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Dracula.  Bram Stoker
Chapitre 13.
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Journal du Dr Seward

Nous décidâmes que les funérailles auraient lieu dès le surlendemain, afin que Lucy et sa mère fussent enterrées ensemble. Je m’occupai de toutes les lugubres formalités ; les employés de l’entrepreneur des pompes funèbres, je pus m’en rendre compte, étaient affligés ; ou dotés de la douceur obséquieuse de leur patron. Et même la femme qui procéda à la toilette mortuaire prit un ton à la fois confidentiel et professionnel pour me déclarer en sortant de la chambre de la pauvre Lucy :

– Elle fait une très belle morte, monsieur ; c’est vraiment un privilège que de s’occuper d’elle. Ce n’est pas trop de dire qu’elle fera honneur à notre firme !

Van Helsing, je le remarquai, ne s’éloigna pas de la maison. Nous ne connaissions pas les parents des défuntes et, comme pendant la journée du lendemain, Arthur devait s’absenter pour assister à l’enterrement de son père, il nous fut impossible d’avertir aucun membre de la famille. Van Helsing et moi prîmes donc la responsabilité d’examiner tous les papiers que nous trouvâmes ; le professeur voulut tout particulièrement voir lui-même ceux de Lucy. Je lui en demandai la raison car je craignais que, étant étranger, il ignorât certains détails de la loi anglaise et que, de ce fait, il pût nous entraîner en certaines difficultés.

– Vous oubliez, me répondit-il, que je suis docteur en droit aussi bien que docteur en médecine. Mais la loi n’a que faire ici. Vous vous en rendiez parfaitement compte quand vous me disiez qu’il fallait éviter une enquête. Et encore, s’il ne s’agissait que d’éviter une enquête ! Nous trouverons peut-être d’autres documents… Comme celui-ci…

Tout en parlant, il avait pris dans son calepin les feuillets que Lucy avait gardés sur elle puis que, dans son sommeil, elle avait déchirés.

– Si vous pouvez apprendre qui est le notaire de Mrs Westenra, écrivez-lui ce soir, en lui envoyant tous les papiers concernant sa cliente. Quant à moi, je passerai toute la nuit soit dans cette chambre, soit dans l’ancienne chambre de Miss Lucy, car il y a encore des recherches que je veux faire moi-même. Il ne faut pas que ce qu’elle aurait pu laisser soit découvert par des étrangers.

J’allai donc remplir la tâche qui m’était assignée et, moins d’une demi-heure plus tard, j’avais trouvé le nom et l’adresse du notaire de Mrs Westenra. Tous les papiers de la pauvre dame étaient parfaitement en ordre ; ses volontés concernant les funérailles, notamment, y étaient clairement formulées. Je venais à peine de fermer le pli, quand Van Helsing, à ma grande surprise, entra dans la pièce.

– Puis-je vous aider, mon ami John ? me demanda-t-il. Je n’ai plus rien à faire ici, si vous le désirez, vous pouvez disposer de moi.

– Vous avez donc trouvé ce que vous cherchiez ?

– Je ne cherchais rien de bien précis ; j’espérais seulement trouver quelque chose, et j’ai trouvé… quelques lettres et le début d’un journal. Je les ai pris et, jusqu’à nouvel ordre, nous n’en parlerons pas. Je verrai demain soir ce pauvre garçon, et alors, s’il m’y autorise, nous utiliserons l’un ou l’autre de ces documents. À présent, mon ami John, je crois que nous pouvons aller au lit. Nous avons besoin, vous et moi, de repos, de sommeil. Demain, nous aurons beaucoup à faire, mais, pour ce soir, c’est bien tout, hélas !

Cependant, nous allâmes encore jeter un coup d’œil dans la chambre où reposait la pauvre Lucy. L’entrepreneur des pompes funèbres, désireux de ne rien négliger du travail que l’on attendait de lui, avait transformé la chambre en chapelle ardente. On pouvait y voir une profusion de fleurs blanches, qui tendait à rendre le spectacle moins pénible, autant que faire se pouvait. Le linceul recouvrait le visage de la morte ; quand le professeur en souleva doucement le bout, tous deux nous fûmes surpris par la beauté des traits parfaitement éclairés par les grands cierges. Dans la mort, Lucy était redevenue aussi jolie que nous l’avions connue avant sa maladie ; les heures écoulées depuis qu’elle avait rendu son dernier soupir n’avaient fait que lui rendre cette beauté de la vie au point que, réellement, je doutais de me trouver devant un cadavre.

Le professeur, lui, semblait réfléchir gravement. Il ne l’avait pas aimée comme je l’avais aimée, et les larmes ne lui remplissaient pas les yeux.

– Attendez-moi ici, me dit-il soudain ; et il quitta la chambre.

Quant il revint, il tenait à la main des fleurs d’ail qu’il avait prises dans une caisse que l’on avait déposée dans le corridor, mais qui n’avait pas encore été ouverte. Il plaça ces fleurs un peu partout parmi les autres, de même qu’autour du lit. Puis, il prit sous le col de sa chemise une petite croix d’or qu’il mit sur les lèvres de la morte. Le linceul recouvrant à nouveau le visage, nous nous retirâmes.

Je me déshabillais dans ma chambre quand, frappant à la porte et entrant presque aussitôt, Van Helsing me dit :

– Demain, je voudrais que vous m’apportiez, avant le soir, des instruments pour une autopsie.

– Ah ? nous devrons procéder à une autopsie ?

