que je l’avais fait pour les autres. Malgré l’heure avancée, le Dr Seward alla voir ses malades ; quand il revint, il s’assit près de moi et se mit à lire, me tenant ainsi compagnie pendant que je travaillais. Vraiment, il est plein d’attentions courtoises ; le monde semble n’être peuplé que d’hommes généreux, encore que, sans aucun doute, il existe des monstres. Avant de me retirer dans ma chambre, je me souvins du passage de son journal où Jonathan parle de l’effarement qu’avait laissé paraître le professeur à la lecture d’un article de journal, à la gare d’Exeter, et, avisant dans un coin une pile de journaux, j’y pris les derniers numéros de la Westminster Gazette et de la Pall Mail Gazette pour monter me coucher. Je me rappelle que le Dailygraph et la Whitby Gazette nous ont été fort utiles pour comprendre les événements terribles qui s’étaient passés à Whitby quand le comte Dracula y avait débarqué ; aussi, vais-je parcourir toutes ces feuilles, espérant y trouver de nouveaux éclaircissements.

Je n’ai pas sommeil, et la lecture m’aidera à rester calme.

Journal du Dr Seward

30 septembre

Mr Harker est arrivé à neuf heures ; il avait reçu le télégramme de sa femme au moment de quitter Whitby. À le voir, on devine que c’est un homme extraordinairement intelligent, et énergique. Si son journal dit vrai, et je n’en doute pas si j’en juge par ce que je viens de vivre moi-même de stupéfiant, d’incroyable presque – il est également très courageux. Car il fallait beaucoup de sang-froid pour descendre une seconde fois dans ce caveau. Après avoir lu ce récit, je m’attendais à rencontrer un homme très fort assurément, mais non ce monsieur parfaitement serein et ayant toutes les qualités d’un homme d’affaires, avec qui nous avons déjeuné aujourd’hui.

Plus tard

Après le repas, Harker et sa femme sont remontés dans leur chambre et, comme je passais devant leur porte, il y a un instant, j’ai entendu qu’on tapait à la machine. Vraiment, ils sont tenaces ! Selon l’expression de Mrs Harker, ils mettent bout à bout, et dans un ordre chronologique, les moindres bribes de preuves qu’ils possèdent. Harker possède maintenant les lettres échangées entre ceux qui ont reçu les caisses à Whitby et la firme Carter, Paterson & Cie de Londres. Il se propose de lire la transcription dactylographiée que sa femme a faite de mon journal. Je me demande s’ils y trouveront quelque chose qui puisse nous éclairer. Ah ! le voici…

Chose étrange, il ne m’était jamais venu à l’esprit que cette maison dont le parc touche au nôtre pouvait être celle qui sert de refuge au comte ! Dieu sait pourtant que le comportement de Renfield aurait dû nous mettre sur la voie. À présent, nous sommes également en possession des lettres relatives à l’achat de la maison. Si nous les avions eues quelques jours plus tôt, nous aurions pu sauver la pauvre Lucy ! Mais assez ! On deviendrait fou !… Harker est toujours en train de travailler. Il m’a dit que, lorsqu’ils descendraient pour le dîner, lui et sa femme seraient à même de nous présenter un récit assez cohérent de tous ces faits. Dans l’intervalle, il serait bon, selon lui, que je voie Renfield puisque, jusqu’ici, il nous a somme toute inconsciemment avertis des allées et venues du comte. Je ne vois pas encore bien la possibilité de la chose, mais peut-être lorsque j’aurai comparé les dates… Il est heureux que Mrs Harker ait recopié mon journal à la machine ; sans cela, nous n’aurions jamais retrouvé ces dates ! Quand j’entrai dans sa chambre, Renfield était tranquillement assis dans un coin et il souriait paisiblement. À ce moment, il me sembla absolument sain d’esprit. Je m’assis et me mis à bavarder avec lui d’un tas de choses ; en me répondant, il faisait preuve d’un réel bon sens. Puis, spontanément, il parla de son retour chez lui – sujet que, à ma connaissance, il n’avait jamais abordé depuis qu’il séjourne ici. Je crois bien que si je n’avais pas eu cette conversation avec Harker et si je n’avais pas lu les lettres maintenant en sa possession, ni revu les dates auxquelles Renfield a eu ses différentes crises, je lui aurais permis de partir après quelques jours à peine de mise en observation. Quoi qu’il en soit, je me demande vraiment ce qui se passe. Toutes ces crises, j’en suis maintenant à peu près convaincu, avaient lieu lorsque le comte se trouvait dans le voisinage. Que signifient donc ses dispositions actuelles ? A-t-il, d’instinct, la certitude que le vampire finira par triompher ? N’oublions pas que lui-même mange les êtres vivants et que, dans ses délires, devant la porte de la chapelle de la maison abandonnée, il parlait toujours du « Maître ». Cela pourrait confirmer nos suppositions. Mais je le laissai bientôt ; il me semble un peu trop lucide pour que l’on puisse sans danger lui poser des questions dont il devinerait le but : se rendre compte de son état. Si jamais il allait se mettre à penser !… Oui, je le laissai. Je me méfie de ses périodes de calme. Aussi ai-je dit au surveillant d’avoir l’œil sur lui et de tenir prête une camisole de force.

