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C’était un samedi soir de la quatrième année de mon apprentissage chez Joe. Un groupe entourait le feu des Trois jolis Bateliers et prêtait une oreille attentive à M. Wopsle, qui lisait le journal à haute voix. Je faisais partie de ce groupe.

Un crime qui causait grande rumeur dans le public venait d’être commis, et M. Wopsle, en le racontant, avait l’air d’être plongé dans le sang jusqu’aux sourcils. Il appuyait sur chaque adjectif exprimant l’horreur, et s’identifiait avec chacun des témoins de l’enquête. Nous l’entendions gémir comme la victime : « C’en est fait de moi ! » et comme l’assassin, mugir d’un ton féroce : « Je vais régler votre compte ! » Il nous fit la déposition médicale, en imitant sans s’y tromper le praticien de notre endroit. Il bégaya en tremblant comme le vieux gardien de la barrière qui avait entendu les coups, avec une imitation si parfaite de cet invalide à moitié paralysé, qu’il était permis de douter de la compétence morale de ce témoin. Entre les mains de M. Wopsle, le coroner devint Timon d’Athènes, et le bedeau, Coriolan. M. Wopsle était enchanté de lui-même et nous en étions tous enchantés aussi. Dans cet agréable état d’esprit, nous rendîmes un verdict de meurtre avec préméditation.

Alors, et seulement alors, je m’aperçus de la présence d’un individu étranger au pays qui était assis sur le banc en face de moi, et qui regardait de mon côté. Un certain air de mépris régnait sur son visage, et il mordait le bout de son énorme index, tout en examinant les figures des spectateurs qui entouraient M. Wopsle.

« Eh bien ! dit-il à ce dernier, dès que celui-ci eut terminé sa lecture, vous avez arrangé tout cela à votre satisfaction, je n’en doute pas ? »

Chacun leva les yeux et tressaillit, comme si c’eût été l’assassin. Il nous regarda d’un air froid et tout à fait sarcastique.

« Coupable, c’est évident, fit-il. Allons, voyons, dites !

– Monsieur, répondit M. Wopsle, sans avoir l’air de vous connaître, je n’hésite pas à vous répondre : coupable, en effet ! »

Là-dessus, nous reprîmes tous assez de courage pour faire entendre un léger murmure d’approbation.

« Je le savais, dit l’étranger, je savais ce que vous pensiez et ce que vous disiez ; mais je vais vous faire une question. Savez-vous, ou ne savez-vous pas que la loi anglaise suppose tout homme innocent, jusqu’à ce qu’on ait prouvé… prouvé… et encore prouvé qu’il est coupable.

– Monsieur, commença M. Wopsle, en ma qualité d’Anglais, je…

– Allons ! dit l’étranger à M. Wopsle, en mordant son index, n’éludez pas la question. Ou vous le savez, ou vous ne le savez pas. Lequel des deux ? »

Il tenait sa tête en avant, son corps en arrière, d’une façon interrogative, et il étendait son index vers M. Wopsle.

« Allons, dit-il, le savez-vous ou ne le savez-vous pas ?

– Certainement, je le sais, répondit M. Wopsle.

– Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas dit tout de suite ? Je vais vous faire une autre question, continua l’étranger, en s’emparant de M. Wopsle, comme s’il avait des droits sur lui : Savez-vous qu’aucun des témoins n’a encore subi de contre-interrogatoire ? »

M. Wopsle commençait :

« Tout ce que je puis dire, c’est que… »

Quand l’étranger l’arrêta.

« Comment, vous ne pouvez pas répondre : oui ou non !… Je vais vous éprouver encore une fois. »

Il étendit son doigt vers lui.

« Attention ! Savez-vous ou ne savez-vous pas qu’aucun des témoins n’a encore subi de contre-interrogatoire ?… Allons, je ne vous demande qu’un mot : Oui ou non ? »

M. Wopsle hésita, et nous commencions à avoir de lui une assez pauvre opinion.

« Allons, dit l’étranger, je viens à votre secours ; vous ne le méritez pas, mais j’y viens. Jetez un coup d’œil sur ce papier que vous tenez à la main. Qu’est-ce que c’est ?

– Qu’est-ce que c’est ? répéta M. Wopsle interloqué.