– Oui et non. Je veux, il est vrai, faire une opération mais pas celle à laquelle vous pensez. Laissez-moi vous expliquer ; seulement, que personne n’en sache rien, n’est-ce pas ? Je crois qu’il nous faut lui couper la tête, et aussi lui enlever le cœur. Quoi, vous, un chirurgien, seriez-vous choqué ? Vous, que j’ai vu opérer d’un cœur si courageux et d’une main si ferme des malades dont la vie tenait à un fil, cependant que tous vos condisciples frémissaient ? Oh ! Pardonnez-moi ! Je ne dois pas oublier, mon cher John, que vous l’aimiez ! Aussi, est-ce moi qui opérerai ; vous, vous m’assisterez. J’aurais désiré le faire dès ce soir, mais cela est impossible, à cause d’Arthur ; il reviendra ici, demain, après l’enterrement de son père et, évidemment, il voudra encore la voir. Mais quand on aura fermé le cercueil et que tout le monde dormira dans la maison, nous viendrons, vous et moi, rouvrir le cercueil pour faire l’opération ; puis nous remettrons tout en place, de sorte que personne ne s’apercevra de quoi que ce soit.

– Mais vraiment, à quoi tout cela peut-il servir ? La pauvre enfant est morte. Pourquoi lui ouvrir le corps sans nécessité ? Et s’il est inutile de faire une autopsie, si cela ne peut rien apporter ni à la morte, ni à nous, ni à la science, ni même à la connaissance humaine, à quoi bon ? Ce serait monstrueux !

Il me mit la main sur l’épaule et me répondit, la voix pleine de tendresse :

– Mon cher John, je comprends votre chagrin et je vous plains de tout mon cœur ; je vous aime d’autant plus, d’ailleurs que votre douleur est plus profonde. Si je le pouvais, je ferais mienne l’épreuve que vous devez supporter. Toutefois, il y a des choses que vous ignorez encore, mais que vous connaîtrez bientôt, et vous me bénirez alors de vous les avoir fait connaître, bien que ce ne soient pas des choses fort réjouissantes. John, mon garçon, voilà des années que vous êtes mon ami : m’avez-vous jamais vu accomplir une action sans avoir pour cela une raison péremptoire ? Je puis me tromper, je ne suis qu’un homme ; mais je crois à tout ce que je fais. N’est-ce pas justement pour cela que vous m’avez appelé ici ! Oui ! N’avez-vous pas été étonné, scandalisé, quand j’ai empêché Arthur d’embrasser sa fiancée, alors qu’elle mourait, et l’ai brusquement éloigné du lit ? Oui ! Et pourtant, vous avez vu comme elle m’a remercié en me regardant de ces beaux yeux qui allaient se fermer à jamais, en me parlant de sa voix si faible et en portant à ses lèvres ma vieille main rugueuse ? Oui ! Et ne m’avez-vous pas entendu lui jurer de faire ce qu’elle me demandait ? Oui ! Eh bien ! J’ai une bonne raison maintenant d’agir comme je veux agir. Vous avez eu confiance en moi pendant de nombreuses années ; vous m’avez cru durant les semaines qui viennent de s’écouler, alors qu’il se passait des choses si étranges que le doute, de votre part, eût été permis. Accordez-moi de me croire encore quelques temps, mon cher John. Si vous vous y refusez, je devrai bien vous dire dès à présent tous mes soupçons, mais je me demande si cela est souhaitable. D’autre part, si je commence à travailler sans avoir la confiance entière de mon ami et, que je l’aie ou non, je veux vérifier par l’expérience si je me trompe ou si je suis dans le vrai, je travaillerai le cœur lourd et avec le sentiment d’être seul, alors que j’ai un tel besoin d’aide et d’encouragement !

Il s’interrompit un moment, puis ajouta :

– Croyez-moi, mon cher John, des jours terribles nous attendent. Ne soyons à deux qu’un seul homme pour mener à bonne fin ce qu’il faut à tout prix entreprendre.

Je lui pris la main et lui promis de lui garder toute ma confiance, comme par le passé.

Je tins ma porte ouverte pour le laisser sortir, et je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il fût rentré dans sa propre chambre et eût refermé sa porte. À ce moment, je vis l’une des servantes traverser le palier, elle ne me vit pas car elle me tournait le dos, et rentrer dans la chambre où reposait Lucy. J’en fus profondément touché. Le véritable attachement est si rare, et nous sommes si reconnaissants à ceux qui en font preuve spontanément envers les êtres que nous aimons ! Voilà une pauvre fille qui surmontait l’horreur que sans nul doute lui inspirait la mort, pour aller veiller auprès du cercueil où dormait sa jeune maîtresse, afin que le pauvre corps ne restât pas seul avant d’être porté au lieu du repos éternel…

J’avais dû dormir longtemps et profondément, car il faisait grand jour quand Van Helsing m’éveilla en entrant dans ma chambre. Il s’approcha de mon lit, et me dit aussitôt :

– Inutile de m’apporter les instruments pour autopsie. Je renonce à la faire.

– Pourquoi ? demandai-je, encore tout impressionné par ce qu’il m’avait dit la veille, et fort étonné de ce soudain revirement.

– Parce que, fit-il sur ce ton grave que les événements des derniers jours avaient rendu habituel chez lui, parce qu’il est trop tard… ou trop tôt ! Regardez !

Il me montra la petite croix d’or.

– On l’a volée pendant la nuit.

– Comment cela, volée… Puisque vous l’avez ?

