Read synchronized with  English  Portuguese  Russian 
Dracula.  Bram Stoker
Chapitre 12.
< Prev. Chapter  |  Next Chapter >
Font: 

Journal du Dr Seward

18 septembre

J’arrivai de bonne heure à Hillingham. Laissant la voiture à la grille de l’allée, je marchai jusqu’à la maison. Je sonnai très doucement, afin de n’éveiller ni Lucy ni Mrs Westenra, si elles dormaient encore. J’espérais que seule une servante m’entendrait. Un moment se passa et, comme personne ne venait m’ouvrir, je sonnai de nouveau, puis frappai assez fort. Toujours pas de réponse. J’en voulus aux domestiques qui restaient au lit si tard – il était maintenant près de dix heures – de sorte que je sonnai et frappai encore à plusieurs reprises avec plus d’impatience mais toujours en vain. Jusqu’ici, j’avais rendu les servantes seules responsables de ce silence mais, maintenant, j’étais pris d’une terrible appréhension. Ce silence même, n’étais-ce pas une nouvelle manifestation de cette malédiction qui semblait s’acharner contre nous ? Voulais-je réellement pénétrer dans une maison où la mort était entrée avant moi ? Je savais que chaque minute, chaque seconde qui s’écoulait pouvait être la cause de longues heures très dangereuses pour Lucy si son état s’était une fois de plus aggravé ; aussi contournai-je la maison, espérant trouver une entrée que je ne connaissais pas encore.

Toutes les portes étaient fermées à clef, toutes les fenêtres parfaitement closes, de sorte qu’il me fallut bien revenir sur mes pas. Au moment où j’arrivais devant la porte principale, j’entendis le trot rapide d’un cheval ; la voiture, je m’en rendis compte, s’arrêta devant la grille ; et, quelques secondes plus tard, je vis Van Helsing qui remontait l’allée en courant. Quant il m’aperçut, bien que tout essoufflé, il parvint à me dire :

– Ah ! c’est vous ? Vous venez donc d’arriver ? Comment va-t-elle ? Est-il encore temps ? N’avez-vous pas reçu mon télégramme ?

Je lui répondis d’une façon aussi cohérente que je pus, que j’avais seulement reçu son télégramme aux premières heures de la matinée et que j’étais aussitôt venu ici. Mais j’avais beau sonner, j’avais beau frapper, personne ne me répondait.

Il resta un moment silencieux, puis se découvrant, il reprit sur un ton grave :

– Je suppose donc que nous arrivons trop tard. Que la volonté de Dieu soit faite !

Puis, reprenant courage, comme en toute occasion, il ajouta :

– Venez. S’il n’y a ni porte ni fenêtre ouverte, nous trouverons tout de même bien le moyen d’entrer.

Avec lui, je retournai derrière la maison. Il prit sa petite scie de chirurgien et, me la tendant, il me montra les barreaux de fer qui protégeaient la fenêtre d’une des cuisines. Je me mis aussitôt à les scier, et trois d’entre eux ne tardèrent pas à céder. Ensuite, avec un long couteau mince, nous parvînmes à faire sauter l’espagnolette et à ouvrir la fenêtre. J’aidai le professeur à entrer dans la cuisine, puis j’entrai à mon tour. Là, il n’y avait personne, pas plus que dans l’office. Au rez-de-chaussée, nous visitâmes toutes les pièces, l’une après l’autre, et, dans la salle à manger qu’éclairaient quelques rais de lumière passant à travers les volets, nous trouvâmes les quatre servantes étendues sur le plancher. L’idée ne nous vint pas un instant qu’elles pussent être mortes, car leurs ronflements, d’une part, et, de l’autre, la forte odeur de laudanum répandue dans la pièce ne laissaient aucun doute quant à leur véritable état. Aussi, rassuré, Van Helsing me dit : « Nous nous occuperons d’elles plus tard », et nous montâmes alors sans perdre une seconde à la chambre de Lucy. Cependant, à la porte, nous nous arrêtâmes pour écouter : nous n’entendîmes pas le moindre bruit. C’est aussi pâles l’un que l’autre, et les mains tremblantes, que nous ouvrîmes la porte, très doucement. Comment décrire le spectacle qui s’offrit à nos yeux ? Sur le lit, étaient étendues Lucy et sa mère ; celle-ci, du côté le plus éloigné de la porte, était recouverte d’un drap blanc ; le bord du drap, relevé par le courant d’air -la vitre avait volé en éclats – laissait voir un visage blême et tiré, marqué par la frayeur. À côté d’elle, Lucy reposait, le visage encore plus tiré. La couronne de fleurs qu’elle portait autour du cou se trouvait maintenant sur la poitrine de Mrs Westenra et, comme sa gorge était découverte, on voyait les deux petites blessures que nous avions déjà remarquées auparavant, mais devenues beaucoup plus vilaines. Sans un mot, le professeur se pencha sur le lit, sa tête touchant presque la poitrine de la pauvre Lucy ; puis, après avoir écouté très attentivement, mais seulement l’espace d’une seconde, il se redressa d’un mouvement brusque, et me cria :

– Il n’est pas trop tard ! Vite, vite ! Du brandy !

Je descendis en hâte, et allai prendre la bouteille dans la salle à manger, en ayant soin cependant de sentir et de goûter l’alcool, afin de m’assurer qu’on n’y avait pas ajouté du laudanum comme on l’avait fait dans la carafe contenant le sherry. Les servantes continuaient à respirer, mais d’une façon plus paisible, plus régulière ; sans doute l’effet du laudanum se dissipait-il peu à peu Toutefois, je n’attendis pas d’en avoir le cœur net, et retournai immédiatement auprès de Van Helsing. Comme il l’avait déjà fait, il frotta avec le brandy les lèvres et les gencives de Lucy, ses poignets, et les paumes de ses mains. Puis il me dit :

– Voilà. Pour le moment, il n’y a rien d’autre à faire…

Vous, descendez et essayez d’éveiller ces filles. Frappez-leur le visage avec un linge mouillé, et ne craignez pas d’y aller brutalement ! Qu’elles allument un bon feu et préparent un bain chaud. Cette pauvre petite est presque aussi froide que le corps étendu auprès d’elle. Elle doit être réchauffée avant que nous puissions faire pour elle quoi que ce soit.