– Est-ce, continua l’étranger, d’un ton sarcastique et soupçonneux, est-ce le papier imprimé dans lequel vous venez de lire ?

– Sans doute.

– Sans doute. Maintenant, revenons à ce journal, et dites-moi s’il constate que le prisonnier a dit positivement que ses conseils légaux lui avaient conseillé de réserver sa défense ?

– J’ai lu cela tout à l’heure, commença M. Wopsle.

– Qu’importe ce que vous avez lu ? Vous pouvez lire le Pater à rebours si cela vous fait plaisir, et cela a dû vous arriver plus d’une fois. Cherchez dans le journal… Non, non, non mon ami, pas en haut de la colonne, vous devez bien le savoir ; en bas, en bas. »

Nous commencions tous à voir en M. Wopsle un homme rempli de subterfuges.

« Eh bien ! y êtes-vous ?

– Voici, di M. Wopsle.

– Bien. Suivez maintenant le passage et dites-moi s’il annonce positivement que le prisonnier a dit que ses conseils légaux lui ont conseillé de réserver sa défense. Allons ! y a-t-il de cela ?

– Ce ne sont pas là les mots exacts, répondit M. Wopsle.

– Pas les mots exacts, soit, répéta l’inconnu avec amertume, mais est-ce bien la même substance ?

– Oui, dit M. Wopsle.

– Oui ! répéta l’étranger en promenant son regard sur la compagnie et tenant sa main étendue vers le témoin Wopsle ; et maintenant je vous demande ce que vous pensez d’un homme qui, ayant ce passage sous les yeux, peut s’endormir tranquillement après avoir déclaré coupable un de ses semblables, sans même l’avoir entendu ? »

Nous nous mîmes tous à soupçonner que M. Wopsle n’était pas du tout l’homme que nous avions pensé jusque-là, et que la vérité sur son compte commençait à se faire jour.

« Et souvenez-vous que ce même homme, continua l’étranger en dirigeant lourdement son doigt vers M. Wopsle, que ce même homme pourrait être appelé à siéger comme juré dans ce même procès, après s’être ainsi prononcé d’avance, et qu’il retournerait au sein de sa famille et mettrait tranquillement sa tête sur son oreiller, après avoir juré d’écouter avec impartialité, et de juger de même, entre le roi, notre souverain maître, et le prisonnier amené à la barre, et de rendre un verdict basé sur l’entière évidence… Que Dieu lui vienne en aide ! »

Nous étions tous persuadés maintenant que l’infortuné M. Wopsle avait été trop loin, et qu’il ferait mieux d’abandonner cette voie dangereuse pendant qu’il en était encore temps. L’étrange individu, avec un air d’autorité incontestable et une manière de nous faire comprendre qu’il savait sur chacun de nous quelque chose de secret, qu’il ne tenait qu’à lui de dévoiler, quitta sa place et vint se placer dans l’espace laissé libre entre les bancs, où il resta debout devant le feu, sa main gauche dans sa poche et l’index de sa main droite dans sa bouche.

« D’après les informations que j’ai reçues, dit-il, en nous passant en revue, j’ai quelque raison de croire qu’il y a parmi vous un forgeron du nom de Joseph ou Joe Gargery. Qui est-ce ?

– Le voici, » fit Joe.

L’étrange individu lui fit signe de quitter sa place, ce que Joe fit aussitôt.

« Vous avez un apprenti, continua l’étranger, vulgairement connu sous le nom de Pip. Est-il ici ?

– Me voici, » m’écriai-je.

L’étranger ne me reconnut pas, mais moi je le reconnus pour être le même monsieur que j’avais rencontré sur l’escalier, lors de ma seconde visite à miss Havisham. Il était trop reconnaissable pour que j’eusse pu l’oublier. Je l’avais reconnu dès que je l’avais aperçu sur le banc, occupé à nous regarder, et maintenant qu’il avait la main sur mon épaule, je pouvais l’examiner tout à mon aise. C’était bien la même tête large, le même teint brun, les mêmes yeux, les mêmes sourcils épais, la même grosse chaîne de montre, les mêmes gros points noirs à la place de la barbe et des favoris, et jusqu’à l’odeur de savon que j’avais sentie sur sa grande main.

