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Les Temps difficiles.  Charles Dickens
Chapitre 10. Étienne Blackpool
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J’ai la faiblesse de croire que le peuple anglais est condamné à un labeur aussi rude qu’aucun des autres peuples pour lesquels luit le soleil ; c’est une idiosyncrasie, une faiblesse personnelle, si vous voulez, qui doit faire trouver naturel que je prenne aux travailleurs un intérêt tout particulier.

Dans le quartier le plus laborieux de Cokeville ; derrière les fortifications les plus intimes de cette laide citadelle d’où des amas de briques superposées avaient inexorablement chassé la nature, tout en retenant prisonnière une atmosphère de miasmes et de gaz méphitiques ; au centre de ce labyrinthe de cours étroites entassées les unes auprès des autres, et de rues resserrées les unes contre les autres, après être venues au monde une à une, pressées qu’elles étaient de répondre au besoin de tel ou tel individu ; le tout ensemble composant une famille dénaturée qui se bouscule, s’écrase et se heurte de cruelle façon ; tout au fond et dans le coin le plus malsain de ce vaste récipient insalubre, où les cheminées, étouffées par le manque d’air, avaient dû prendre une foule de formes rabougries et recourbées, comme si chaque maison voulait annoncer, au moyen de cette enseigne, quelle espèce de gens on pouvait s’attendre à voir naître à l’intérieur ; parmi la vile multitude de Cokeville, qu’on nomme, en terme générique, les Bras (race de gens que certaines personnes verraient de meilleur œil, si la Providence eût jugé à propos de ne lui accorder que des bras, ou, tout au plus, comme aux mollusques qui peuplent les bords de la mer, un estomac par-dessus le marché), habitait un certain Étienne Blackpool, âgé de quarante ans.

Étienne paraissait en avoir davantage, mais il avait mené une vie très-laborieuse. On a dit que toute existence a ses roses et ses épines ; mais ici, par suite d’une méprise dont Étienne avait été victime, il fallait qu’un autre eût accaparé les roses de l’ouvrier, tandis que l’ouvrier avait eu la mauvaise chance d’accaparer les épines de l’autre en sus de la part qui lui revenait en propre. Il avait eu, pour me servir de son expression, un tas de malheurs. On ne le nommait communément que le vieil Étienne, ce qui était une sorte d’hommage rendu au chagrin qui lui avait valu cette vieillesse prématurée.

C’était un homme un peu courbé, avec un front ridé, l’air songeur, une grosse tête encadrée dans de longs et rares cheveux gris de fer. Le vieil Étienne aurait pu passer pour un homme très-intelligent parmi les gens de sa condition. Il n’en était rien pourtant. Il ne prenait pas rang parmi ces Bras remarquables qui, mettant bout à bout les rares intervalles de loisir de bien des années, parviennent à posséder quelque science difficile ou à acquérir des connaissances qui ne semblent pas de leur condition. Il ne comptait pas parmi les Bras qui savent prononcer des discours ou présider une assemblée. Des milliers de ses camarades savaient s’exprimer mieux que lui dans l’occasion. C’était un bon tisserand au métier mécanique et un homme d’une parfaite intégrité. Était-il quelque chose de mieux encore ? Quelles étaient ses autres qualités, si toutefois il en possédait d’autres ? Laissons-le se charger de nous l’apprendre lui-même.

Toutes les lumières de ces grandes fabriques, qui la nuit, quand elles étaient éclairées, ressemblaient à des châteaux enchantés (c’est du moins ce que disaient les voyageurs par train express), venaient de s’éteindre, et les cloches avaient sonné pour annoncer la fin de la journée de travail et ne sonnaient plus jusqu’à demain ; et les Bras, hommes et femmes, garçons et filles, s’en retournaient chez eux en faisant résonner le pavé sous leurs pas. Le vieil Étienne attendait dans la rue, en proie à cette étrange sensation qu’amenait chaque fois la suspension du mouvement de la mécanique, sensation singulière, en effet, qui lui faisait croire que le mouvement marchait ou s’arrêtait chaque soir dans sa tête, comme dans la mécanique.

« Je ne vois pas encore Rachel ! » se dit-il.

Il pleuvait, et bien des groupes de jeunes femmes passèrent auprès de lui, avec leurs châles ramenés par-dessus leurs têtes nues et retenus sous le menton, afin de protéger leur visage contre la pluie. Il fallait qu’il connût bien Rachel, car un seul coup d’œil dirigé sur chacun de ces groupes suffisait pour lui montrer qu’elle n’en faisait point partie. Enfin, il n’en passa plus ; alors il s’éloigna à son tour, murmurant d’un ton découragé :

« Allons, je l’ai encore manquée ! »

Mais il n’avait pas parcouru la longueur de trois rues, qu’il aperçut devant lui une autre de ces figures à moitié cachées sous leur enveloppe, et l’examina avec tant d’attention que peut-être il lui eût suffi d’en voir l’ombre douteuse réfléchie sur le pavé humide pour la lui faire reconnaître, si ses mouvements précipités ne la lui avaient pas dérobée. Marchant alors d’un pas plus rapide à la fois et moins bruyant, il s’élança ainsi jusqu’à ce qu’il fût arrivé tout près de cette femme, puis il reprit sa première allure, et appela « Rachel ! »

Elle se retourna, se trouvant alors sous la clarté d’une lampe ; et, soulevant un peu son capuchon, laissa voir un visage ovale, à la physionomie agréable, au teint brun et délicat, animé par une paire d’yeux d’une grande douceur et embelli par des cheveux noirs lissés avec soin. Ce visage n’avait plus l’éclat de la jeunesse, c’était celui d’une femme de trente-cinq ans.