Ce fut sans grande difficulté que j’éveillai trois de ces filles ; mais la quatrième était encore presque une enfant, de sorte que la drogue avait agi sur elle avec plus d’efficacité. Je l’étendis sur le sofa et la laissai dormir. Les autres restèrent bien encore un moment comme hébétées ; pourtant, au fur et à mesure qu’elles se souvenaient de ce qui s’était passé, elles se mirent à pleurer et même à sangloter, comme si elles avaient eu proprement un drame à me raconter. Mais je me montrai ferme et assez sévère, je ne les laissai pas parler ; je leur dis qu’une morte dans la maison, c’était suffisant, et que si elles perdaient, ne fût-ce que quelques moments à bavarder, c’était maintenant Miss Lucy qui allait mourir. Toujours en sanglotant et à moitié habillées, elles allèrent à la cuisine. Par bonheur, le fourneau n’était pas éteint, le réservoir était rempli – nous ne manquerions pas d’eau chaude. Le bain préparé, nous transportâmes Lucy et la plongeâmes dans l’eau. Nous étions en train de lui frictionner les bras et les jambes quand on frappa à la porte d’entrée. L’une des servantes se précipita dans sa chambre pour s’habiller un peu plus décemment, puis redescendit ouvrir. Elle vint nous avertir alors qu’un monsieur était là, avec un message de la part de Mr Holmwood. Comme nous ne pouvions recevoir personne en ce moment, je la priai de faire attendre ce visiteur ; j’avoue que j’oubliai bientôt sa présence, tout occupé que j’étais de notre malade.

Depuis que je travaillais avec lui, je n’avais jamais vu le professeur lutter de cette façon contre la mort. Car, nous le savions tous les deux, c’était bien de cela qu’il s’agissait, d’un combat à toute extrémité contre la mort. C’est ce que je lui glissai à l’oreille, alors qu’il se redressait l’espace d’un instant. Je ne saisis pas très bien la réponse qu’il me fit, mais la gravité de son visage me frappa.

– Si ce n’était que cela, dit-il, j’abandonnerais ici tout effort, et je la laisserais reposer en paix, car je ne vois pas bien ce que la vie pourrait lui apporter encore.

Cependant, en redoublant d’ardeur et d’obstination, il continua à tenter de ranimer Lucy.

Et bientôt, nous nous aperçûmes que l’eau chaude commençait à faire quelque effet. Au moyen du stéthoscope, on entendait de nouveau le cœur battre, et le souffle des poumons redevenait perceptible. Tandis que nous sortions la jeune fille du bain et l’enveloppions dans un drap chaud, Van Helsing me dit, le visage presque rayonnant :

– Nous avons gagné la première manche ! Échec au roi !

Nous installâmes Lucy dans une autre chambre ; une fois qu’elle fut mise au lit, nous lui versâmes dans la bouche quelques gouttes de brandy. Puis Van Helsing lui lia autour du cou un mouchoir de soie très douce. Elle n’avait pas encore repris connaissance, et elle paraissait être plus mal, je crois, que nous ne l’avions jamais vue.

Ayant appelé une des servantes, le professeur lui ordonna de rester au chevet de sa jeune maîtresse, de ne pas la quitter des yeux jusqu’à ce que nous fussions de retour, puis il me fit signe de sortir avec lui de la chambre.

– Nous devons réfléchir maintenant à ce qu’il nous faut faire, me dit-il comme nous descendions l’escalier.

Nous entrâmes dans la salle à manger dont il referma soigneusement la porte derrière lui. On avait ouvert les volets, mais les stores étaient déjà baissés, selon cette coutume que les Anglaises des classes inférieures observent toujours étroitement. La pièce était donc obscure mais cette pénombre nous suffisait. La gravité, peinte sur les traits de Van Helsing, avait plutôt fait place à présent à la perplexité. De toute évidence, il cherchait à résoudre une nouvelle difficulté.

– Eh bien ! oui, que faire ? reprit-il. Qui nous aidera ? Il faut absolument une autre transfusion de sang – oui, encore une, et cela le plus vite possible, ou la pauvre enfant ne vivra pas une heure de plus. Vous, mon ami, vous êtes épuisé, comme moi d’ailleurs. Et je crains de faire subir cette épreuve à l’une ou l’autre de ces femmes, quand bien même elle aurait le courage de s’y soumettre. Où trouver quelqu’un qui voudrait lui donner un peu de son sang ?

– Je ne suis pas ici, non ?

La voix venait du sofa, à l’autre bout de la pièce, et je sentis aussitôt un profond soulagement, car, je ne pouvais pas m’y tromper, c’était la voix de Quincey Morris. Van Helsing eut d’abord un mouvement de colère, mais ses traits s’adoucirent bientôt et une lueur de joie brilla dans ses yeux tandis que, me précipitant vers mon ami les mains tendues, je m’écriais :

– Quincey Morris ! Qu’est-ce qui vous amène ici ?… Arthur vous a sans doute…

Pour toute réponse, il me tendit un télégramme. Je lus : « Pas de nouvelles de Steward depuis trois jours. Terriblement inquiet. Impossible de quitter père, toujours aussi mal. Écrivez-moi sans tarder comment va Lucy. Holmwood. »

– Je pense que j’arrive à point nommé, dit-il alors. Vous savez, n’est-ce pas, que vous n’avez qu’à m’indiquer ce que je dois faire.

Van Helsing s’approcha de Morris à son tour, lui serra la main, et le regardant dans les yeux, déclara :

– Quand une femme épuisée a besoin de sang, celui d’un homme courageux est la seule chose qui puisse la sauver. Le diable peut user de tout son pouvoir contre nous, mais Dieu, en voici une nouvelle preuve, nous envoie toujours les hommes dont nous avons besoin.

