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ON TIRE LES PLANS. – PLAISIRS DU CAMPING PAR LES NUITS ÉTOILÉES ET… SOUS LA PLUIE. – ADOPTION D’UN COMPROMIS. – PREMIÈRES IMPRESSIONS DE MONTMORENCY. – CRAINTES QUE LE PROJET NE SOIT UTOPIQUE ET CRAINTES REJETÉES COMME NON FONDÉES. – LA SÉANCE EST LEVÉE.

Nous sortîmes les cartes, et tirâmes nos plans. Nous partirions le samedi suivant de Kingston. Harris et moi nous irions dans la matinée conduire le canot jusqu’à Chertsey, et George, qui ne pouvait quitter la Cité[1] avant l’après-midi (George va dormir dans une banque chaque jour de dix à quatre, le samedi excepté, où on le réveille pour le mettre dehors à deux heures), nous y rejoindrait.

Devrions-nous coucher sous la tente ou dans les auberges ? George et moi préférions camper en plein air. Ce serait si sauvage, si libérateur, d’une simplicité biblique !

Lentement, le souvenir doré du soleil s’évanouit au cœur des nuages gris et mornes. Silencieux comme des enfants tristes, les oiseaux se sont tus ; seuls le cri plaintif du coq de bruyère et le croassement rauque de la corneille troublent la paix vespérale des eaux du fleuve où le jour mourant exhale son dernier souffle.

Du couvert secret qui borde les rives, l’armée fantasmagorique de la Nuit dépêche ses ombres grises qui rampent, silencieuses, vers les dernières lueurs attardées et frôlent de leurs pieds invisibles les hautes herbes ondulantes parmi les soupirs des roseaux. Et la Nuit, sur son trône d’ébène, déploie ses ailes noires pour en couvrir le monde, étendant son règne silencieux du haut de son palais fantôme que les étoiles éclairent d’une lueur pâle.

Alors nous abordons dans quelque crique paisible ; nous dressons la tente, préparons puis mangeons un souper frugal. Ensuite nous bourrons nos grosses pipes et fumons, tout en bavardant si doucement qu’il nous semble fredonner. Nous nous taisons parfois, et le fleuve, qui joue à l’entour de l’esquif, chuchote ses histoires de jadis, ses secrets, entonnant tout bas la vieille mélopée enfantine qu’il chante depuis toujours – et qu’il chantera encore dans mille et mille ans, avant que sa voix ne vieillisse puis se casse –, une chanson que nous, qui avons appris à aimer son visage changeant, qui si souvent nous sommes laissé porter dessus son sein fluide, croyons comprendre un peu, bien que les mots nous manquent pour exprimer ce qu’il nous conte.

Assis là, sur la rive, nous contemplons la lune qui, l’aimant elle aussi, se penche sur lui pour un baiser de sœur et l’enlace étroitement entre ses bras d’argent. Et nous le regardons couler, chantonnant et murmurant sans cesse, à la rencontre de sa reine : la mer ! Nos propres voix bientôt se taisent, nos pipes s’éteignent, et nous, jeunes gens bien ordinaires, tandis que monte en notre esprit un flot de pensées mi-douces, mi-amères, n’éprouvons plus ni désir ni besoin de parler.

Il est temps alors de nous lever en riant, de secouer les cendres de nos pipes encore tièdes, de nous souhaiter « Bonne nuit » et, bercés par le clapotis de l’eau et le bruissement des feuilles, de nous endormir sous les étoiles et de rêver que la terre est redevenue jeune – jeune et belle comme elle l’était avant que les siècles perturbés et fébriles eussent ridé son beau visage, avant que les péchés et les folies de ses enfants eussent racorni son cœur, aimable comme elle l’était aux jours lointains où, jeune maman, elle nous dorlotait, nous ses petits, contre son sein profond, avant que les séductions d’une civilisation factice nous eussent arrachés à ses tendres bras, avant que les ricanements empoisonnés du faux et du clinquant nous eussent fait renier la vie simple que nous menions avec elle, dans la demeure somptueuse où l’humanité naquit, voici des lustres et des lustres !

« Et s’il pleuvait ? » dit Harris.

Impossible d’élever Harris vers les hauteurs. Il n’y a en lui aucune aspiration à l’infini. Harris ne pleure jamais « sans savoir pourquoi ». Que ses yeux viennent à s’emplir de larmes, vous pouvez parier qu’il a mangé des oignons crus ou versé trop de sauce piquante sur sa côtelette.