– Je l’ai reprise à la malheureuse créature qui l’avait volée, à une femme qui dépouille les morts et les vivants. Certes, son châtiment viendra, mais je n’y serai pour rien ; elle ignore ce qu’elle a fait au juste et, l’ignorant, elle est donc seulement coupable d’un vol.

Là-dessus, il sortit, me laissant seul ; l’eussé-je voulu, cela aurait été vain, je le savais, que j’aurais cherché à éclaircir ce nouveau mystère.

La matinée fut évidemment lugubre et me parut longue. Vers midi pourtant, le notaire arriva : Mr Marquand, de l’étude Wholeman, Sons, Marquand et Lidderdale. C’était un homme fort aimable, qui nous remercia pour tout ce que nous avions déjà fait ; il se chargea de toutes les dernières formalités, et jusqu’aux moindres détails. Durant le lunch, il nous répéta que Mrs Westenra, avant de mourir, avait mis toutes ses affaires en ordre, et il nous apprit que, à l’exception d’une propriété du père de Lucy et qui maintenant, à défaut de descendance directe, retournait à une branche lointaine de la famille, tous les biens, immobiliers et autres, étaient laissés à Arthur Holmwood. Lorsqu’il nous eut expliqué cela, il poursuivit :

– À dire vrai, nous avons essayé d’empêcher de telles dispositions testamentaires ; nous avons, entre autres choses, fait remarquer à Mrs Westenra que certains événements imprévus pourraient laisser sa fille sans un sou vaillant ou l’empêcher d’agir en toute liberté le jour où elle envisagerait de se marier. Les choses entre elle et nous faillirent se gâter à tel point qu’elle nous demanda finalement si, oui ou non, nous voulions veiller à l’exécution de ses dernières volontés. Naturellement, n’ayant pas le choix, nous acceptâmes. Mais, en principe, nous avions raison et, quatre vingt dix neuf fois sur cent, par la suite logique des événements, nous aurions pu le prouver. Je dois admettre toutefois que, dans ce cas particulier, toute autre forme testamentaire eût rendu impossible l’exécution de ses volontés. Car, puisqu’elle devait mourir avant sa fille, cette dernière héritait de tous les biens et, n’aurait-elle survécu à sa mère que de cinq minutes seulement et à supposer qu’il n’y ait pas eu de testament – en vérité l’existence d’un testament était pratiquement impossible dans un cas comme celui-ci – on l’aurait considérée comme morte intestat. De la sorte, lord Godalming, bien qu’il fût un ami si cher et fiancé de la jeune fille, n’aurait eu absolument droit à rien ; vraisemblablement, les héritiers, même lointains, n’auraient pas abandonné à un étranger, pour des raisons sentimentales, ce qui leur revenait légalement. Croyez-moi, messieurs, je me réjouis de ce résultat, je m’en réjouis vivement.

C’était sans nul doute un excellent garçon ; mais qu’il se réjouît de ces détails – auxquels l’intéressait sa profession – alors que le malheur qui arrivait tenait de la tragédie, voilà qui était un exemple du peu de sympathie et de compréhension que l’on rencontre chez certains hommes.

Il ne restera pas longtemps avec nous, mais il nous dit qu’il reviendrait en fin d’après-midi pour rencontrer Lord Godalming. Sa visite, malgré tout, nous avait quelque peu réconfortés puisqu’il nous assura que, quant à nous, nous n’avions à craindre aucun blâme au sujet de nos démarches depuis la mort de Mrs Westenra et celle de Miss Lucy.

Nous attendions Arthur à cinq heures ; un peu avant, nous nous rendîmes dans la chambre de la mort ; c’était bien ainsi qu’on pouvait l’appeler, car maintenant la mère et la fille y reposaient toutes deux. L’entrepreneur des pompes funèbres s’était surpassé ; le spectacle par trop lugubre de la pièce nous plongea dans un abattement que nous sentîmes insurmontable. Van Helsing exigea aussitôt que l’on remît les choses telles qu’elles étaient auparavant ; Lord Godalming, précisa-t-il, allait arriver, et ce serait sans doute moins déchirant pour lui – si toutefois cela était possible – de ne voir ici que sa fiancée.

L’entrepreneur des pompes funèbres feignit d’être scandalisé de sa propre stupidité, et il fit ce qu’on lui demandait. Quand Arthur arriva, la chambre était comme nous l’avions laissée la veille, avant d’aller nous coucher.

Pauvre garçon ! Dans son désespoir, et après tant d’émotions plus douloureuses les unes que les autres, il ne semblait plus être le même homme. Je savais qu’il aimait profondément son père ; le perdre, et à ce moment, était pour lui un coup terrible. Il me témoigna autant d’amitié que de coutume, et il se montra poli et même fort aimable envers Van Helsing ; mais il me parut un peu embarrassé ; le professeur, ayant sans doute la même impression, me fit signe de monter avec lui. Je voulus le quitter à la porte de la chambre, pensant qu’il préférerait être seul avec Lucy, mais il prit mon bras, et nous entrâmes tous les deux en même temps.

– Vous aussi, mon ami, vous l’aimiez, me dit-il d’une voix étranglée. Elle m’avait tout raconté, et aucun de ses amis ne lui était plus cher que vous. Comment pourrais-je vous remercier de tout ce que vous avez fait pour elle ? Maintenant encore, il m’est impossible de…

Il éclata en sanglots, jeta les bras autour de mes épaules et, la tête sur ma poitrine :

– Oh ! Jack, Jack ! Que vais-je devenir ? Il me semble que j’ai tout perdu, que je n’ai plus au monde aucune raison de vivre.