« Je désire avoir un entretien particulier avec vous deux, dit-il, après m’avoir examiné à loisir. Cela demandera quelque temps ; peut-être ferions-nous mieux de nous rendre chez vous. Je préfère ne pas commencer ici la communication que j’ai à vous faire. Après, vous en raconterez à vos amis, peu ou beaucoup, comme il vous plaira, cela ne me regarde pas. »

Au milieu d’un imposant silence, nous sortîmes tous les trois des Trois jolis Bateliers. Tout en marchant, l’étranger jetait de temps à autre un regard de mon côté ; et il lui arrivait aussi parfois de mordre son doigt. En approchant de la maison, Joe, ayant un vague pressentiment que la circonstance devait être importante et demandait une certaine cérémonie, courut en avant pour ouvrir la grande porte. Notre conférence eut lieu dans le salon de gala, que rehaussait fort peu l’éclat d’une seule chandelle.

L’étrange personnage commença par s’asseoir devant la table, tira à lui la chandelle et parcourut quelques paperasses contenues dans son portefeuille, puis il déposa ce portefeuille sur la table, mit la chandelle un peu de côté, et après avoir cherché à découvrir dans l’obscurité l’endroit où Joe et moi nous étions placés :

« Je me nomme Jaggers, dit-il, et je suis homme de loi à Londres, où mon nom est assez connu. J’ai une affaire singulière à traiter avec vous, et je commence par vous dire que ce n’est pas moi personnellement qui l’ai conçue ; si l’on m’avait demandé mon avis, je ne serais pas ici… On ne me l’a pas demandé, c’est pourquoi vous me voyez. Je fais ce que j’ai à faire comme agent confidentiel d’un autre, rien de plus, rien de moins. »

Trouvant sans doute qu’il ne nous distinguait pas assez bien de sa place, il se leva, jeta une de ses jambes sur le dos d’une chaise, et resta ainsi, un pied sur la chaise et l’autre à terre.

« Maintenant, Joseph Gargery, je suis porteur d’une offre pour vous débarrasser de ce jeune homme, votre apprenti. Refuseriez-vous d’annuler son contrat, s’il vous le demandait dans son intérêt et ne demanderiez-vous pas de dédommagement ?

– Que Dieu me garde de demander quoi que ce soit, pour aider mon petit Pip à parvenir ! dit Joe tout étonné, en ouvrant de grands yeux.

– Que Dieu me garde est très pieux, mais n’a absolument rien à faire ici, répondit Jaggers. La question est : Voulez-vous quelque chose pour cela ? Demandez-vous quelque chose ?

– La réponse, riposta sévèrement Joe est : Non ! »

Il me semble qu’à ce moment M. Jaggers regarda Joe comme s’il découvrait un fameux niais, à cause de son désintéressement ; mais j’étais trop surpris et ma curiosité trop éveillée pour en être bien certain.

« Très bien, dit M. Jaggers ; rappelez-vous ce que vous venez d’admettre, et n’essayez pas de revenir là-dessus tout à l’heure.

– Qui est-ce qui essaye de revenir sur quoi que ce soit ? repartit Joe.

– Je ne dis pas qu’on essaye. Connaissez-vous certain proverbe ?

– Oui, je connais les proverbes, dit Joe.

– Mettez-vous alors dans la tête qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, et que quand on peut tenir, il ne faut pas lâcher. Mettez-vous bien cela dans la tête, n’est-ce pas ? répéta M. Jaggers, en fermant les yeux et en faisant un signe de tête à Joe, comme s’il cherchait à se rappeler quelque chose qu’il oubliait. Maintenant, revenons à ce jeune homme et à la communication que j’ai à vous faire. Il a de grandes espérances. »

Joe et moi nous ouvrîmes la bouche et nous nous regardâmes l’un l’autre.

« Je suis chargé de lui apprendre, dit M. Jaggers en jetant son doigt de mon côté, qu’il doit prendre immédiatement possession d’une fort belle propriété ; de plus, que c’est le désir du possesseur actuel de cette belle propriété qu’il sorte sans retard de ses habitudes actuelles et soit élevé en jeune homme comme il faut ; en jeune homme qui a de grandes espérances. »

Mon rêve était éclos, les folles fantaisies de mon imagination étaient dépassées par la réalité, miss Havisham se chargeait de ma fortune sur une grande échelle.