Journal de Jonathan Harker

29 septembre

J’écris dans le train qui me ramène à Londres. Quand Mr Billington me fit aimablement savoir qu’il était prêt à me donner tous les renseignements qu’il possédait, je pensai que le mieux, pour moi, était de me rendre à Whitby ; en effet, je voulais alors simplement mais exactement connaître l’endroit de Londres, où avait été expédiée la sinistre cargaison du comte. Plus tard, nous pourrions avoir à nous en occuper. Le fils Billington, un charmant garçon, m’attendait à la gare ; il me conduisit chez son père, où ils avaient décidé que je passerais la nuit. Je fus accueilli avec cette hospitalité propre au Yorkshire : on donne tout à l’invité et on le laisse faire tout ce qu’il veut. Comme chacun savait que j’avais à m’occuper de beaucoup de choses en un temps très court, Mr Billington avait préparé tous les papiers concernant l’expédition des caisses. Je tressaillis quand je reconnus une des lettres que j’avais vues sur la table du comte, à l’époque où j’ignorais encore ses plans diaboliques. Il avait pensé absolument à tout, agi avec précision et méthode. Il avait prévu, semblait-il, chaque obstacle qu’aurait pu rencontrer l’exécution de ses projets. Pour user d’une expression américaine, il « n’avait pris aucun risque », et l’exactitude avec laquelle ses instructions avaient été suivies n’était que le résultat logique du soin qu’il avait mis à préparer toute cette affaire. J’eus la facture sous les yeux et je remarquai tout particulièrement qu’il y était écrit : Cinquante caisses de terre ordinaire, destinée à certaines expériences ; mon hôte me montra également la copie de la lettre adressée à Carter, Paterson & Cie, ainsi que la réponse de cette firme ; et de ces deux lettres, il me remit une copie. Comme c’étaient les seuls renseignements qu’il pouvait me donner, je descendis au port afin d’interroger les gardes-côtes, les employés de la douane et le capitaine du port. Ils eurent tous quelque chose à dire au sujet de l’arrivée insolite de ce bateau mystérieux dont l’histoire appartient déjà à la tradition locale. Aucun d’eux pourtant ne put me donner la moindre explication quant au contenu des caisses, et je dus me contenter de la simple indication lue sur la facture : Cinquante caisses de terre ordinaire. J’allai ensuite trouver le chef de gare, lequel appela aussitôt les hommes qui avaient transporté les caisses. Ils parlaient, eux aussi, de cinquante caisses, et ils n’eurent rien à ajouter, sinon qu’elles étaient « énormes et terriblement lourdes », et que les soulever, c’était un travail qui donnait soif. L’un d’eux fit remarquer que c’était vraiment malheureux qu’aucun gentleman – comme vous, par exemple, monsieur – ne montrât, sous une forme liquide, qu’il appréciait leurs efforts à leur juste valeur. Un autre insista en disant que la soif que le transport de ces caisses leur avait donnée était telle que le temps écoulé depuis lors ne l’avait pas apaisée. Inutile de préciser qu’avant de les quitter, j’eus soin de tarir cette source de reproches.