Et de nouveau, nous procédâmes à la transfusion de sang. Ce fut si pénible que je ne me sens pas le courage d’en donner les détails. Lucy avait dû recevoir un choc terrible dont elle se ressentait bien plus que les fois précédentes, car elle ne réagit plus de la même façon. La voir, l’entendre au cours de la lutte qu’elle soutint pour revenir à la vie était quasi insupportable. Pourtant, peu à peu, le cœur battit plus régulièrement, la respiration s’améliora, et Van Helsing eut encore recours à une injection de morphine, ce qui eut pour effet de transformer l’état d’évanouissement en un sommeil profond. Le professeur resta à veiller Lucy pendant que je descendais avec Quincey Morris et envoyais une des servantes payer le cocher du fiacre qui attendait à la grille. Après lui avoir donné un verre de vin, je fis étendre Quincey sur le sofa et je dis à la cuisinière de lui préparer un déjeuner substantiel. Puis, une idée me venant à l’esprit, je retournai aussitôt dans la chambre de la malade. Je trouvai Van Helsing tenant en main deux ou trois feuillets de papier. Je vis tout de suite qu’il les avait déjà lus et qu’il réfléchissait sur ce qu’il venait d’apprendre S’il avait l’air sombre, une certaine satisfaction ne se lisait pas moins sur son visage, comme si, pour lui, un doute venait de s’éclaircir. Il me tendit les feuillets en me disant seulement :

– C’est tombé du corsage de Lucy quand nous l’avons soulevée pour la baigner.

Ayant lu ces feuillets à mon tour, je regardai interdit le professeur et, après un moment, je lui demandai :

– Pour l’amour du Ciel, qu’est-ce que tout cela signifie ? Était-elle, ou plutôt est-elle folle ? Ou alors, en présence de quel horrible danger nous trouvons-nous ?

Van Helsing me reprit les papiers.

– N’y pensez plus pour le moment, fit-il. Oubliez cela. Le temps viendra où vous saurez tout, où vous comprendrez tout… Mais pas maintenant ; plus tard… Pourquoi êtes-vous remonté ? Vous aviez quelque chose à me dire ?

Ceci m’aida à revenir complètement à moi.

– Oui, à propos du certificat de décès. Si nous ne remplissons pas toutes les formalités requises, il y aura sans doute une enquête et nous devrons, en outre, produire ces papiers. J’espère toutefois qu’une enquête ne sera pas nécessaire car sans aucun doute, cela tuerait la pauvre Lucy, si rien d’autre ne la tue avant. Nous savons tous, vous et moi et le médecin de Mrs Westenra, de quoi souffrait celle-ci, et nous pouvons rédiger le certificat en ce sens. Faisons-le tout de suite. Je le porterai moi-même à l’officier de l’état civil, puis j’irai trouver l’entrepreneur des pompes funèbres.

– Parfait, mon ami John ! Vous pensez à tout ! En vérité, si Miss Lucy est poursuivie par des ennemis implacables, au moins est-elle assez heureuse pour avoir des amis qui l’aiment vraiment ! Il y en a un et deux et trois qui se laissent ouvrir les veines pour lui donner leur sang, et je ne parle pas du vieil homme que je suis. Ah ! oui, je vous reconnais bien là, mon ami John ! Et je vous en aimerai d’autant plus. Maintenant, descendons !

Dans le corridor, nous rencontrâmes Quincey Morris qui s’apprêtait à envoyer un télégramme à Arthur, lui annonçant la mort de Mrs Westenra et lui disant que Lucy, après une grave rechute, se remettait peu à peu ; enfin, que Van Helsing et moi étions à son chevet.

Quand je lui eus dit pourquoi je quittais quelques moments la maison, il ne me retint pas, mais me demanda alors que je m’éloignais déjà :

– Quand vous reviendrez, Jack, pourrais-je vous dire deux mots en particulier ?

Je lui répondis par un signe de tête affirmatif.

L’officier de l’état civil ne fit aucune difficulté au sujet de quoi que ce soit, et l’entrepreneur des pompes funèbres me dit qu’il viendrait dans la soirée, afin de prendre les mesures pour le cercueil et convenir avec nous de tout ce qui concernait les funérailles.

À mon retour, Quincey m’attendait. Je lui promis un entretien dès que j’aurais revu Lucy, et je montai dans sa chambre. Elle dormait encore, et le professeur semblait être resté tout ce temps assis près du lit. En me voyant, il porta un doigt à ses lèvres et j’en conclus qu’il croyait qu’elle allait bientôt s’éveiller, mais qu’il voulait que ce réveil fût naturel et non provoqué par quelque bruit que ce fût. J’allai donc rejoindre Quincey et je le fis entrer dans un petit salon où les stores n’étaient pas baissés, ce qui rendait cette pièce un peu plus gaie que les autres, ou plutôt un peu moins lugubre. Dès que nous fûmes seuls, il me dit :

– Jack Seward, je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais enfin, la situation est sérieuse, exceptionnelle… Vous savez que j’aimais cette fille et que je l’avais demandée en mariage. Bien que tout cela soit de l’histoire ancienne, je lui suis encore fort attaché et j’éprouve beaucoup d’inquiétude à son sujet. Réellement, qu’est-ce qu’elle a ? De quoi souffre-t-elle ? Le Hollandais – un vieil homme remarquable, je l’ai vu tout de suite – vous disait quand vous êtes entrés tous les deux dans la salle à manger où je me trouvais qu’une autre transfusion de sang était nécessaire, mais il a ajouté que vous, l’un comme l’autre, vous étiez déjà épuisés. Dois-je comprendre que Van Helsing et vous, vous vous êtes déjà soumis à l’épreuve à laquelle je viens de me soumettre ?

– Exactement.