« Maintenant, monsieur Pip, poursuivit l’homme de loi, c’est à vous que j’adresse ce qui me reste à dire. Primo, vous saurez que la personne qui m’a donné mes instructions exige que vous portiez toujours le nom de Pip. Vous n’avez nulle objection, je pense, à faire ce petit sacrifice à vos grandes espérances. Mais si vous voyez quelques objections, c’est maintenant qu’il faut les faire. »

Mon cœur battait si vite et les oreilles me tintaient si fort, que c’est à peine si je pus bégayer :

« Je n’ai aucune objection à faire à toujours porter le nom de Pip.

– Je pense bien ! Secundo, monsieur Pip, vous saurez que le nom de la personne… de votre généreux bienfaiteur doit rester un profond secret pour tous et même pour vous jusqu’à ce qu’il plaise à cette personne de le révéler. Je suis à même de vous dire que cette personne se réserve de vous dévoiler ce mystère de sa propre bouche, à la première occasion. Cette envie lui prendra-t-elle ? je ne saurais le dire, ni personne non plus… Maintenant, vous devez bien comprendre qu’il vous est très positivement défendu de faire aucune recherche sur ce sujet, ou même aucune allusion, quelque éloignée qu’elle soit, sur la personne que vous pourriez soupçonner. Dans toutes les communications que vous devez avoir avec moi, si vous avez des soupçons au fond de votre cœur, gardez-les. Il est inutile de chercher dans quel but on vous fait ces défenses ; qu’elles proviennent d’un simple caprice ou des raisons les plus graves et les plus fortes, ce n’est pas à vous de vous en occuper. Voilà les conditions que vous devez accepter dès à présent, et vous engager à remplir. C’est la seule chose qui me reste à faire des instructions que j’ai reçues de la personne qui m’envoie, et pour laquelle je ne suis pas autrement responsable… Cette personne est la personne sur laquelle reposent toutes vos espérances. Ce secret est connu seulement de cette personne et de moi. Encore une fois ces conditions ne sont pas difficiles à observer ; mais si vous avez quelques objections à faire, c’est le moment de les produire. »

Je balbutiai de nouveau avec la même difficulté :

« Je n’ai aucune objection à faire à ce que vous me dites.

– Je pense bien ! Maintenant, monsieur Pip, j’ai fini d’énumérer mes stipulations. »

Bien qu’il m’appelât M. Pip et commençât à me traiter en homme, il ne pouvait se débarrasser d’un certain air important et soupçonneux ; il fermait même de temps en temps les yeux et jetait son doigt de mon côté tout en parlant, comme pour me faire comprendre qu’il savait sur mon compte bien des choses dont il ne tenait qu’à lui de parler.

« Nous arrivons, maintenant, dit-il, aux détails de l’arrangement. Vous devez savoir que, quoique je me sois servi plus d’une fois du mot : espérances, on ne vous donnera pas que des espérances seulement. J’ai entre les mains une somme d’argent qui suffira amplement à votre éducation et à votre entretien. Vous voudrez bien me considérer comme votre tuteur. Oh ! ajouta-t-il, comme j’allais le remercier, sachez une fois pour toutes qu’on me paye mes services et que sans cela je ne les rendrais pas. Il faut donc que vous receviez une éducation en rapport avec votre nouvelle position, et j’espère que vous comprendrez la nécessité de commencer dès à présent à acquérir ce qui vous manque. »

Je répondis que j’en avais toujours eu grande envie.

« Il importe peu que vous en ayez toujours eu l’envie, monsieur Pip, répliqua M. Jaggers, pourvu que vous l’ayez maintenant. Me promettez-vous que vous êtes prêt à entrer de suite sous la direction d’un précepteur ? Est-ce convenu ?

– Oui, répondis-je, c’est convenu.

– Très bien. Maintenant, il faut consulter vos inclinations. Je ne trouve pas que ce soit agir sagement ; mais je fais ce qu’on m’a dit de faire. Avez-vous entendu parler d’un maître que vous préfériez à un autre ? »

Je n’avais jamais entendu parler d’aucun maître que de Biddy et de la grand’tante de M. Wopsle, je répondis donc négativement.