« Ah, mon garçon, c’est toi ? » Après avoir prononcé ces paroles, accompagnées d’un sourire facile à lire dans ses traits, mais mieux encore dans ses doux yeux, elle ramena son capuchon et ils firent route ensemble.

« Je croyais que tu étais derrière moi, Rachel ?

– Non.

– Tu es partie de bonne heure ce soir ?

– Quelquefois je pars un peu plus tôt, Étienne ; quelquefois un peu plus tard. On ne peut jamais compter sur l’heure à laquelle je rentrerai.

– Ni sur l’heure à laquelle tu sors non plus, à ce qu’il me paraît, Rachel ?

– Non, Étienne. »

Il la regarda avec une expression qui annonçait une certaine contrariété, mais aussi une respectueuse et patiente conviction qu’elle avait toujours raison, quoi qu’elle fît. Cette expression n’échappa point à Rachel, car elle posa une main légère sur le bras de son compagnon, comme pour l’en remercier.

« Nous sommes de si bons amis, mon garçon, et de si vieux amis, et nous commençons à devenir si vieux, nous-mêmes…

– Toi, Rachel ? tu es aussi jeune que jamais.

– Nous serions bien embarrassés de vieillir l’un sans l’autre, Étienne, tant que nous aurons à vivre, répondit-elle en riant ; mais, dans tous les cas, nous sommes de si vieux amis, que ce serait grand péché et grand dommage de nous cacher l’un à l’autre une parole de bonne vérité. Il vaut mieux que nous ne nous promenions pas ensemble. Oh ! le temps viendra, oui. Il serait vraiment trop cruel d’en perdre l’espérance, dit-elle avec une douce gaieté qu’elle cherchait à communiquer à son ami.

– C’est cruel tout de même, Rachel.

– Tâche de ne pas y penser, et cela te paraîtra moins dur.

– Il y a longtemps que je tâche, et cela n’en va pas mieux. Mais tu as raison ; on pourrait jaser, même sur ton compte. Tu as été une telle consolation pour moi, Rachel, tu m’as fait tant de bien, tes paroles de joie m’ont si souvent relevé, que ta volonté est ma loi. Ah ! oui, ma fille, une bonne et douce loi ! Meilleure que bien des lois véritables !

– Ne te tourmente pas de ces choses-là, Étienne, répondit-elle vivement et avec un peu d’inquiétude dans le regard. Laisse donc les lois tranquilles.

– Oui, oui, dit-il en hochant lentement la tête à plusieurs reprises. Laissons-les tranquilles, laissons tout tranquille. C’est un gâchis, et voilà tout.

– Toujours un gâchis ! » dit Rachel en lui touchant encore doucement le bras, comme pour le tirer de la rêverie pendant laquelle il mordait, tout en marchant, les longs bouts de sa cravate nouée négligemment autour de son cou. Ce contact produisit un effet immédiat. Il laissa retomber le bout du mouchoir qu’il tenait entre ses dents, tourna vers elle un visage souriant et reprit d’un ton de bonne humeur :

« Oui, Rachel, ma fille, toujours un gâchis. Je ne sors pas de là. J’en reviens toujours au gâchis. Alors je me mets à y patauger et je ne puis plus m’en tirer. »

Ils avaient déjà fait quelque chemin et se trouvaient non loin de leurs demeures. Celle de la femme était la plus proche. Rachel habitait une de ces nombreuses petites rues à l’usage desquelles l’entrepreneur des funérailles le plus en vogue (il tirait une assez jolie petite somme des pauvres pompes funèbres de ce voisinage) tenait une échelle noire, pour aider ceux qui avaient enfin fini de monter et de descendre à tâtons des escaliers trop étroits, à se glisser plus commodément hors de ce monde par les fenêtres. Elle s’arrêta au coin, et lui donnant une poignée de main, lui souhaita le bonsoir.

« Bonsoir, Rachel, ma chère ; bonsoir ! »

Elle descendit la rue obscure avec sa tournure simple mais soignée, et sa démarche sereine et modeste. Il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans une humble maison près de là. Peut-être n’y avait-il pas une seule ondulation de ce châle grossier qui n’eût son intérêt aux yeux d’Étienne ; pas un son de cette voix qui ne réveillât un écho au fond de son cœur.