30 septembre

Ce chef de gare me remit un mot d’introduction auprès de son collègue de King’s Cross, de sorte que, en arrivant à Londres ce matin, je pus immédiatement lui demander ce qu’il savait sur l’arrivée des fameuses caisses. À son tour, il fit venir les employés qui s’en étaient occupés et ceux-ci me dirent que leur nombre se montait à cinquante. Ici, aucune soif extraordinaire ne s’était manifestée ; cependant, qu’elle fût extraordinaire ou non, à nouveau, je me sentis obligé de désaltérer ces braves gens.

De King’s Cross, je gagnai le bureau de Carter, Paterson & Cie, où l’on me reçut très courtoisement. Après avoir recherché le dossier relatif aux transactions, les employés à qui je m’étais adressé téléphonèrent à la succursale de King’s Cross afin d’obtenir des renseignements précis. Les camionneurs qui avaient transporté les caisses venaient de rentrer, et on nous mit tout de suite en rapport ; on avait confié à l’un d’eux la lettre de voiture et les autres documents concernant le transport des caisses jusqu’à Carfax. Ici aussi, leur nombre correspondait à celui indiqué sur la facture ; de plus, les camionneurs se déclarèrent à même de me fournir quelques détails supplémentaires. Mais ces détails, je m’en aperçus bientôt, concernaient seulement le grand inconvénient de ce travail – la poussière – et la soif qu’il engendra. Lorsque j’offris à ces hommes l’occasion de soulager, un peu plus tard et au moyen d’espèces sonnantes et de coupures qui circulent dans le royaume, ce mal salutaire, l’un d’eux s’écria :

– Cet’ maison, patron, y a pas qu’la poussier’ ! C’est la plus bizarr’ qu’j’ai’ jamais vue ! Parole ! On dirait qu’on n’y est pas entré d’puis cent ans ! Mais la couch’ de poussier’ ! Epaiss’ – comm’ça… qu’nous aurions même pu nous coucher d’ssus et dormir sans nous faire mal aux os ! Et tombant comm’ on dit en ruine, la maison, qu’on y sentirait bien la vieille Jérusalem ! Mais surtout la vieill’ chapelle ! Ça, ça dépasse tout ! Moi et mes camarades, on croyait qu’on en sortirait pas vivant ! Seigneur ! J’n’aurais pas voulu rester là un instant d’plus à la tombée d’la nuit !

Je le croyais volontiers ; et s’il avait su tout ce que je savais, je crois qu’il aurait employé un langage plus expressif encore.

En tout cas, je suis maintenant certain d’une chose : toutes les caisses arrivées de Varna à Whitby à bord du Demeter furent bien amenées dans la vieille chapelle de Carfax. Il doit y en avoir cinquante, à moins que, depuis lors, on soit venu en reprendre quelques-unes – ce que je crains, après avoir lu le journal du Dr Seward.

Je vais essayer de retrouver le camionneur qui emportait les caisses de Carfax quand Renfield l’a attaqué. En suivant cette piste, peut-être apprendrons-nous encore pas mal de choses.

Plus tard

Nous avons, Mina et moi, travaillé toute la journée, et tous les papiers sont maintenant en ordre.

Journal de Mina Harker

30 septembre

Je me sens si heureuse que je peux à peine contenir ma joie ; c’est sans doute la réaction normale à l’extrême angoisse qui ne me quittait plus : je craignais que toute cette affaire, en rouvrant sa blessure, ne fasse grand mal à Jonathan. Quand il est parti pour Whitby, il paraissait réellement maître de soi mais, pour ma part, j’étais morte de peur. Dieu merci ! Ces démarches et les efforts que, malgré tout, elles ont exigés de lui, l’ont au contraire aidé à se maintenir dans ces excellentes dispositions. Jamais il n’a été aussi fort, aussi plein d’énergie, aussi résolu à aller jusqu’au bout de cette affaire. Le si bon et si cher professeur Van Helsing avait raison : Jonathan est profondément courageux, et plus les difficultés offrent d’obstacles, plus il les affronte hardiment, alors qu’elles laisseraient sans ressort une nature plus faible. Il est donc revenu plein d’espoir et de détermination, et nous avons mis en ordre tous les documents ; ils sont prêts. Et je me sens également fort excitée ; je me demande s’il ne faut pas, après tout, avoir aussi pitié d’une créature traquée comme l’est maintenant le comte. Car cette créature n’a rien d’humain, et ne ressemble même pas à une bête. Mais, d’autre part, quand on lit ce que raconte le Dr Seward de la mort de Lucy et des événements qui suivirent, il est impossible d’éprouver pour Dracula la moindre pitié !