Je le consolai de mon mieux. Les paroles, en de telles circonstances, sont inutiles. Une poignée de main, ou une main fortement appuyée sur l’épaule de l’ami dans l’affliction, ou encore un sanglot se mêlant aux siens, ce sont là des expressions de sympathie que le cœur reconnaît tout de suite. J’attendis que ses sanglots se fussent apaisés, puis je lui dis tout bas et doucement :

– Allons, venez la regarder !

Nous nous approchâmes du lit et soulevâmes légèrement le drap du visage. Dieu, qu’elle était belle ! Chaque heure qui passait semblait la rendre plus jolie. Non seulement cela m’étonnait mais m’effrayait quelque peu. Quant à Arthur, je vis que le doute, l’angoisse le secouaient, et il se mit à trembler comme s’il avait été pris de fièvre. Finalement, après être resté longtemps sans rien dire, il me murmura à l’oreille :

– Jack, est-elle vraiment morte ?

Il me fallut bien lui affirmer qu’il en était malheureusement ainsi – car je savais que le doute où il était, de toute façon, ne durerait qu’un moment – et je lui expliquai que, souvent, après la mort, les traits du visage reprennent une expression à la fois douce et reposée qui rappelle celle de la jeunesse ; et cela d’autant plus lorsque de longues souffrances ont précédé la mort. Mes paroles parurent le convaincre, et, après s’être agenouillé un moment près du lit et avoir longuement contemplé la jeune fille avec amour, il se détourna. Je l’avertis encore que c’était le moment de lui dire adieu pour toujours, car on allait la mettre dans le cercueil ; de sorte qu’il alla lui reprendre sa pauvre petite main, la porta à ses lèvres, puis se pencha pour lui baiser le front. Il se décida enfin à quitter la chambre, mais en regardant encore la chère défunte jusqu’à ce qu’il eût franchi la porte.

Je le laissai dans le salon pour aller rejoindre Van Helsing ; celui-ci donna alors ordre aux employés de l’entrepreneur des pompes funèbres de monter le cercueil et de procéder à la mise en bière. Pendant ce temps, je répétai au professeur la question qu’Arthur m’avait faite.

– Cela ne m’étonne nullement, me dit-il. Moi-même, un moment, j’ai eu un doute !

Au dîner, je remarquai que le pauvre Arthur s’efforçait de cacher sa douleur du mieux qu’il pouvait. Van Helsing, lui, était resté silencieux pendant tout le repas, mais lorsque nous eûmes allumé nos cigares, il s’adressa à Arthur :

– Lord…

– Non, non, pas cela, pour l’amour de Dieu ! fit l’autre en l’interrompant. Pas encore, en tout cas ! Pardonnez-moi, Monsieur, je n’avais évidemment pas l’intention de vous blesser, croyez-moi. Mais, comprenez moi, mon deuil est si récent…

Le professeur répondit sur un ton très doux :

– Je vous donnais seulement ce titre parce que je ne savais comment vous appeler… Je n’aime pas vous appeler « Monsieur » parce que j’ai maintenant beaucoup, beaucoup d’affection pour vous, mon garçon ; pour moi aussi, vous êtes Arthur.

Arthur tendit cordialement la main au vieux docteur.

– Donnez-moi le nom que vous voulez, dit-il ; mais j’espère que vous me considérerez toujours comme un ami. Et laissez-moi vous le dire, j’ai beau chercher, je ne trouve pas les mots qui pourraient exprimer ma reconnaissance envers vous. Quelle bonté fut la vôtre pour ma pauvre chérie ! Il se tut un instant, puis reprit :

– Je sais que cette bonté, elle la comprenait encore mieux que moi, et si je ne me suis pas conduit comme j’aurais dû le faire à ce moment-là.

– Vous vous souvenez… Le professeur fit de la tête un signe affirmatif. Je vous prie de me pardonner.

La réponse de Van Helsing témoigna à nouveau d’une véritable sympathie.

– Je sais, fit-il lentement et avec calme, qu’il était très difficile pour vous de m’accorder une entière confiance car, pour accorder sa confiance devant un geste aussi violent que celui que j’ai eu alors, il faut d’abord comprendre. Et je suppose que vous n’avez pas… que vous ne pouvez pas encore avoir confiance en moi, car vous ne comprenez pas encore. Pourtant, il y aura encore bien des circonstances où j’aurai besoin de votre confiance alors que vous ne comprendrez pas – que vous ne pourrez pas, que vous ne devrez pas encore comprendre ! Toutefois, le temps viendra où cette confiance que vous me donnerez sera entière et complète, où vous comprendrez les choses comme si le soleil lui-même les illuminait. Alors, vous me bénirez d’avoir agi comme je l’ai fait pour votre bien, pour le bien des autres, et pour le bien de la pauvre enfant que j’ai juré de protéger.

– Mais oui, mais oui, répliqua Arthur, je me fierai complètement à vous. Je sais que vous avez un cœur généreux, et vous êtes l’ami de Jack, comme vous étiez pour elle un ami. Vous agirez ainsi que vous croyez devoir le faire.

Après s’être éclairci la voix à deux reprises comme si chaque fois il avait été sur le point de parler, le professeur reprit finalement :

– Puis-je vous poser une question ?

– Certainement.

– Vous savez que Mrs Westenra vous a laissé tout ce qu’elle possédait ?

– Non. La pauvre chère dame ! Non… Je ne m’en serais jamais douté.

