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Les Premiers hommes dans la Lune.  Herbert George Wells
Chapitre 5. EN ROUTE POUR LA LUNE
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Bientôt Cavor éteignit la lumière. Il déclara que nous n'avions pas une trop grande provision d'énergie électrique et que nous devions l'économiser pour lire. Pendant un certain temps – je ne saurais dire si ce fut long ou court – il n'y eut autre chose que l'absolue obscurité.

Dans ce vide, une question sembla se préciser.

« Comment marchons-nous ? demandai-je. Quelle est notre direction ?

– Nous nous échappons de la terre par la tangente, et, comme la lune est proche de sa troisième phase, nous allons quelque part vers elle. Je vais ouvrir un store… »

J'entendis un déclic, puis une fenêtre de la carapace extérieure s'ouvrit toute grande. Le ciel, au-dehors, était aussi noir que l'intérieur de la sphère, mais le cadre de la fenêtre ouverte enfermait une infinité d'étoiles.

Ceux qui n'ont vu la voûte étoilée que de la terre ne peuvent imaginer son aspect quand le voile vague et à demi brumeux de notre atmosphère n'est plus interposé.

Les astres que nous apercevons de la terre ne sont que les survivants épars qui réussissent à traverser notre couche d'air poussiéreuse. Alors, au moins, je pus comprendre ce que l'on voulait dire en parlant des multitudes célestes.

Nous devions bientôt voir des choses plus étranges, mais ce ciel sans air et tout empoussiéré d'étoiles… Entre toutes, je crois que cette chose-là sera une des dernières que j'oublierai.

La petite fenêtre se referma avec un déclic ; une autre s'ouvrit brusquement et se referma aussitôt, puis une troisième, et je dus un instant fermer les yeux, a cause de l'aveuglante splendeur de la lune décroissante.

Il me fallut porter mes regards tour à tour sur Cavor et les objets qui m'entouraient, baignés de clarté blanche, pour habituer peu à peu mes yeux à cette intense lumière, et pouvoir regarder le pâle éblouissement.

Quatre fenêtres furent ouvertes, afin que la gravitation de la lune pût agir sur toutes les substances de notre sphère. Je m'aperçus que je ne flottais plus librement dans l'espace, mais que mes pieds reposaient sur le verre, dans la direction de la lune. Nos couvertures et les caisses de provisions aussi glissèrent lentement, au long de la paroi, et s'arrêtèrent bientôt de façon à intercepter une partie de la vue.

Naturellement il me sembla qu'en regardant la lune je regardais en bas. Sur la terre, en bas signifie vers le sol, la direction dans laquelle les choses tombent, et en haut, la direction opposée. À cet instant, l'effort de la gravitation nous attirait vers la lune, et j'étais complètement persuadé que notre planète était au-dessus de ma tête. Naturellement, quand tous les stores de Cavorite étaient clos, en bas signifiait vers le centre de notre sphère, et en haut, vers sa partie extérieure.

C'était là une expérience curieuse, ne ressemblant en rien aux choses de la terre, de recevoir la lumière par en bas. Sur la terre, la lumière tombe d'en haut ou nous arrive de biais, mais là elle nous arrivait entre nos pieds, et pour voir nos ombres il nous fallait regarder au-dessus de nous.

D'abord j'éprouvai une sorte de vertige à reposer seulement sur cette paroi de verre épais, et à contempler au-dessous de moi la lune à travers des milliers de kilomètres d'espace vide. Mais ce malaise s'évanouit aussitôt, devant la splendeur du coup d'œil.

Le lecteur pourra assez bien s'imaginer la chose, si, par une chaude nuit d'été, il se couche sur le gazon et regarde la lune entre ses pieds levés au-dessus de sa tête ; mais pour quelque raison, probablement parce que l'absence d'air la rendait si lumineuse, la lune semblait déjà considérablement plus large que vue de la terre. Les détails les plus minutieux de sa surface étaient extraordinairement clairs, et, comme nous apercevions son disque hors de toute atmosphère, ses contours étaient brillants et tranchés ; il n'y avait, à l'entour, ni reflets ni halo, et la poussière d'étoiles qui emplissait le ciel arrivait jusqu'au bord de sa circonférence et indiquait le contour de la partie qui était dans l'ombre. Tandis que je restais à contempler la lune entre mes jambes, ce sentiment de l'impossibilité qui ne m'avait pas quitté depuis notre départ m'assaillit avec une conviction dix fois plus forte.

« Cavor, dis-je, tout cela me fait une drôle d'impression. Ces Compagnies que nous devions lancer et tous nos projets…

– Eh bien ?

– Je ne les vois pas par ici.

– Non, dit Cavor, mais cette impression ne durera pas.

– Je suppose que je suis fait pour venir à bout des pires choses. Mais ceci… Je pourrais croire, ma foi, qu'il n'y a jamais eu de monde.