– Et je suppose qu’Arthur a fait de même. Quand je l’ai vu il y a quatre jours, il paraissait bien mal en point. Je n’ai jamais vu personne changer ainsi et si rapidement depuis que, dans la pampa, ma jument favorite a dépéri en une nuit, la nuit même où une de ces grosses chauves-souris que l’on nomme vampires était venue lui ouvrir une veine de la gorge et avait bu pour ainsi dire tout son sang. Elle n’avait même plus la force de se relever, et j’ai dû me résoudre à lui tirer une balle dans la tête. Jack, dites-moi, pour autant que vous ne soyez pas tenu au secret professionnel, Arthur a donné son sang le premier, n’est-ce pas ?

Tandis qu’il parlait, le pauvre garçon parvenait de moins en moins à dissimuler l’angoisse que lui inspirait l’état de santé de cette femme qu’il aimait encore – angoisse qu’aggravait son ignorance complète du mal mystérieux et terrible qui ne laissait aucun répit à la malheureuse. Son chagrin était immense et, visiblement, il dut faire appel à toute sa volonté – et cet homme n’en manquait certes pas – pour ne pas fondre en larmes.

Je réfléchis un instant avant de lui répondre, car j’hésitais à lui dire la vérité sans savoir si Van Helsing m’y eût autorisé. Mais il en savait déjà tant, et en devinait davantage encore, que je ne pouvais pas ne pas répondre à sa question.

– Oui, fis-je, Arthur le premier…

– Quand cela s’est-il passé ?

– Il y a une dizaine de jours.

– Dix jours ! Mais alors, cette pauvre petite créature que nous aimons tous a reçu dans ses veines, en l’espace de dix jours, du sang de quatre hommes ? C’est beaucoup pour ce corps si frêle.

Puis, venant plus près de moi, tout bas mais sur un ton assez brusque, il me demanda :

– Et pourquoi, malgré cela, reste-t-elle exsangue ?

– Ça, c’est le mystère, fis-je en hochant la tête. Nous ne savons que penser, Van Helsing et moi… Il y a eu, il est vrai, quelques petits incidents qui ont contrarié le traitement prescrit par le professeur. Mais cela n’arrivera plus. Nous sommes maintenant décidés à rester ici jusqu’à ce que tout aille bien – ou jusqu’à ce que tout soit fini.

Quincey me tendit la main.

– Et moi je vous aiderai, dit-il. Vous et le Hollandais, vous n’aurez qu’à me dire ce que je dois faire, et je le ferai.

Quand Lucy s’éveilla, assez tard dans l’après-midi, son premier geste fut de passer la main sous sa chemise de nuit et, à ma grande surprise, de prendre les feuillets que Van Helsing m’avait fait lire. Le professeur les avait soigneusement replacés là d’où ils étaient tombés, de peur qu’en s’éveillant, si elle ne les trouvait plus, la jeune fille ne s’alarmât. Alors, elle regarda un moment Van Helsing, puis me regarda, et parut contente.

Elle parcourut la chambre des yeux mais quand elle s’aperçut que ce n’était pas la sienne, elle poussa un cri et, de ses mains amaigries, se couvrit le visage, presque aussi blanc que les draps. La pauvre enfant revenait à la réalité qui, pour elle, à ce moment, se résumait à ceci : elle avait perdu sa mère. Nous essayâmes de la consoler. Si nous parvînmes à soulager momentanément sa douleur, elle n’en demeura pas moins fort abattue, et elle se remit presque aussitôt à pleurer, et pleura longtemps. Quand nous lui dîmes que l’un de nous, ou peut-être tous les deux ensemble, nous resterions désormais auprès d’elle, de nouveau elle sembla un peu rassurée. Vers le soir, elle s’assoupit. Chose assez surprenante, alors qu’elle dormait encore, elle reprit les feuillets glissés sous sa chemise de nuit et les déchira en deux. Van Helsing s’approcha d’elle, lui ôta des mains les morceaux de papier. Mais, comme si elle les tenait toujours, elle continuait le geste de les déchirer ; finalement, levant les mains, elle les ouvrit comme si elle lançait loin d’elle tous les petits morceaux de papier. Van Helsing avait l’air étonné, semblait réfléchir ; cependant, il ne dit rien.

19 septembre

Toute la nuit, son sommeil fut agité ; à plusieurs reprises, elle manifesta sa crainte de s’endormir puis, quand enfin elle s’était laissée aller au sommeil, c’était dans un état de plus grande faiblesse encore qu’elle s’éveillait. Van Helsing et moi la veillâmes tour à tour ; pas un instant nous ne la laissâmes seule. Quincey Morris ne nous mit point au courant de ses intentions mais, toute la nuit, il se promena autour de la maison. Au matin, Lucy, nous nous en rendîmes compte, n’avait littéralement plus aucune force. C’est à peine si elle pouvait encore tourner la tête, et le peu de nourriture qu’elle prenait ne lui profitait pas. Parfois, quand elle dormait quelques moments, Van Helsing et moi étions frappés par le changement qui s’opérait chez elle. Endormie, elle nous paraissait plus forte malgré son visage décharné et sa respiration était plus lente, plus régulière ; sa bouche ouverte laissait voir des gencives pâles fortement retirées des dents, lesquelles paraissaient ainsi beaucoup plus longues et plus pointues. Lorsqu’elle était éveillée, la douceur de ses yeux lui rendait évidemment l’expression que nous lui avions toujours connue, bien qu’elle eût les traits d’une mourante. Dans l’après-midi, elle a demandé à voir Arthur, à qui, immédiatement, nous avons télégraphié de venir. Quincey est allé le chercher à la gare.

Ils sont arrivés ici à six heures environ. Le soleil couchant était encore chaud et la lumière rouge qui baignait la chambre colorait les joues de la malade. Quand il la vit, Arthur sut mal cacher son émotion, et aucun de nous n’eut le courage de parler. Au cours des dernières heures, les moments pendant lesquels Lucy avait dormi étaient tout de même devenus de plus en plus fréquents, ou bien des états comateux les avaient remplacés, de sorte que nos conversations – ou plutôt nos ébauches de conversations – avec elle avaient toutes été fort brèves. La présence d’Arthur, toutefois, agit comme un stimulant. La jeune fille sembla recouvrer un peu de ses forces et elle parla à son fiancé avec plus d’animation que nous ne lui en avions vu depuis notre arrivée chez elle. Lui-même se ressaisit et lui répondit avec tout l’entrain dont il était capable.