– Et puisque, maintenant, tous ces biens vous appartiennent, vous avez le droit d’en disposer comme il vous plaît. Je vous demande la permission de pouvoir lire tous les papiers, toutes les lettres de Miss Lucy. Croyez-moi, ce n’est pas par curiosité. J’ai pour cela une raison que, j’en suis sûr, elle eût approuvée. J’ai trouvé ces papiers et ces lettres. Je les ais pris, avant de savoir que désormais ils vous appartenaient, comme tout le reste, afin qu’aucune main étrangère ne pût s’en emparer, afin qu’aucun œil étranger ne pût, à travers les mots, pénétrer ses pensées. Je les garderai, si vous m’y autorisez ; si vous-même ne les voyez pas maintenant – ce qui est peut-être préférable – je les garderai en lieu sûr. Rien de ce qu’elle a écrit ne sera perdu. Puis, quand le moment sera venu, je vous rendrai papiers et lettres. Sans doute est-ce beaucoup vous demander, mais vous consentirez, n’est-ce pas, par amour pour Lucy ?

Arthur répondit avec une franchise, une sincérité où je le retrouvais :

– Docteur Van Helsing, vous ferez en tout comme vous l’entendez. Je sais que, si elle était ici, ma pauvre Lucy approuverait mes paroles. Je ne vous poserai aucune question jusqu’à ce que vous jugiez bon de vous expliquer.

– Vous avez raison, dit gravement le vieux professeur en se levant. Nous aurons tous beaucoup à faire, et nous aurons beaucoup de soucis ; mais il n’y aura pas que de soucis, encore qu’après ceux-là nous devions nous attendre à en connaître d’autres. Le Dr Seward et moi, et vous aussi, mon ami – vous plus que quiconque – oui, tous trois nous traverserons bien des heures amères avant d’atteindre la quiétude. Il nous faudra être très courageux, ne jamais penser à nous-mêmes et faire notre devoir ; ainsi tout ira bien !

Cette nuit-là, je dormis sur un sofa, dans la chambre d’Arthur. Van Helsing, lui, ne se coucha pas du tout. Il allait et venait, comme s’il patrouillait dans la maison, mais il ne s’éloigna jamais de la chambre où Lucy gisait dans son cercueil que l’on avait tout parsemé de fleurs d’ail, lesquelles, contrastant avec le parfum des lis et des roses, répandaient dans la nuit une forte odeur accablante.

Journal de Mina Harker

22 septembre

J’écris dans le train qui nous ramène à Exeter. Jonathan dort. Il me semble que c’est hier que j’ai écrit les dernières lignes de ce journal, et pourtant combien de choses se sont passées depuis lors, depuis qu’à Whitby nous faisions des projets d’avenir alors que Jonathan était au loin et que j’étais sans nouvelles de lui ; et maintenant, me voilà mariée à Jonathan qui est solicitor maître de sa propre étude ; Mr Hawkins est mort et enterré et Jonathan vient d’être victime d’une nouvelle crise qui, j’en ai peur, peut avoir de fâcheuses conséquences. Un jour, peut-être me questionnera-t-il à ce sujet… Je m’aperçois que j’ai la main un peu rouillée pour la sténographie – à quoi mène une fortune inattendue ! – de sorte qu’il serait peut-être souhaitable de m’y exercer à nouveau de temps en temps…

Le service a été très simple, très émouvant. Il n’y avait que nous et les domestiques, deux ou trois de ses vieux amis d’Exeter, son agent londonien et un autre monsieur qui représentait sir John Paxton, le président de l’Incorporated law Society. Jonathan et moi nous nous tenions la main dans la main, et nous sentions que notre ami le meilleur, notre ami le plus cher nous quittait à jamais…

Pour revenir en ville, nous avons pris un bus qui nous a déposés à Hyde Park Corner. Jonathan, pensant me faire plaisir, me proposa d’entrer dans la grande allée du parc ; nous allâmes donc nous y asseoir. Mais il n’y avait que très peu de monde, et toutes ces chaises vides, c’était un spectacle bien triste, qui nous fit penser à la chaise vide que nous trouverions en rentrant chez nous. Aussi, nous ne restâmes pas là et nous nous dirigeâmes vers Piccadilly. Jonathan avait pris mon bras, comme il le faisait toujours autrefois pour me conduire jusqu’à l’école ; à vrai dire, cela ne me paraissait pas très convenable, car on n’enseigne pas, pendant des années, le savoir-vivre à des jeunes demoiselles sans en être soi-même quelque peu marquée. Mais maintenant, Jonathan était mon mari, nous ne connaissions aucune personne que nous croisions, et peu nous importait si l’une ou l’autre d’entre elles nous reconnaissait… Nous marchions, allant droit devant nous… J’eus l’attention attirée par une très belle jeune fille, coiffée d’un immense chapeau et assise dans une victoria qui était arrêtée devant la maison Guiliano. Au même instant, la main de Jonathan me serra le bras au point que j’en eus mal, et je l’entendis me murmurer à l’oreille presque en retenant sa respiration : « Mon Dieu ! » Il ne se passe pas de jours que je ne sois inquiète au sujet de Jonathan, car j’ai toujours peur qu’une nouvelle crise nerveuse ne l’ébranle ; de sorte que je me tournai vivement vers lui et lui demandai ce qu’il se passait.