Plus tard

Lord Godalming et Mr Morris sont arrivés plus tôt que nous ne les attendions. Comme le Dr Seward était allé voir des malades et avait emmené Jonathan avec lui, c’est moi qui les accueillis. Cela me fut, je l’avoue, très pénible : je me souvenais des espoirs de la pauvre Lucy, quelques mois seulement auparavant ! Naturellement, elle leur avait parlé de moi, et il me sembla que le Dr Van Helsing, lui aussi, avait fait de moi un « fameux éloge », pour reprendre l’expression de Mr Morris lui-même. Les pauvres, ils ignorent que je sais qu’ils avaient l’un et l’autre demandé Lucy en mariage ! Et comme ils croient que je ne sais rien non plus des affreuses circonstances de sa mort, ils n’ont pour ainsi dire parlé que de la pluie et du beau temps. Finalement, je pensai bien faire en les mettant au courant de la situation actuelle ; sachant, d’après le journal du Dr Seward qu’ils avaient assisté à la mort de Lucy – je veux dire sa mort véritable – je ne devais pas craindre de trahir prématurément un secret. Je leur expliquai que mon mari et moi nous avions lu tous les documents, les avions transcrits à la machine et rassemblés. Et je leur en donnai à chacun une copie afin qu’ils aillent la lire dans la bibliothèque. Lord Godalming me demanda :

– Et c’est vous, Mrs Harker, qui avez tapé tous ces feuillets à la machine ?

Je répondis par un signe de tête affirmatif, et il continua :

– Je ne vois pas très bien quel est votre but, mais vous avez tous été si bons, si dévoués pour moi ; le zèle dont vous avez témoigné depuis le début semble porter tant de fruits, que tout ce que je puis faire, c’est avoir confiance et essayer de vous aider. J’ai déjà dû admettre certains faits, je le reconnais ; d’autre part, je sais que vous aimiez ma pauvre Lucy…

Il se détourna et se cacha le visage dans les mains. J’entendais des sanglots dans sa voix. Dans un mouvement de chaude sympathie, Mr Morris lui posa un moment la main sur l’épaule, puis sortit sur la pointe des pieds. Sans doute y a-t-il dans notre nature à nous, les femmes, quelque chose qui incite les hommes à s’abandonner devant nous à leur émotion, à leur douleur sans pour cela craindre de perdre de leur dignité ; car lorsque Lord Godalming se trouva seul avec moi, il se laissa tomber sur le sofa et ne chercha plus à cacher son chagrin. Je vins m’asseoir près de lui et lui pris la main. J’espère qu’il n’a pas jugé cela trop familier de ma part, et qu’il ne pensera jamais de la sorte si, plus tard, il se souvient de mon geste. Mais je suis injuste envers lui : je sais qu’il est un vrai gentleman et qu’une telle pensée ne lui viendra jamais à l’esprit.

– J’aimais beaucoup Lucy, lui dis-je, et je sais ce qu’elle était pour vous, ce que vous étiez pour elle. Et nous étions, elle et moi, comme deux sœurs. Maintenant qu’elle n’est plus là, ne voulez-vous pas à votre tour me considérer comme une sœur ? Je sais que deux grands malheurs viennent de vous atteindre ; si ma sympathie profonde peut soulager si peu que ce soit votre chagrin, laissez-moi vous aider.