Il est maintenant près d’une heure ; Van Helsing et Arthur sont auprès d’elle ; dans un quart d’heure, j’irai les remplacer, et en attendant, j’enregistre ceci sur le phonographe de Lucy. Tous deux alors se reposeront, essayeront de dormir jusqu’à six heures du matin. J’ai bien peur que demain aucun d’entre nous n’ait plus besoin de veiller. Cette fois, la pauvre enfant ne s’en remettra pas. Que Dieu nous vienne en aide !

Lettre de Mina Harker à Lucy Westenra

(Non ouverte par la destinataire)

17 septembre.

« Ma très chère Lucy,

« Il me semble qu’il y a un siècle que je suis sans nouvelles de toi, ou plutôt un siècle que je ne t’ai pas écrit. Tu me pardonneras, j’en suis certaine, quand tu auras lu tout ce que j’ai à te raconter. Tout d’abord, j’ai ramené ici mon mari. Quand nous sommes descendus du train, à Exeter, une voiture nous attendait, dans laquelle, bien qu’il souffrît d’une attaque de goutte, se trouvait Mr Hawkins ! Il nous a emmenés chez lui où l’on nous avait préparé de belles chambres confortables, et où nous dînâmes tous les trois. Après le repas, Mr Hawkins nous dit :

« – Mes amis, je bois à votre santé et à votre bonheur dans la vie ! Puissiez-vous connaître beaucoup de joies profondes ! L’un et l’autre, je vous ai connus enfants, et c’est avec fierté et tendresse que je vous ai vus grandir. Aujourd’hui, je veux que vous soyez ici chez vous, je n’ai pas d’enfant, je suis seul au monde et, par testament, je vous ai laissé tous mes biens.

« Je ne pus retenir mes larmes, ma chère Lucy, tu le comprendras, tandis que Jonathan et Mr Hawkins se serraient longuement les mains. Cette soirée fut si, si heureuse !

« Nous sommes donc installés dans cette belle vieille demeure et, de ma chambre à coucher comme du salon, je vois les grands ormes de l’enceinte de la cathédrale, leurs grosses branches noires se détachant sur la pierre jaune de l’édifice, et, du soir au matin, j’entends les corneilles qui ne cessent de passer et de repasser au-dessus de nous, en croassant, en bavardant comme savent bavarder les corneilles – et aussi les femmes et les hommes. Dois-je te le dire ? Je suis fort occupée à arranger la maison, à monter mon ménage. Quant à Jonathan et Mr Hawkins, ils travaillent toute la journée, car maintenant que Jonathan est son associé, Mr Hawkins tient à le mettre au courant des affaires de chacun de ses clients.

« Comment va ta chère maman ? Je voudrais aller passer un jour ou deux chez toi, mais il m’est difficile de quitter la maison, ayant tant à faire ; d’autre part, si Jonathan va bien, il n’est pas encore complètement guéri. Il se remplume un peu, mais il reste très faible ; encore maintenant, il sursaute parfois dans son sommeil et s’éveille tout tremblant ; il me faut alors beaucoup de patience pour réussir à le calmer. Dieu merci, ces crises deviennent de moins en moins fréquentes, et j’ose espérer qu’elles disparaîtront tout à fait. Et maintenant que je t’ai dit tout ce qui me concernait, laisse-moi te demander de tes nouvelles. Quand te maries-tu, et où ? Qui célébrera la cérémonie ? Quelle robe auras-tu ? Inviteras-tu beaucoup d’amis ou bien faites-vous cela dans l’intimité ? Réponds-moi à toutes ces questions, ma chérie, car tu sais combien je pense à toi, combien je m’intéresse à tout ce qui te tient au cœur. Jonathan me demande de te présenter ses « hommages respectueux », mais je juge cela insuffisant de la part du jeune associé de la firme importante Hawkins & Harker ; aussi, comme tu m’aimes et qu’il m’aime, et que moi je t’aime de tout mon cœur, je crois préférable de t’envoyer ses « amitiés ». Au revoir, ma très chère Lucy. Avec mille vœux de bonheur.

« Ta Mina. »

Rapport de Patrick Hennessey M.D., M.R.C.S.L.Q.C.P.I., ETC, ETC., à John Seward, M.D.

20 septembre.

« Mon cher Confrère,

« Ainsi que vous avez bien voulu me le demander, je vous fais part de l’état des malades que j’ai vus… En ce qui concerne Renfïeld, il y a beaucoup à dire. Il a eu une nouvelle crise qui, alors que nous aurions pu craindre le pire, s’est terminée sans conséquences fâcheuses. Il faut savoir que, cet après-midi, un camion conduit par deux hommes est venu à la maison abandonnée dont le parc joint le nôtre – cette maison vers laquelle, vous vous en souvenez, notre malade s’est enfui à deux reprises déjà. Ces deux hommes se sont arrêtés devant notre grille pour demander leur chemin au portier car, ont-ils dit, ils sont étrangers dans le pays. J’étais à ce moment-là à la fenêtre du bureau, fumant une cigarette après le déjeuner, et moi-même, j’ai donc vu l’un des deux hommes qui se dirigeait vers la loge. Comme il passait sous la fenêtre de Renfield, celui-ci, de l’intérieur de sa chambre, s’est mis à l’injurier. L’autre, qui, ma foi, avait l’air fort convenable, s’est contenté de lui crier « qu’il n’était qu’un grossier personnage et qu’il n’avait qu’à la fermer » ; sur quoi, Renfield cria que non seulement ce type l’avait volé, mais qu’il avait voulu le tuer, et il ajouta que, la prochaine fois, il saurait comment l’empêcher de lui nuire, dût-il être pendu.