Je le vis très pâle ; ses yeux exorbités et brillants à la fois, de frayeur et d’étonnement, semblait-il, restaient fixés sur un homme grand et mince au nez aquilin, à la moustache noire et à la barbe pointue, qui, lui aussi, regardait la ravissante jeune fille. Il la regardait même si attentivement qu’il ne nous remarqua ni l’un ni l’autre, de sorte que je pus l’observer tout à mon aise. Son visage n’annonçait rien de bon ; il était dur, cruel, sensuel, et les énormes dents blanches, qui paraissaient d’autant plus blanches entre les lèvres couleur rubis, étaient pointues comme les dents d’un animal. Jonathan continua longtemps à le fixer des yeux, et je finis par craindre que l’homme ne s’en aperçût et ne s’en formalisât : vraiment, il avait l’air redoutable. Quand je demandai à Jonathan la cause de son trouble, il me répondit, croyant évidemment que j’en savais aussi long que lui :

– L’as tu reconnu ?

– Mais non, je ne le connais pas ! Qui est-ce ?

Sa réponse fut pour moi un véritable choc car, au ton sur lequel il la fit, on eût dit qu’il ne savait plus que c’était à moi, Mina, qu’il parlait :

– Mais c’est lui… C’est cet homme !

Le pauvre chéri était évidemment terrifié par quelque chose -extraordinairement terrifié ; je crois que si je n’avais pas été près de lui, que s’il n’avait pas pu s’appuyer sur moi, il serait tombé. Il regardait toujours celui qui, pour moi, était un inconnu ; un homme sortit alors du magasin, tenant à la main un petit paquet qu’il donna à la demoiselle ; l’autre ne la quittait pas des yeux, et quand la voiture démarra pour remonter Piccadilly, il suivit la même direction et appela un cabriolet. Jonathan le suivit encore des yeux un moment, puis il dit, comme s’adressant à lui-même :

– Oui, je crois bien que c’est le comte, mais il a rajeuni ! Mon Dieu ! si c’est lui… Oh ! Mon Dieu, mon Dieu ! Si au moins je savais, si au moins je savais…

Il se tourmentait à tel point que je me gardai bien de lui poser la moindre question, de peur d’entretenir chez lui ces pensées qui le torturaient. Je restai donc silencieuse. Je le tirai doucement et, comme il me tenait le bras, il se laissa entraîner. Nous reprîmes notre promenade et nous entrâmes dans Green Park où nous nous assîmes un moment. Cette journée d’automne était chaude, et nous choisîmes pour nous reposer un banc sous un bouquet d’arbres. Jonathan regarda quelques minutes dans le vide, puis ferma les yeux et s’endormit tranquillement, la tête sur mon épaule. J’en étais ravie, me disant que rien ne pourrait lui faire plus de bien. Au bout de vingt minutes, il s’éveilla et me dit sur un ton très gai :

– Mina ! Je m’étais endormi ! Oh ! Pardonne-moi, ma chérie… Viens, nous irons prendre une tasse de thé quelque part.

Je m’en rendais compte, il avait tout oublié de la rencontre que nous venions de faire, de même que, pendant la maladie, il avait oublié tout ce que cet incident venait de lui rappeler. Qu’il recommençât ainsi à oublier certaines choses ne me plaisait pas : ses facultés mentales pourraient en souffrir de nouveau ou plutôt, en souffrir davantage. Mais, encore une fois, je ne pouvais pas lui poser de questions : c’eût été lui faire plus de mal que de bien. Je dois pourtant connaître la vérité sur son voyage à l’étranger. Le temps est venu, je le crains, où il me faut délier le petit ruban bleu et lire ce qui est écrit dans le calepin. Oh ! Jonathan, tu me pardonneras, je le sais, et si je le fais, c’est pour ton bien.

Un peu plus tard

Triste retour à la maison, pour plus d’une raison. La chère âme qui avait été si bonne n’était plus là ; Jonathan avait la pâleur d’un malade, après cette légère rechute ; de plus, un télégramme d’un certain Van Helsing nous attendait :

– J’ai le regret de vous annoncer la mort de Mrs Westenra, survenue il y a cinq jours, et celle de sa fille Lucy, avant-hier. Toutes deux ont été enterrées aujourd’hui.

– Oh ! comme quelques mots seulement peuvent signifier tant de choses tristes ! Pauvres Mrs Westenra ! Pauvre Lucy ! Parties, parties pour toujours ! Et pauvre, pauvre Arthur dont la vie est désormais privée d’une si douce présence ! Dieu nous aide tous à supporter notre chagrin !

Journal du Dr Seward

22 septembre

Tout est donc fini. Arthur est reparti pour Ring, et il a emmené Quincey Morris avec lui. Quel admirable garçon, ce Quincey ! Très sincèrement, je crois qu’il a souffert de la mort de Lucy, autant que n’importe lequel d’entre nous, mais il a su garder son sang-froid avec un courage de Viking. Si l’Amérique continue à produire des hommes semblables à celui-ci, elle deviendra assurément une puissance dans le monde. Quant à Van Helsing, il se repose avant d’entreprendre son voyage de retour ; il doit rentrer à Amsterdam où il veut s’occuper personnellement de certaines choses ; il compte pourtant revenir demain soir et restera ici s’il le peut, ici, car il a précisément à faire à Londres un travail qui peut lui prendre un certain temps. Je crains, je l’avoue, que l’épreuve à laquelle il vient d’être soumis n’ait affaibli sa résistance, pourtant de fer. Pendant les funérailles, je remarquai qu’il s’imposait une contrainte peu ordinaire. Quant tout fut fini, nous nous retrouvâmes à côté d’Arthur qui parlait avec émotions du sang qu’il avait donné pour Lucy ; je vis Van Helsing pâlir et rougir tour à tour. Arthur disait que, depuis lors, il avait le sentiment d’avoir été réellement marié à Lucy, qu’elle était sa femme devant Dieu. Bien entendu, aucun de nous ne fit allusion aux autres transfusions de sang, et jamais nous n’en dirons mot. Arthur et Quincey s’en allèrent ensemble vers la gare ; Van Helsing et moi revînmes ici. À peine étions-nous montés en voiture que le professeur fut pris d’une crise de nerfs. Par après, il l’a fortement nié, me disant que c’était tout simplement son sens de l’humour qui se manifestait de la sorte, en ces pénibles, en ces terribles circonstances. Il commença par rire, rire aux larmes, si bien que je dus baisser les stores de la voiture afin que personne ne le vît dans cet état ; puis il pleura réellement, puis se remit à rire, enfin rit et pleura tout ensemble, comme une femme. Et comme l’on agit envers une femme, je voulus lui faire entendre raison, lui parler avec quelque sévérité ; en vain. Dans une situation semblable, les femmes ont des réactions différentes de celles des hommes. Quand enfin son visage reprit son expression grave et sérieuse, je lui demandai ce qui, chez lui, avait pu provoquer une telle gaieté en un tel moment. Sa réponse, tout à la fois logique et sibylline, lui ressemblait bien :