Le pauvre garçon, alors, eut une véritable crise de larmes. J’éprouvais pour lui une pitié infinie et, sans réfléchir à ce que je faisais, j’ouvris les bras. En sanglotant, il appuya la tête contre mon épaule ; secoué par l’émotion, il pleura longtemps comme un enfant.

Chez toutes les femmes aussi, l’instinct maternel s’éveille dès que l’on fait appel à leur protection ; je sentais cet homme qui sanglotait sur mon épaule, et j’avais l’impression que c’était le bébé que je porterais peut-être un jour, et je caressais ses cheveux comme j’aurais caressé les cheveux de mon propre enfant. Au moment même, je ne compris pas combien tout cela était étrange.

Enfin, ses sanglots se calmèrent et il releva doucement la tête en s’excusant, encore qu’il ne fit rien pour cacher son découragement, son désespoir. Il m’avoua que depuis des jours et des jours, il n’avait pu adresser la parole à personne – alors que dans son deuil même un homme doit s’entretenir avec ses semblables. La société d’aucune femme ne lui faisait de bien et, d’autre part, il lui était impossible d’avoir avec aucune d’elles une conversation amicale – à cause des circonstances terribles qui avaient aggravé sa douleur.

– Je sais à quel point j’ai souffert, dit-il en s’essuyant les yeux, mais le bien que vous m’avez fait aujourd’hui est si grand que, je le crains, je ne puis pas encore l’apprécier à sa valeur, et personne ne le comprendra jamais assez. Pour moi, je le sens, un jour viendra où je le comprendrai pleinement, et ma reconnaissance envers vous, croyez-le, sera d’autant plus profonde. Désormais, vous me permettrez d’être un frère pour vous, n’est-ce pas – en mémoire de Lucy ?

– En mémoire de Lucy, répétai-je comme nous nous serrions les mains.

– Et aussi à cause de ce que vous êtes vous-même, ajouta-t-il ; car si quelqu’un a jamais mérité de gagner la gratitude et l’estime d’un homme, vous venez de gagner les miennes. Si, à l’avenir, vous avez jamais besoin de l’aide d’un ami dévoué, ce ne sera pas en vain que vous ferez appel à moi. Dieu veuille que vous ne connaissiez jamais de jours sombres ! Mais si cela devait arriver, promettez-moi que vous me le feriez savoir !

Il parlait avec sérieux, et le cœur déchiré comme au premier jour – et je sentis que le mot qu’il attendait de moi le réconforterait.

– Je vous le promets ! dis-je.

Dans le corridor, j’aperçus Mr Morris devant une des fenêtres. Quand il entendit mes pas, il se retourna et me demanda aussitôt :

– Comment va Arthur ?

Remarquant alors que j’avais les yeux rouges :

– Ah ! je vois que vous l’avez réconforté ! Le pauvre garçon, il en avait bien besoin ! Il n’y a qu’une femme pour adoucir le chagrin d’un homme ; et la tendresse féminine lui était…

Lui-même supportait sa peine avec tant de courage que j’en souffris plus que je ne pourrais le dire. Je vis la liasse de feuillets dans sa main, et je me rappelai que lorsqu’il les aurait lus, il saurait que j’étais au courant de tout. Alors, je lui dis :

– Je voudrais tant réconforter tous ceux qui ont de la peine ! Permettez-moi d’être pour vous une amie, une amie que vous viendrez trouver quand vous aurez besoin de soutien. Vous comprendrez plus tard pourquoi je vous parle ainsi.

Il s’inclina et me baisa la main. Mais, au fond, je me sentais si faible, moi qui voulais soutenir cet homme généreux et désintéressé ! Je ne savais comment lui témoigner mon admiration, et dans un soudain élan d’enthousiasme, je l’embrassai. Les larmes lui vinrent aux yeux et, l’espace d’un moment, l’émotion l’empêcha de parler ; pourtant il se ressaisit et me dit :

– Petite fille, vous ne regretterez jamais de vous être montrée si bonne pour moi, jamais, aussi longtemps que vous vivrez !

Puis il alla dans le bureau retrouver son ami.

« Petite fille… » Les paroles mêmes qu’il avait dites un jour à Lucy ; mais, lui-même, quel ami il avait été !