« J’ouvris ma fenêtre et je fis comprendre au camionneur qu’il ne fallait attacher aucune importance à ces propos, de sorte que, après avoir parcouru des yeux la façade de la maison et compris enfin où il se trouvait, il déclara tout simplement :

« – Dieu vous bénisse, m’sieur ! Peu importe, en effet, ce qu’on m’dit chez les fous. Mais j’vous plains, vous et l’patron, de d’voir vivre avec ces bêtes furieuses !

« Puis, assez poliment, il m’a demandé comment on arrivait à la grille de la maison abandonnée. Je lui indiquai le chemin, et il s’en alla, Renfield l’accablant toujours d’injures et de menaces. Alors, je descendis chez notre malade, me demandant si je décèlerais quelque cause à sa colère. Je fus étonné de le trouver très calme et de bonne humeur. J’essayai de le faire parler de ce qui venait de se passer, mais il me demanda ce que je voulais dire, comme si, vraiment, il ne se souvenait plus de rien. Ce n’était malheureusement qu’un nouvel exemple de son astuce, car, moins d’une demi-heure plus tard, il fit encore parler de lui. Cette fois, il avait sauté par la fenêtre de sa chambre, et il descendait l’allée en courant. J’appelai les surveillants et leur dis de le rattraper à tout prix, car je craignais qu’il ne voulût faire quelque malheur. Je ne me trompais pas. Un moment après, je vis le camion revenir vers nous, chargé maintenant de grandes caisses. Les camionneurs s’épongeaient le front et ils avaient le visage encore tout rouge, comme s’ils avaient fait de violents efforts. Avant que je pusse rattraper notre malade, il se précipita sur le camion et, saisissant l’un des hommes et l’obligeant à descendre, il se mit alors à frapper la tête de sa victime contre le sol. Si je n’étais enfin arrivé près de lui à ce moment-là, je crois qu’il aurait tué l’homme. L’autre camionneur, sautant de voiture, du manche de son fouet, lui assena des coups qui devaient le faire souffrir horriblement ; pourtant, on aurait pu croire qu’il ne les sentait même pas, car il se tourna vers le second camionneur, puis c’est contre nous trois ensuite qu’il lutta, nous secouant d’un côté puis de l’autre avec autant de facilité, semblait-il, qu’il eût secoué de jeunes chats. Vous savez pourtant que je ne pèse pas rien, et les deux autres étaient de forts gaillards. Au début, il se battit sans prononcer un mot, mais comme, peu à peu, nous parvenions à le maîtriser, et que mes aides lui mettaient une camisole de force, il commença à crier : « Je déjouerai leurs plans ! Ils ne me voleront pas, ils ne me tueront pas ! Je me battrai pour mon seigneur et maître ! » Et il continua à lancer toutes sortes d’insanités. Nous eûmes beaucoup de difficultés à le ramener à l’établissement, puis à l’enfermer dans le cabanon. Hardy, un des surveillants, a même eu un doigt démis dans la bagarre ; mais je le lui ai remis aussitôt, et le pauvre garçon ne souffre plus. Quant aux deux camionneurs, d’abord ils nous menacèrent de porter l’affaire devant les tribunaux, et pourtant, mêlés à ces menaces, on devinait comme des regrets, des excuses de s’être laissé tous deux battre par un pauvre dément. Ils prétendaient que s’ils ne s’étaient pas donnés tant de mal pour transporter les caisses, c’est eux, au contraire, qui auraient eu le dessus. Mais ils donnaient une autre raison encore à leur défaite : leur soif quasi insupportable après ce travail qui les avait couverts de poussière. Pour comble de malheur, aucune taverne, à leur connaissance, ne se trouvait dans les environs. Je compris parfaitement où ils voulaient en venir, et quand je leur eus fait boire à chacun un bon grog, ou plutôt deux, et glissé un souverain dans la main, ils ne parlèrent plus de l’incident que pour en rire et formèrent le vœu de pouvoir se battre un jour contre un fou plus détraqué encore. Je pris leurs noms et leurs adresses, au cas où l’on aurait besoin d’eux. Les voici : Jack Smollet, de Dudding’s Rents, King George’s Road, Great Walworth, et Thomas Snelling, Peter Farley’s Row, Guide Court, Bethnal Green. Ces deux hommes travaillent chez Harris & Sons, Déménagements et expéditions par mer, Orange Master’s Yard, Soho.

« Je vous tiendrai au courant de tout ce qui se passe ici d’important, et je vous télégraphierai immédiatement s’il y a lieu. Votre dévoué,

« Patrick Hennessey. »

Mina Harker à Lucy Westenra

(Lettre restée non ouverte par la destinataire)

18 septembre.

« Ma très chère Lucy,

« Il nous arrive un bien grand malheur. Mr Hawkins vient de mourir inopinément. Certains, peut-être, comprendront mal que nous ayons tant de chagrin, mais, tous deux, nous l’aimions maintenant au point qu’il nous semble avoir perdu un père. Pour moi, je n’ai pour ainsi dire pas connu mes parents, et quant à Jonathan, s’il est cruellement frappé dans l’affection qu’il avait pour cet homme exceptionnellement généreux et qui le considérait comme son propre fils, cette disparition le laisse désarmé à un autre point de vue encore. Le sentiment de toutes les responsabilités qui, à présent, vont lui incomber, déjà le rend plus nerveux ; du moins le dit-il, et il commence à douter de lui-même. Pourtant, je l’encourage de mon mieux, et la confiance que j’ai en lui, lui donne plus de confiance en lui-même. Car c’est là le pire résultat du choc terrible dont il a été victime.