– Ah ! John, mon ami, vous ne me comprenez pas ! Ne pensez pas que je ne suis pas triste parce que je ris. Je pleurais alors même que j’étouffais à force de rire ! Mais n’allez pas croire non plus que j’éprouve seulement de la tristesse quand je pleure… N’oubliez jamais que le rire qui frappe à votre porte et qui demande : « Puis-je entrer ? » n’est pas le rire véritable. Non ! C’est un roi, et il vient chez vous quand ça lui plaît et comme ça lui plaît ! Il n’en demande la permission à personne ; seul son bon plaisir importe. Tenez, par exemple, je me suis tourmenté nuit et jour à propos de cette douce jeune fille ; bien que vieux et fatigué, j’ai donné mon sang pour essayer de la sauver ; j’ai donné mon temps, ma science, mon sommeil ; j’ai abandonné mes autres malades pour me consacrer entièrement à elle. Et pourtant ! Et pourtant, pour un peu, j’aurais éclaté de rire sur sa tombe, et je ris encore quand le bruit de la première pelletée de terre que le fossoyeur a jetée sur sa tombe retentit dans mon cœur, au point que le sang me vient aux joues. Ce n’est pas tout. Mon cœur saigne quand je pense à ce pauvre garçon, à ce cher garçon – mon fils aurait exactement son âge si j’avais eu le bonheur de le garder, et par les yeux, par les cheveux, ils se ressemblent ! Vous comprenez maintenant, n’est-ce pas, pourquoi je l’aime tant ? Et malgré cela, quand il nous parle de certains de ses sentiments qui font vibrer mon cœur d’époux et font naître dans mon cœur paternel une attirance que je n’ai jamais éprouvée pour aucun de mes élèves – non, pas même pour vous, mon cher John, car tout ce que nous avons déjà fait et vécu en commun nous a mis sur un pied d’égalité plutôt que dans une relation de père à fils – malgré cela et même alors, Sa Majesté le Rire vient à moi et me crie dans l’oreille : « Me voilà, me voilà ! » si bien qu’un afflux de sang me met aux joues une rougeur de soleil. Oh ! Mon ami John, quel étrange monde que le nôtre ! Un monde bien triste, plein de soucis, de misères, de malheurs. Et pourtant, quand arrive le Rire, tout se met à danser sur l’air qu’il plaît à Sa Majesté de jouer ! Les cœurs qui saignent, et les ossements, dans les cimetières, et les larmes qui brûlent les joues, oui, tout cela danse ensemble au son de la musique qu’il émet de sa bouche où le moindre sourire ne se dessine jamais ! Croyez-moi, mon ami, nous devons lui en savoir gré ! Car, nous, les hommes et les femmes, on pourrait nous comparer à des cordes que l’on tire de côté et d’autre ; mais alors viennent les larmes, et, semblables à l’effet de la pluie sur les cordes, elles nous raidissent, peut-être jusqu’à ce que la tension devienne vraiment insoutenable, et alors nous cassons. À ce moment, le Rire arrive comme un rayon de soleil, et il détend la corde ; ainsi, nous parvenons à poursuivre notre travail, quel qu’il soit.

Je ne voulus pas le blesser en lui avouant que je ne saisissais pas très bien son idée ; toutefois, comme malgré son explication, je ne comprenais pas encore la cause de son rire, je lui dis franchement.

– Oh ! fit-il, voilà justement l’ironie la plus lugubre ! Cette charmante jeune fille étendue parmi les fleurs, et paraissant aussi belle que la vie elle-même, au point que, l’un après l’autre, nous nous sommes demandé si elle était réellement morte. Elle repose maintenant dans son tombeau de marbre, dans ce cimetière à l’écart, où reposent aussi tant des siens, et sa mère qui l’aimait tendrement et qu’elle aimait tendrement ! Et ce glas qui sonnait, oh ! si lentement, si tristement ! Et tous ces prêtres avec leurs vêtements blancs qui ressemblaient à des anges, et qui feignaient de lire dans leur livre alors que leurs yeux, à aucun instant, ne suivaient le texte ; et nous tous, la tête courbée… Et tout cela, pourquoi ? Elle est morte, n’est-ce pas ?

– Mais, professeur, fis-je, je ne vois pas bien ce qu’il y a là-dedans de risible ! Vos explications sont pour moi de plus en plus embarrassantes ! Et même si le service funèbre avait quelque chose de comique, est-ce que le pauvre Arthur, souffrant comme il souffre… ?