« Je connais un certain maître, qui, je crois, remplirait parfaitement le but que l’on se propose, dit M. Jaggers, je ne vous le recommande pas, remarquez-le bien, parce que je ne recommande jamais personne ; le maître dont je parle est un certain M. Mathieu Pocket.

– Ah ! fis-je tout saisi, en entendant le nom du parent de miss Havisham, le Mathieu dont Mrs et M. Camille avaient parlé, le Mathieu qui devait être placé à la tête de miss Havisham, quand elle serait étendue morte sur la table.

– Vous connaissez ce nom ? » dit M. Jaggers, en me regardant d’un air rusé et en clignant des yeux, en attendant ma réponse.

Je répondis que j’avais déjà entendu prononcer ce nom.

« Oh ! dit-il, vous l’avez entendu prononcer ; mais qu’en pensez-vous ? »

Je dis, ou plutôt j’essayai de dire, que je lui étais on ne peut plus reconnaissant de cette recommandation.

« Non, mon jeune ami ! interrompit-il en secouant tout doucement sa large tête. Recueillez-vous… cherchez… »

Tout en me recueillant, mais ne trouvant rien, je répétai que je lui étais très reconnaissant de sa recommandation.

« Non, mon jeune ami, fit-il en m’interrompant de nouveau ; puis, fronçant les sourcils et souriant tout à la fois : Non… non… non… c’est très bien, mais ce n’est pas cela. Vous êtes trop jeune pour que je me contente de cette réponse : recommandation n’est pas le mot, monsieur Pip ; trouvez-en un autre. »

Me reprenant, je lui dis alors que je lui étais fort obligé de m’avoir indiqué M. Mathieu Pocket.

« C’est mieux ainsi ! » s’écria M. Jaggers.

Et j’ajoutai :

« Je serais bien aise d’essayer de M. Mathieu Pocket.

– Bien ! Vous ferez mieux de l’essayer chez lui. On le préviendra. Vous pourrez d’abord voir son fils qui est à Londres. Quand viendrez-vous à Londres ? »

Je répondis en jetant un coup d’œil du côté de Joe, qui restait immobile et silencieux :

« Je suis prêt à m’y rendre de suite.

– D’abord, dit M. Jaggers, il vous faut des habits neufs, au lieu de ces vêtements de travail. Disons donc d’aujourd’hui en huit jours… Vous avez besoin d’un peu d’argent… faut-il vous laisser une vingtaine de guinées ? »

Il tira de sa poche une longue bourse, compta avec un grand calme vingt guinées, qu’il mit sur la table et les poussa devant moi. C’était la première fois qu’il retirait sa jambe de dessus la chaise. Il se rassit les jambes écartées, et se mit à balancer sa longue bourse en lorgnant Joe de côté.

« Eh bien ! Joseph Gargery, vous paraissez confondu ?

– Je le suis, dit Joe d’un ton très décidé.

– Il a été convenu que vous ne demanderiez rien pour vous, souvenez-vous en.

– Ça a été convenu, répondit Joe, c’est bien entendu et ça ne changera pas, et je ne vous demanderai jamais rien de semblable.

– Mais, dit M. Jaggers en balançant sa bourse, si j’avais reçu les instructions nécessaires pour vous faire un cadeau comme compensation ?

– Comme compensation de quoi ? demanda Joe.

– De la perte de ses services. »

Joe appuya sa main sur mon épaule, aussi délicatement qu’une femme. J’ai souvent pensé depuis qu’il ressemblait, avec son mélange de force et de douceur, à un marteau à vapeur, qui peut aussi bien broyer un homme que frapper légèrement une coquille d’œuf.