« Auparavant, il était si courageux, si énergique – s’il en fallait une preuve, ce serait l’estime que lui a précisément témoignée le pauvre Mr Hawkins en faisant de lui son associé. Il est dur de penser que les grandes qualités que la nature lui avait données sont réduites à ce point ! Pardonne-moi, ma chérie, si je viens troubler ton bonheur en te parlant de mes soucis ! Mais il me faut en parler à quelqu’un, car, devant Jonathan, je m’efforce de paraître contente et courageuse, et cela est épuisant quand on ne peut se confier à personne. Je redoute la journée d’après-demain : nous devrons aller à Londres, une des dernières volontés de Mr Hawkins étant d’être enterré auprès de son père. Et comme il n’avait plus de parents – même éloignés –, c’est Jonathan qui conduira le deuil. Mais j’essayerai d’aller te voir, ma chère Lucy, ne serait-ce que pendant quelques minutes. Pardonne-moi encore tous ces détails ! En te souhaitant mille bonnes choses, je reste

« Ta grande amie, Mina Harker. »

Journal du Dr Seward

20 septembre

Ce soir, seules la volonté, et aussi l’habitude, me font reprendre ce journal. Je me sens malheureux, abattu, découragé – comme si j’en avais assez du monde et de tout, oui, de la vie elle-même –, au point que l’ange de la mort me laisserait parfaitement impassible si je l’entendais en ce moment battre des ailes. Il est vrai que nous l’avons entendu passer ces derniers jours… D’abord, la mère de Lucy, puis le père d’Arthur, et maintenant… Mais que je poursuive mon récit…

Je retournai donc au chevet de Lucy pour permettre à Van Helsing d’aller se reposer. Tous deux, nous conseillâmes à Arthur d’en faire autant mais, d’abord, il refusa. Toutefois, lorsque je lui eus expliqué que nous aurions peut-être besoin de son aide au cours de la journée et qu’il nous fallait éviter que le manque de sommeil ajoutât encore à notre fatigue, il y consentit. Van Helsing se montra très bon pour lui :

– Venez, mon enfant, lui dit-il, vous êtes épuisé par l’angoisse et le chagrin, cela ne se comprend que trop. Vous ne devez pas rester seul. Car la solitude nourrit l’anxiété. Venez avec moi au salon, où il y a un bon feu et deux sofas. Vous vous étendrez sur l’un, moi sur l’autre, et d’être l’un près de l’autre nous réconfortera, même si nous ne nous parlons pas, même si nous nous endormons.

Arthur sortit de la chambre avec lui, non sans avoir arrêté longuement sur la pauvre Lucy un regard douloureux et aimant. Elle restait immobile dans son lit et, semblait-il, dépérissait à vue d’œil. En regardant autour de moi, je m’aperçus que le professeur n’avait pas renoncé à utiliser les fleurs d’ail : il en avait encore frotté les fenêtres, dans cette chambre comme dans l’autre ; partout, on en sentait fortement l’odeur ; et, autour du cou de la jeune fille, par-dessus le mouchoir de soie qu’il voulait qu’elle gardât tout le temps, il en avait à la hâte tressé une nouvelle guirlande. Lucy n’avait jamais paru aussi mal. Sa respiration était stertoreuse, sa bouche ouverte laissait continuellement voir ses gencives exsangues. Ses dents paraissaient plus longues, plus pointues encore que le matin même et, à cause d’un certain effet de lumière, on avait l’impression que les canines étaient encore plus longues et plus pointues que les autres dents. Je venais de m’asseoir auprès du lit, quand elle fit un mouvement comme si elle souffrait. Au moment même, quelque chose vint cogner contre la vitre. J’allai lentement jusqu’à la fenêtre, soulevai un coin du store et regardai. Il y avait un clair de lune, et je vis une grosse chauve-souris qui passait et repassait, sans doute attirée par la lumière faible cependant, de la chambre à coucher ; à tout moment, ses ailes venaient effleurer le carreau. Quand je revins m’asseoir près du lit, Lucy avait légèrement changé de position et avait rejeté les fleurs qui lui entouraient le cou. Je les remis aussi bien que je pus.

Elle ne tarda pas à s’éveiller ; j’essayai de lui faire prendre un peu de nourriture, comme Van Helsing me l’avait recommandé ; c’est à peine si elle toucha à ce que je lui présentais. On eût dit que l’avait même abandonnée maintenant cette force inconsciente qui, jusqu’ici, l’avait poussée à lutter contre la maladie, comme si elle avait voulu guérir à tout prix. Je fus frappé par le fait qu’au moment même où elle s’éveilla, elle serra contre elle la couronne de fleurs. Car, chose étrange, chaque fois qu’elle sombrait dans cet état léthargique où sa respiration devenait très difficile, elle écartait les fleurs ; chaque fois, au contraire, qu’elle s’éveillait ou était sur le point de s’éveiller, elle les saisissait comme si elle avait voulu les presser davantage contre elle. Il m’eût été impossible de me tromper à ce sujet : durant les longues heures qui suivirent, à plusieurs reprises, elle se réveilla et se rendormit, et ce furent, tour à tour, les mêmes gestes.

À six heures du soir, Van Helsing vint prendre ma place. Arthur s’était finalement assoupi et le professeur le laissa dormir. Quand il vit Lucy, j’entendis son petit sifflement, et il me dit tout bas, mais sur un ton vif :

– Levez le store ! J’ai besoin de voir clair !

Il se baissa et, son visage touchant presque celui de Lucy, il procéda à un examen minutieux. Pour ce faire, il écarta les fleurs, souleva le mouchoir de soie. Aussitôt, il sursauta et son cri s’étrangla dans sa gorge : « Mon Dieu ! » À mon tour, je me penchai, et ce que je vis me fît frémir, assez étrangement.

Les blessures à la gorge avaient complètement disparu.

Pendant cinq minutes au moins, Van Helsing resta là à regarder la pauvre enfant, l’air plus consterné, plus grave que jamais. Puis, lentement, il se retourna vers moi et me dit avec calme :

– Elle est en train de mourir ; cela ne tardera plus maintenant. Mais, entendez-moi bien, qu’elle meure dans son sommeil ou non, ce ne sera pas tout à fait la même chose. Allez éveiller ce pauvre garçon, qu’il vienne la voir une dernière fois ; il attend que nous l’appelions : nous le lui avons promis.