– Justement ! N’a-t-il pas dit que le sang qu’il avait donné à Lucy avait fait d’elle sa femme ?

– Si, et cette idée, visiblement, le réconfortait.

– Très vrai ! Mais, ici, mon ami, surgit une petite difficulté. Car s’il en était ainsi, si, à cause de la transfusion de sang, il avait l’impression que Lucy était réellement devenue sa femme, n’en irait-il pas de même pour nous ? Ho ! Ho ! Lucy, la charmante Lucy, aurait donc eu plusieurs maris, et moi, moi qui ai perdu ma pauvre femme, laquelle est pourtant vivante selon l’Église, moi, époux fidèle à cette femme qui n’est plus sur Terre, je serais bigame !

– Encore une fois, je ne vois point qu’il y ait là sujet de plaisanterie ! déclarai-je, et, au vrai, ses remarques ne me plaisaient guère.

Posant sa main sur mon bras, il reprit :

– Mon ami John, pardonnez-moi si je vous fais de la peine. Je n’ai pas fait part de mes sentiments aux autres : cela aurait pu les blesser. Mais à vous, mon vieil ami, je me confie sans crainte. Si vous aviez pu voir ce qui se passait au fond de mon cœur au moment où je désirais rire, au moment aussi où le rire est arrivé ; et si vous pouviez voir ce qui s’y passe maintenant encore que Sa Majesté le Rire a enlevé sa couronne et plié bagages – car il s’en va, très loin de moi, et pour très, très longtemps – alors, peut-être, de nous tous, ce serait moi que vous plaindriez le plus.

– Pourquoi ? demandai-je, fort ému à présent par le ton sur lequel il avait prononcé ses dernières paroles.

– Parce que je sais !

Maintenant, nous sommes tous séparés, et la solitude va être notre lot à chacun, la solitude qui planera sur nos toits. Lucy repose donc dans le tombeau de sa famille, un tombeau seigneurial au milieu de ce cimetière où les bruits de Londres n’arrivent pas, où l’air est pur, où le soleil se lève sur Hampstead Hill, et où poussent les fleurs sauvages.

De sorte que je peux terminer ce journal ; et Dieu seul sait si j’en commencerai jamais un autre. Si je le fais, ou si même je reprends celui-ci, en tout cas ce sera pour parler d’autres personnes et m’occuper de sujets différents. Maintenant qu’est raconté l’histoire de ma vie amoureuse, et avant que je ne retourne à ma vie de travail, je prononce tristement sans être animé d’aucun espoir, le mot :

FIN

The Westminster Gazette, 25 septembre.

UN MYSTERE À HAMPSTEAD

Les environs de Hampstead connaissent en ce moment des événements qui rappellent ceux dont notre journal a naguère parlé en des articles intitulés L’Horreur de Kensington, ou La Femme poignardée, ou encore : La Dame en noir. En effet, depuis deux ou trois jours, on a signalé le cas de jeunes enfants disparus du foyer paternel, ou qui n’y sont pas rentrés après être allés jouer sur la lande. Chaque fois, il s’agissait d’enfants trop jeunes pour qu’ils pussent fournir des explications satisfaisantes, mais tous ont donné comme excuse qu’ils avaient accompagné la « dame-en-sang ». Et chaque fois aussi, c’est fort tard le soir que l’on s’est aperçu de leur disparition ; en ce qui concerne deux de ces enfants, on ne les a retrouvés qu’aux premières heures du lendemain. On suppose que, le premier des enfants disparus ayant raconté ensuite que la « dame-en-sang » lui avait demandé de faire une promenade avec elle, les autres se sont tout simplement contentés de dire la même chose. Car on sait que les enfants d’aujourd’hui n’aiment rien tant que de s’emprunter des ruses les uns aux autres. Un correspondant nous écrit que de voir certains de ces bambins imiter tant bien que mal la « dame-en-sang » est un spectacle des plus drôles. Certains de nos caricaturistes, ajoute-t-il, pourraient assurément apprendre beaucoup à regarder ces imitations grotesques !

Toutefois, l’affaire n’est pas sans poser un problème très sérieux, puisque deux de ces enfants – ceux-là mêmes qui ne sont pas revenus de toute la nuit – ont été légèrement mordus à la gorge. Il semble qu’il s’agisse de morsures faites par un rat ou par un petit chien et, bien qu’aucune de ces blessures ne soit grave, elle donnerait la preuve que, rat ou chien, l’animal procède selon une méthode qui ne varie jamais. La police a reçu des ordres afin d’observer tout enfant, surtout s’il est très jeune, qu’elle apercevrait sur la lande d’Hampstead ou dans les environs, comme aussi tout chien égaré qui pourrait errer de ce côté.

The Westminster Gazette, 25 septembre

Édition spéciale

L’HORREUR DE HAMPSTEAD

Une nouvelle victime

Nous apprenons à l’instant qu’un autre enfant, disparu hier soir, vient seulement d’être retrouvé ce matin, assez tard, sous un buisson d’ajoncs de « La Colline du Chasseur » qui fait partie de la lande d’Hampstead, mais qui est peut-être moins fréquentée que les autres endroits de la lande. L’enfant porte la même petite blessure à la gorge qu’avaient les premières innocentes victimes. Il était blême et dans un grand état de faiblesse quand on l’a découvert. Lui aussi, dès qu’il fut un peu revenu à lui et a pu parler, a dit qu’il avait été entraîné par la « dame-en-sang ».