Si, d’aventure, un soir, vous vous trouviez au bord de la mer avec Harris et lui disiez : « Chut ! N’entends-tu pas ? N’est-ce pas le chant des sirènes qui monte des profondeurs marines, ou l’hymne funèbre qu’entonnent les âmes en peine, pleurant leurs dépouilles blanchies prisonnières des algues ? », Harris vous prendrait par le bras et dirait : « Je vois ce que c’est, mon vieux. Allons, viens avec moi. Il y a un troquet à deux pas d’ici, où on sert le meilleur whisky que tu aies jamais goûté… Rien de tel pour te remettre d’aplomb en moins de deux. »

Harris connaît toujours un troquet-à-deux-pas-d’ici où la merveille des merveilles vous attend au fond d’un verre. Je suis sûr que si vous rencontriez Harris au paradis (à supposer que la chose soit vraisemblable), il vous accueillerait d’entrée par un « Bienvenue à bord, mon vieux. J’ai déniché un troquet-à-deux-pas-d’ici où on te sert un nectar à faire damner les anges ! »

Dans le cas présent, toutefois, sa façon pratique d’aborder le sujet ne manquait pas d’intérêt : camper en plein air par temps de pluie n’a rien d’agréable.

Le soir tombe. Vous êtes trempé comme une soupe, il y a cinq bons centimètres de flotte dans le bateau et plus un seul mégot de sec. Vous trouvez enfin un endroit un peu moins fangeux que les autres où débarquer. Deux d’entre vous déplient la tente et entreprennent de la dresser.

La toile ruisselle et pèse. Elle claque au vent, s’abat sur vous, s’entortille autour de votre tête et vous, vous sentez la crise de nerfs qui pointe. Cependant la pluie ne cesse de tomber à seaux. C’est déjà assez difficile de dresser une tente par temps sec ; dans ces conditions, cela tient de la prouesse et du calvaire. Au lieu de vous aider, il vous semble que l’autre ne fait que des bêtises. À peine venez-vous de disposer impeccablement votre côté, qu’il tire un grand coup du sien, et tout est à refaire.

« Hé là ! à quoi joues-tu ? criez-vous.

– À quoi joues-tu, toi ? veux-tu dire ! rétorque-t-il du tac au tac. Laisse aller, tu veux bien ?

– Mais ne tire pas comme ça ! Tu as tout démoli, espèce d’andouille ! lancez-vous.

– Ce n’est pas moi, c’est toi ! hurle-t-il à son tour. Laisse aller de ton côté, je te dis !

– Et moi je te dis que tu as tout démoli, grondez-vous, regrettant de ne pas être plus près de lui ! Tu as tiré si fort que tous les piquets sont arrachés !

– Quel crétin ! » l’entendez-vous marmonner dans sa barbe.

Survient une secousse brutale, et votre côté vous échappe. Vous reposez votre maillet et entreprenez de faire le tour pour dire votre façon de penser au copain qui, au même instant, fait le tour dans le même sens, animé de la même intention. Et, vous injuriant l’un l’autre, vous vous poursuivez autour de la tente qui finit par s’effondrer lamentablement et vous laisse face à face, à vous dévisager par dessus les décombres. Vibrant de la même indignation, vous vous écriez alors tous les deux à la fois :

« Et voilà ! Qu’est-ce que je t’avais dit ! »

Cependant, le troisième compagnon, qui avait charge d’écoper le bateau et qui en revient les manches trempées et la voix enrouée d’avoir juré tout seul sans discontinuer depuis dix minutes, voudrait bien savoir, par tous les diables ! à quoi vous vous amusez et pourquoi cette foutue tente n’est pas encore debout.

Pour finir, tant bien que mal, la voilà dressée, et vous débarquez le matériel. Il est hors de question de faire un feu de bois. Vous allumez donc le réchaud à alcool, autour duquel vous vous rassemblez.

L’eau de pluie est l’élément principal du dîner Le pain en regorge, le bifteck y baigne, et la confiture, le beurre, le sel et le café s’y sont dissous en un curieux potage.

Le repas se termine sur la découverte que le tabac est mouillé et que vous ne pourrez pas fumer. Par bonheur vous avez une bouteille de remontant (le bien nommé) qui, pris à la dose adéquate, vous redonne suffisamment le goût de vivre pour que vous parveniez à vous coucher.

Un moment plus tard, vous rêvez qu’un éléphant est brutalement venu s’asseoir sur votre poitrine, ou que le volcan a fait irruption et vous a projeté au fond de la mer. Vous vous réveillez avec l’idée qu’une terrible catastrophe a réellement eu lieu. Votre première impression est que la fin du monde est arrivée ; puis vous vous raisonnez : « C’est impossible, ce sont plutôt des voleurs et des assassins, ou peut-être le feu », et vous hurlez les mots appropriés en pareilles circonstances. Hélas ! aucun secours n’arrive, et tout ce que vous savez, c’est que des milliers de coups de pied s’abattent sur vous, et que vous étouffez.