Je descendis dans la salle à manger, et j’éveillai Arthur. Il lui fallut un bon moment pour reprendre ses esprits, mais lorsqu’il s’aperçut que les rayons du soleil entraient par les interstices des persiennes, il pensa que le jour était plus avancé encore qu’il ne l’était en réalité. Je lui dis que Lucy dormait toujours, mais je lui avouai peu à peu que nous craignions, Van Helsing et moi, que la fin ne fût proche. Se couvrant le visage des mains, il se laissa glisser à genoux, contre le sofa ; il demeura ainsi quelques minutes en prières, la tête enfouie dans les mains, et les épaules secouées par les sanglots. Pour qu’il se relevât, je le pris par la main.

– Allons, mon vieil ami, lui dis-je ; soyez courageux, ne serait-ce que pour elle.

Dès que nous entrâmes dans la chambre de Lucy, je vis que Van Helsing, toujours plein d’attentions délicates, avait fait en sorte que tout eût l’air aussi naturel -j’allais dire aussi gai – que possible. Il avait même brossé les cheveux de Lucy répandus sur l’oreiller avec leurs beaux reflets pareils à ceux de la soie. Nous étions à peine entrés qu’elle ouvrit les yeux, et voyant son fiancé, elle murmura doucement :

– Arthur ! Mon amour ! Comme c’est bien que vous soyez là !

Il se penchait pour l’embrasser, mais Van Helsing le retint :

– Non, murmura-t-il, non, pas encore ! Mais prenez-lui la main ; cela la réconfortera bien davantage !

Arthur lui prit donc la main et s’agenouilla près du lit. Malgré tout, elle paraissait encore jolie, la douceur de ses traits s’harmonisant avec la beauté angélique de ses yeux. Peu à peu, ses paupières se fermèrent et elle s’endormit. Pendant quelques moments, sa poitrine se souleva, s’abaissa lentement, régulièrement ; à la voir respirer, on eût dit un enfant fatigué.

Puis, petit à petit, se fit à nouveau ce changement étrange que j’avais déjà remarqué au cours des dernières heures. Sa respiration devint difficile, entrecoupée de râles ; sa bouche s’entrouvrit, et les gencives blanches, retirées, rendaient les dents plus longues et plus pointues que jamais. Alors, dans un état proche de l’inconscience, elle ouvrit les yeux, le regard à la fois triste et dur, mais ce fut d’une voix douce et voluptueuse qu’elle répéta :

– Arthur ! Oh ! mon amour ! Je suis si heureuse : comme c’est bien que vous soyez là ! Embrassez-moi !

Arthur se pencha à nouveau pour l’embrasser ; mais à cet instant, Van Helsing, qui, comme moi, avait trouvé insolite le ton sur lequel la malade avait parlé, des deux mains le saisit par les épaules, le fit reculer d’un geste si violent que je m’aperçus avoir ignoré jusque-là qu’il avait tant de force, et l’envoya presque à l’autre bout de la chambre.

– Malheureux, ne faites pas ça ! s’écria-t-il. Ne faites jamais ça, par pitié pour votre âme et pour la sienne !

Arthur resta interdit l’espace d’un moment, ne sachant que dire ni que faire. Mais à peine se fut-il ressaisi, et avant même de protester contre le geste apparemment impitoyable du professeur, il se souvint des circonstances et continua à demeurer silencieux. Il attendait.

Van Helsing et moi ne quittions pas Lucy des yeux. Nous vîmes comme une convulsion de rage passer sur ses traits, et ses dents pointues se rejoignirent avec bruit, comme si elles avaient mordu quelque chose. Puis, encore une fois, les yeux se refermèrent, la respiration devint difficile.

Mais elle rouvrit bientôt les yeux qui avaient repris toute leur douceur, et sa pauvre petite main blanche et décharnée chercha celle de Van Helsing ; l’attirant à elle, elle la baisa.

– Mon ami incomparable, lui dit-elle d’une voix faible, tremblante d’une émotion indicible, mon ami incomparable qui êtes aussi le sien ! Oh ! veillez sur lui et, à moi, donnez le repos !

– Je vous le jure ! répondit le professeur avec gravité en s’agenouillant contre le lit et en faisant un serment.

Puis se tournant vers Arthur :

– Venez, mon enfant, lui dit-il, prenez-lui la main, et déposez un baiser sur son front – un seul, vous m’entendez !

Leurs regards se rencontrèrent, au lieu de leurs lèvres. Et c’est ainsi qu’ils se quittèrent.

Les yeux de la jeune fille se fermèrent ; et Van Helsing qui avait observé attentivement pendant les derniers moments, prit Arthur par le bras et l’éloigna du lit.

On entendit encore quelques râles ; puis, plus rien, plus la moindre respiration.

– C’est fini, dit Van Helsing, tout est fini. J’emmenai Arthur, descendis avec lui au salon où il se laissa tomber dans un fauteuil et, le visage dans les mains, se mit à sangloter ; à le voir ainsi, moi-même, je perdis presque tout courage.

Pourtant, j’allai rejoindre Van Helsing que je trouvai toujours auprès de Lucy et continuant à la regarder, apparemment plus intrigué que jamais. Aussitôt, je remarquai que la mort avait rendu à la pauvre enfant un peu de sa beauté ; ni ses joues ni son front n’étaient plus tirés, même ses lèvres avaient perdu leur pâleur de cadavre. On eût dit que le sang, dont le cœur maintenant n’avait plus besoin, était venu colorer les lèvres pour atténuer l’effrayant aspect de la mort.

Alors qu’elle dormait, nous la croyions mourante ; maintenant qu’elle est morte, elle a l’air de dormir .

Je me tenais à côté de Van Helsing, et je lui dis :

– Enfin, la pauvre petite est en paix ! Pour elle, les souffrances sont finies.

– Non, hélas ! murmura-t-il en tournant la tête vers moi. Non, hélas ! Elles ne font que commencer.

Je lui demandai ce qu’il voulait dire ; hochant la tête, il me répondit :

– Il est trop tôt pour agir. Attendons, voyons ce qui va se passer.