« C’est avec une joie que rien ne peut exprimer, dit-il, et de tout mon cœur, que j’accueille le bonheur de mon petit Pip. Il est libre d’aller aux honneurs et à la fortune, et je le tiens quitte de ses services. Mais ne croyez pas que l’argent puisse compenser pour moi la perte de l’enfant que j’ai vu grandir dans la forge, et qui a toujours été mon meilleur ami !… »

Ô ! bon et cher Joe, que j’étais si près de quitter avec tant d’indifférence, je te vois encore passer ton robuste bras de forgeron sur tes yeux ! Je vois encore ta large poitrine se gonfler, et j’entends ta voix expirer dans des sanglots étouffés ! Ô ! cher, bon, fidèle et tendre Joe ! Je sens le tremblement affectueux de ta grosse main sur mon bras aussi solennellement aujourd’hui que si c’était le frôlement de l’aile d’un ange.

Mais, à ce moment, j’encourageais Joe. J’étais ébloui par ma fortune à venir, et il me semblait impossible de revenir sur mes pas par les sentiers que nous avions parcourus ensemble. Je suppliai Joe de se consoler, puisque, comme il le disait, nous avions toujours été les meilleurs amis du monde, et, comme je le disais, moi, que nous le serions toujours. Joe s’essuya les yeux avec celle de ses mains qui restait libre, et il n’ajouta pas un seul mot.

M. Jaggers avait vu et entendu tout cela, comme un homme prévenu que Joe était l’idiot du village, et moi son gardien. Quand ce fut fini, il pesa dans sa main la bourse qu’il avait cessé de faire balancer.

« Maintenant, Joseph Gargery, je vous avertis que ceci est votre dernier recours. Je ne connais pas de demi-mesures : si vous voulez le cadeau que je suis chargé de vous faire, parlez et vous l’aurez ; si, au contraire, comme vous le prétendez… »

Ici, à mon grand étonnement, il fut interrompu par les brusques mouvements de Joe, qui tournait autour de lui, ayant grande envie de tomber sur lui et de lui administrer quelques vigoureux coups de poing.

« Je prétends, cria Joe, que si vous venez dans ma maison pour me harceler et m’insulter, vous allez sortir ! Oui, je le dis et je vous le répète, si vous êtes un homme, sortez ! Je sais ce que je dis, ce que j’ai dit une fois, je n’en démords jamais ! »

Je pris Joe à part, il se calma aussitôt, et se contenta simplement de me répéter d’une manière fort obligeante et comme un avertissement poli pour ceux que cela pouvait concerner, qu’il ne se laisserait ni harceler ni insulter chez lui. M. Jaggers s’était levé pendant les démonstrations peu pacifiques de Joe, et il avait gagné la porte sans bruit, il est vrai, mais aussi sans témoigner la moindre disposition à rentrer. Il m’adressa de loin les dernières recommandations que voici :

« Eh bien, monsieur Pip, je pense que plus tôt vous quitterez cette maison et mieux vous ferez, puisque vous êtes destiné à devenir un monsieur comme il faut : que ce soit donc dans huit jours. Vous recevrez d’ici là mon adresse ; vous pourrez prendre un fiacre en arrivant à Londres, et vous vous ferez conduire directement chez moi. Comprenez que je n’exprime aucune opinion quelconque sur la mission toute de confiance dont je suis chargé ; je suis payé pour la remplir, et je la remplis. Surtout, comprenez bien cela, comprenez-le bien. »

En disant cela, il jetait son doigt tour à tour dans la direction de chacun de nous ; je crois même qu’il aurait continué à parler longtemps s’il n’avait pas vu que Joe pouvait devenir dangereux ; mais il partit. Il me vint dans l’idée de courir après lui, comme il regagnait les Trois jolis Bateliers, où il avait laissé une voiture de louage.

« Pardon, monsieur Jaggers, m’écriai-je.

– Eh bien ! dit-il en se retournant, qu’est-ce qu’il y a encore ?

– Je désire faire tout ce qui est convenable, monsieur Jaggers, et suivre vos conseils. J’ai donc pensé qu’il fallait vous les demander. Y aurait-il quelque inconvénient à ce que je prisse congé de tous ceux que je connais dans ce pays avant de partir ?

– Non, dit-il en me regardant comme s’il avait peine à me comprendre.

– Je ne veux pas dire dans le village seulement, mais aussi dans la ville.