Quelqu’un d’autre semble avoir également des difficultés. Ses cris affaiblis vous parviennent de sous votre lit. Résolu, quoi qu’il advienne, à ne céder votre vie qu’à prix d’or, vous luttez farouchement, donnant des poings et des pieds à droite, à gauche. Soudain, une résistance cède, et votre tête émerge à l’air libre. À deux pas, vous distinguez la silhouette d’un bandit à demi nu bien résolu à vous occire ; et vous vous apprêtez à un combat sans merci, lorsque l’idée vous effleure qu’il s’agit peut-être de Jim.

« Tiens, c’est toi ? vous dit-il, vous reconnaissant au même moment.

– Oui, répondez-vous Que s’est-il passe ?

– Le vent a dû renverser cette fichue tente. Où est Bill ? »

Alors vous appelez en chœur « Bill ! », et le sol sous vos pieds ondule et se soulève, et la voix étouffée, que vous entendiez il y a un instant, réplique :

« Vous ne voyez donc pas que vous me marchez dessus ! »

Et Bill s’extirpe des ruines, loque boueuse et chiffonnée, d’une humeur franchement massacrante, car il est évidemment persuadé que vous l’avez fait exprès.

Le lendemain matin, le rhume attrapé la nuit vous a ôté toute voix, cependant que les événements nocturnes vous ont doté d’une forte dose d’agressivité. Et vous passez votre petit déjeuner à vous chuchoter péniblement des injures.

Nous décidâmes, en conséquence, que nous coucherions à la belle étoile quand il ferait beau et que nous irions à l’hôtel ou à l’auberge, comme des personnes respectables, quand il pleuvrait, ou simplement pour le plaisir de changer un peu.

Montmorency salua ce compromis avec enthousiasme. La solitude romantique n’est pas précisément son fort. Que l’atmosphère soit à la gaieté et même au tapage, et il frétille de tout son poil. À le voir, on croirait volontiers qu’il est, sous la forme d’un petit fox-terrier, un ange envoyé sur la terre ; pour une raison d’ailleurs inconnue des hommes, Montmorency vous a un de ces airs de « Oh ! que ce monde est terrible et comme je voudrais faire quelque chose pour le rendre meilleur et plus noble » qui a déjà fait pleurer plus d’une pieuse et vieille dame, et plus d’un noble vieillard.

Quand il a commencé de vivre à mes crochets, je n’ai jamais pensé le garder bien longtemps. Souvent, je le regardais, assis sur le tapis, les yeux levés sur moi, et je me disais : « Ce chien ne vivra pas. Il rejoindra bientôt nuages et séraphins, emporté sur un char de feu, c’est fatal. »

Mais après que j’eus remboursé la douzaine de poulets qu’il avait égorgés, après que je l’eus tiré par la peau du cou – grognant et gigotant – de cent quatorze bagarres de rues, quand une mégère m’eut traité d’assassin en me brandissant sous le nez la dépouille de son pauvre chat, quand mon voisin m’eut poursuivi en justice pour laisser en liberté une bête féroce qui l’avait assiégé plus de deux heures durant par une nuit glaciale dans sa remise à outils (d’où il n’osait plus sortir), et quand j’eus appris que le jardinier avait, à mon insu, gagné trente shillings en l’engageant dans des concours à tuer des rats, alors je songeai que, tout bien pesé, Montmorency avait une espérance de vie des plus normales et que le ciel risquait d’attendre encore longtemps le retour de son ange.

Rôder autour des écuries, ameuter une bande des chiens les plus louches qui soient et les entraîner dans les faubourgs pour se battre avec des collègues non moins louches, voilà la « vraie vie » selon Montmorency. C’est pourquoi, comme je l’ai dit, celui-ci accueillit avec enthousiasme la perspective de loger dans les hôtels et les auberges. Quand, à la satisfaction générale, la question du coucher fut réglée, il ne nous resta plus qu’à discuter du matériel que nous emporterions. Nous venions à peine d’entamer le sujet, que Harris déclara qu’il avait sa dose de palabres pour la nuit, et nous proposa de sortir nous détendre un peu, ajoutant qu’il venait de découvrir un troquet-à-deux-pas-d’ici, où on servait un whisky irlandais qui valait le déplacement.

George avoua qu’il se sentait la gorge sèche (je n’ai jamais connu George autrement qu’assoiffé) ; et comme j’avais moi-même le sentiment qu’un grog au whisky, bien chaud, avec une tranche de citron, ne pouvait me faire que du bien, le débat fut reporté d’un commun accord au lendemain soir ; et l’assemblée, s’étant chapeautée, sortit.

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[1] Quartier des affaires et des banques, où travaille George.