Lorsqu’il l’eut perdue de vue, il poursuivit son chemin pour rentrer chez lui, regardant par moments le ciel où les nuages se chassaient rapides et impétueux. Mais voilà que le temps s’éclaircit, la pluie a cessé, la lune qui brille regarde avec curiosité au fond des longues cheminées de Cokeville afin de voir les vastes fourneaux placés au-dessous, et dessine sur les murs intérieurs des fabriques des ombres gigantesques de mécaniques en repos. Le front de l’ouvrier paraissait s’éclaircir en même temps que le ciel à mesure qu’il avançait.

Sa demeure, située dans une rue assez semblable à la première, sauf qu’elle était encore plus étroite, se trouvait au-dessus d’une petite boutique. Comment se pouvait-il faire qu’il y eût des gens qui daignassent acheter ou vendre les misérables petits jouets mêlés dans la montre à des journaux d’un sou, à des morceaux de lard (on y voyait jusqu’à un gigot de porc qui devait être mis en loterie le lendemain) ? c’est ce qu’il nous importe peu de savoir pour le moment. Étienne chercha sur une planche son bout de chandelle, l’alluma à un autre bout de chandelle brûlant sur le comptoir, sans déranger la maîtresse du magasin endormie dans sa boutique, gagna l’escalier et remonta chez lui.

Son chez lui se composait d’une chambre dont plusieurs des locataires précédents n’étaient pas sans avoir fait connaissance avec l’échelle noire dont j’ai déjà parlé ; elle semblait aussi bien tenue, dans ce moment, que pouvait l’être un pareil appartement. Dans un coin, sur un vieux bureau, on voyait divers livres et quelques pages d’écriture ; l’ameublement était suffisant ; l’atmosphère en était viciée, mais la chambre était propre.

Comme il se dirigeait vers la cheminée afin de poser la chandelle sur une table à trois pieds qui se trouvait auprès, quelque chose le fit trébucher. Il se recula en abaissant la lumière, et ce quelque chose alors se souleva et prit la forme d’une femme assise à terre.

« Bonté divine, femme ! s’écria-t-il en reculant de quelques pas, comment, te voilà revenue encore une fois ! »

C’était bien une femme, mais quelle femme ! Une créature perdue, ivre, à peine capable de se maintenir dans la position qu’elle venait de prendre en appuyant à terre une main dégoûtante de saleté, tandis que, de l’autre main, elle faisait des efforts si mal dirigés pour écarter de son visage ses cheveux emmêlés, qu’elle ne réussissait qu’à s’aveugler davantage avec la boue qui les souillait ; une créature si repoussante dans ses haillons, ses souillures et ses éclaboussures, mais si doublement repoussante dans son infamie morale, que c’était une honte rien que de la voir.

Après avoir laissé échapper un ou deux jurons d’impatience et s’être stupidement griffé les cheveux avec la main dont elle n’avait pas besoin pour se soutenir, elle parvint à les écarter de façon à entrevoir l’ouvrier. Puis, toujours assise, elle se balança le corps en avant et en arrière, et avec son bras impuissant fit des gestes qui semblaient destinés à accompagner un éclat de rire, bien que le visage conservât son expression endormie et hébétée.

« Eh ! mon garçon ? C’est donc toi ? »

Quelques sons rauques qui cherchaient à exprimer ces mots sortirent enfin du gosier de la femme avec une intonation moqueuse, puis sa tête retomba sur sa poitrine.

« Revenue ? cria-t-elle au bout de quelques minutes, comme si Étienne venait seulement de prononcer ce mot. Oui ! et je reviendrai encore. Je reviendrai encore et encore et toujours. Revenue ? Oui, me voilà revenue. Et pourquoi pas ? »

Ranimée par la violence insensée avec laquelle elle avait crié ces paroles, elle réussit non sans peine à se relever enfin et se tint debout, les épaules appuyées contre le mur ; laissant pendre à son côté, par la bride, un fragment de chapeau qui semblait avoir été ramassé sur un tas de fumier, et cherchant, en le regardant, à donner à sa figure une expression de mépris.

« Je reviens vendre encore tout ce que tu as et puis je reviendrai encore et je recommencerai vingt fois ! cria-t-elle avec un mouvement qui tenait de la menace et de l’orgie d’une danse bachique. Ôte-toi de là ! (Étienne, le visage caché dans ses mains, s’était assis au bord du lit.) Ôte-toi de là ! C’est mon lit et j’ai le droit de m’y coucher. »

Elle s’avança en trébuchant, il l’évita en frissonnant, le visage toujours caché, et passa à l’autre bout de la chambre. Elle se jeta sur le lit où bientôt on l’entendit ronfler. Lui, il se laissa tomber sur une chaise qu’il ne quitta qu’une seule fois pendant toute la nuit. Ce fut pour jeter une couverture sur cette femme comme s’il eût trouvé que les mains dont il se couvrait la figure ne suffisaient pas pour la lui cacher, même au milieu de l’obscurité.