– Non, dit-il, il n’y a aucun inconvénient à cela. »

Je le remerciai et retournai en courant à la maison. Joe avait déjà eu le temps de fermer la grande porte, de mettre un peu d’ordre au salon de réception, et il était assis devant le feu de la cuisine, avec une main sur chacun de ses genoux, regardant fixement les charbons enflammés. Je m’assis comme lui devant le feu, et, comme lui, je me mis à regarder les charbons, et nous gardâmes ainsi le silence pendant assez longtemps.

Ma sœur était dans son coin, enfoncée dans son fauteuil à coussins, et Biddy cousait, assise près du feu. Joe était placé près de Biddy et moi près de Joe, dans le coin qui faisait face à ma sœur. Plus je regardais les charbons brûler, plus je devenais incapable de lever les yeux sur Joe. Plus le silence durait, plus je me sentais incapable de parler.

Enfin je parvins à articuler :

« Joe, as-tu dit à Biddy ?…

– Non, mon petit Pip, répondit Joe sans cesser de regarder le feu et tenant ses genoux serrés comme s’il avait été prévenu qu’ils avaient l’intention de se séparer. J’ai voulu te laisser le plaisir de le lui dire toi-même, mon petit Pip.

– J’aime mieux que cela vienne de toi, Joe.

– Alors, dit Joe, mon petit Pip devient un richard, Biddy, que la bénédiction de Dieu l’accompagne ! »

Biddy laissa tomber son ouvrage et leva les yeux sur moi. Joe leva ses deux genoux et me regarda. Quant à moi, je les regardai tous les deux. Après un moment de silence, ils me félicitèrent de tout leur cœur, mais je sentais qu’il y avait une certaine nuance de tristesse dans leurs félicitations. Je pris sur moi de bien faire comprendre à Biddy, et à Joe par Biddy, que je considérais que c’était une grave obligation pour mes amis de ne rien savoir et de ne rien dire sur la personne qui me protégeait et qui faisait ma fortune. Je fis observer que tout cela viendrait en temps et lieu ; mais que, jusque-là, il ne fallait rien dire, si ce n’est que j’avais de grandes espérances, et que ces grandes espérances venaient d’un protecteur inconnu. Biddy secoua la tête d’un air rêveur en reprenant son ouvrage, et dit qu’en ce qui la regardait particulièrement elle serait discrète. Joe, sans ôter ses mains de dessus ses genoux, dit :

« Et moi aussi, mon petit Pip, je serai particulièrement discret. »

Ensuite, ils recommencèrent à me féliciter, et ils s’étonnèrent même à un tel point de me voir devenir un monsieur, que cela finit par ne me plaire qu’à moitié.

Biddy prit alors toutes les peines imaginables pour donner à ma sœur une idée de ce qui était arrivé. Mais, comme je l’avais prévu, tous ses efforts furent inutiles. Elle rit et agita la tête à plusieurs reprises, puis elle répéta après Biddy ces mots :

« Pip… fortune… Pip… fortune… »

Mais je doute qu’ils aient eu plus de signification pour elle qu’un cri d’élection, et je ne puis rien trouver de plus triste pour peindre l’état de son esprit.

Je ne l’aurais jamais pu croire si je ne l’eusse éprouvé, mais à mesure que Joe et Biddy reprenaient leur gaieté habituelle je devenais plus triste. Je ne pouvais être, bien entendu, mécontent de ma fortune, mais il se peut cependant que, sans bien m’en rendre compte, j’aie été mécontent de moi-même.

Quoi qu’il en soit, je m’assis, les coudes sur mes genoux et ma tête dans mes mains, regardant le feu, pendant que Biddy et Joe parlaient de mon départ et de ce qu’ils feraient sans moi, et de toutes sortes de choses analogues. Toutes les fois que je surprenais l’un d’eux me regardant (ce qui leur arrivait souvent, surtout à Biddy), je me sentais offensé comme s’ils m’eussent exprimé une sorte de méfiance, quoique, Dieu le sait, tel ne fût jamais leur sentiment, soit qu’ils exprimassent leur pensée par parole ou par action.

À ce moment je me levai pour aller voir à la porte, car pour aérer la pièce, la porte de notre cuisine restait ouverte pendant les nuits d’été. Je regardai les étoiles et je les considérais comme de très pauvres, très malheureuses et très humbles étoiles d’être réduites à briller sur les objets rustiques, au milieu desquels j’avais vécu.

« Samedi soir, dis-je, lorsque nous nous assîmes pour souper, de pain de fromage et de bière, dans cinq jours nous serons à la veille de mon départ : ce sera bientôt venu.

Oui, mon petit Pip, observa Joe dont la voix résonna creux dans son gobelet de bière, ce sera bientôt venu !

– Oh ! oui, bientôt, bientôt venu ! fit Biddy.

– J’ai pensé, Joe, qu’en allant à la ville lundi pour commander mes nouveaux habits, je ferais bien de dire au tailleur que j’irais les essayer chez lui, ou plutôt qu’il doit les porter chez M. Pumblechook ; il me serait on ne peut plus désagréable d’être toisé par tous les habitants du village.

– M. et Mrs Hubble seraient sans doute bien aise de te voir dans ton nouveau joli costume, mon petit Pip, dit Joe, en coupant ingénieusement son pain et son fromage sur la paume de sa main gauche et en lorgnant mon souper intact, comme s’il se fût souvenu du temps où nous avions coutume de comparer nos tartines. Et Wopsle aussi, et je ne doute pas que les Trois jolis Bateliers ne regardassent ta visite comme un grand honneur que tu leur ferais.

– C’est justement ce que je ne veux pas, Joe. Ils en feraient une affaire d’État, et ça ne m’irait guère.

– Ah ! alors, mon petit Pip, si ça ne te va pas… »

Alors Biddy me dit tout bas, en tenant l’assiette de ma sœur :

« As-tu pensé à te montrer à M. Gargery, à ta sœur et à moi ? Tu nous laisseras te voir, n’est-ce pas ?

– Biddy, répondis-je avec un peu de ressentiment, tu es si vive, qu’il est bien difficile de te suivre.

– Elle a toujours été vive, observa Joe.

– Si tu avais attendu un moment de plus, Biddy, tu m’aurais entendu dire que j’apporterai mes habits ici dans un paquet la veille de mon départ. »

Biddy ne dit plus rien. Lui pardonnant généreusement, j’échangeai avec elle et Joe un bonsoir affectueux, et je montai me coucher. En arrivant dans mon réduit, je m’assis et promenai un long regard sur cette misérable petite chambre, que j’allais bientôt quitter à jamais pour parvenir à une position plus élevée. Elle contenait, elle aussi, des souvenirs de fraîche date, et en ce moment je ne pus m’empêcher de la comparer avec les chambres plus confortables que j’allais habiter, et je sentis dans mon esprit la même incertitude que j’avais si souvent éprouvée en comparant la forge à la maison de miss Havisham, et Biddy à Estelle.

Le soleil avait dardé gaiement tout le jour sur le toit de ma mansarde, et la chambre était chaude. J’ouvris la fenêtre et je regardai au dehors. Je vis Joe sortir doucement par la sombre porte d’en bas pour aller faire un tour ou deux en plein air. Puis je vis Biddy aller le retrouver et lui apporter une pipe qu’elle lui alluma. Jamais il ne fumait si tard, et il me sembla qu’en ce moment il devait avoir besoin d’être consolé d’une manière ou d’une autre.

Bientôt il vint se placer à la porte située immédiatement au-dessous de ma fenêtre. Biddy y vint aussi. Ils causaient tranquillement ensemble, et je sus bien vite qu’ils parlaient de moi, car je les entendis prononcer mon nom à plusieurs reprises. Je n’aurais pas voulu en entendre davantage quand même je l’aurais pu. Je quittai donc la petite fenêtre et je m’assis sur mon unique chaise, à côté de mon lit, pensant combien il était étrange que cette première nuit de ma brillante fortune fût la plus triste que j’eusse encore passée.

En regardant par la fenêtre ouverte, je vis les petites ondulations lumineuses qui s’élevaient de la pipe de Joe. Je m’imaginai que c’étaient autant de bénédictions de sa part, non pas offertes avec importunité ou étalées devant moi, mais se répandant dans l’air que nous partagions. J’éteignis ma lumière et me mis au lit. Ce n’était plus mon lit calme et tranquille d’autrefois ; et je n’y devais plus dormir de mon ancien sommeil, si doux et si profond !