– Ce numéro du Lloyd's News peut, en ce cas, vous être de quelque utilité. »

Je considérai un instant la brochure, puis l'approchai de mes yeux, et je m'aperçus que je pouvais très aisément lire. Je tombai sur une colonne de petites annonces : « Un monsieur possédant une certaine fortune serait disposé à prêter de l'argent… » Je connaissais ce genre de monsieur. Puis quelque original offrait à « vendre pour cent francs une bicyclette de marque absolument neuve, ayant coûté cinq cents francs ». Une dame en détresse désirait « se défaire, à tout prix, d'un service à poisson qui lui avait été donné en cadeau de noces ». Sans doute quelque âme simple était-elle en train d'examiner consciencieusement le cadeau de noces ; un autre acquéreur s'éloignait triomphalement sur la bicyclette de marque, et un troisième consultait avec confiance le bienfaisant monsieur. J'éclatai de rire en laissant tomber le papier.

« Est-ce que l'on peut nous voir de la terre ? demandai-je.

– Pourquoi ?

– Je connais quelqu'un… qui s'intéresse à l'astronomie… et je pensais… que ce serait plutôt drôle si… mon ami… était, par hasard…, en train de regarder dans son télescope.

– Il faudrait le plus puissant des télescopes de la terre pour nous apercevoir actuellement, et nous serions seulement un point infime. »

Pendant quelque temps, je restai silencieux, regardant fixement la lune.

« C'est un monde, dis-je. On en a une impression infiniment plus vive que de la terre. Des habitants peut-être…

– Des habitants ? s'écria-t-il. Non ! Chassez cette idée. Considérez-vous comme une sorte de voyageur ultra-arctique, allant explorer les endroits désolés de l'espace. »

Il agita sa main en montrant sous nos pieds l'éblouissante blancheur.

« Elle est morte… morte ! De vastes volcans éteints, des déserts de lave, des bouleversements de neige, d'acide carbonique gelé ou d'air solidifié, et partout des éboulements, des crevasses, des fissures et des gouffres. Rien ne s'y passe. Depuis plus de deux cents ans, les astronomes l'observent systématiquement avec des télescopes. Quels changements pensez-vous qu'ils y aient vus ?

– Aucun.

– Ils ont découvert deux indiscutables éboulements, une crevasse douteuse et un léger changement périodique de couleur. Et c'est tout.

– Je ne savais même pas qu'ils y avaient découvert cela.

– Oh ! si. Mais quant à des habitants…

– À propos, demandai-je, quelles sont les choses les plus petites que les télescopes permettent d'y voir ?

– On pourrait apercevoir, s'il y en avait, une église de dimensions ordinaires, et, certainement, on y verrait les villes, les édifices ou toutes autres constructions dues à la main de ses habitants. Ceux-ci, peut-être, sont des espèces d'insectes, quelque chose dans le genre des fourmis, par exemple, qui peuvent se cacher dans de profonds terriers pendant la nuit lunaire, ou bien quelque autre sorte de créature n'ayant aucun équivalent terrestre. C'est la chose la plus probable, au cas où nous y trouverions de la vie. Songez combien les conditions y sont différentes ! La vie doit s'y adapter à une journée aussi longue que quatorze jours terrestres, un soleil flamboyant sans nuage pendant quatorze jours ; puis une nuit d'égale longueur et de plus en plus froide sous ces étoiles glaciales et âpres. Pendant ces nuits-là, le froid est inouï, l'extrême froid, le zéro absolu -273 degrés centigrades au-dessous du point de congélation de l'eau sur la terre. Quelle que soit la vie qui s'y trouve, il faut qu'elle hiverne à travers cela et se réveille de nouveau chaque matin. »

Il resta un instant méditatif.

« On peut s'imaginer des êtres vermiformes, reprit-il, absorbant de l'air solide comme les lombrics mangent de la terre, ou des monstres à la peau épaisse…

– Mais alors, dis-je, pourquoi n'avons-nous pas apporté un fusil ? »

Il ne répondit pas à cette question.

« Non, conclut-il, nous devons y aller comme cela. Nous verrons quand nous y serons. »

Je me souvins de quelque chose.

« En tout cas, j'y trouverai des minéraux, quelles que soient les conditions de vie », déclarai-je.

Bientôt il me dit qu'il désirait modifier quelque peu notre direction, en laissant la terre nous attirer un instant. Il allait ouvrir pendant trente secondes un des stores ayant vue sur la planète. Il m'avertit que la tête me tournerait et me conseilla d'étendre les mains contre la paroi pour parer à ma chute. Je fis selon ses indications, et posai mes pieds contre les ballots et les cylindres à air, pour les empêcher de choir sur moi. Alors, avec un déclic, la fenêtre s'ouvrit toute grande, je tombai gauchement sur les mains et la figure, et je vis un moment, entre mes doigts noirs et aplatis, notre mère, la planète terrestre, roulant dans le ciel.

Nous étions encore très près ; Cavor me dit que la distance parcourue devait être d'environ mille trois cents kilomètres, et l'immense disque terrestre obstruait le ciel. On voyait distinctement que notre monde était un globe. Le continent au-dessous de nous était vague et crépusculaire, mais vers l'ouest les vastes étendues grises de l'Atlantique brillaient comme de l'argent fondu sous le jour qui s'éloignait.

Je crus reconnaître, entre les nuages, la ligne des côtes de France et d'Espagne, et celle du Sud de l'Angleterre ; puis, avec un nouveau déclic, le store se ferma, et je me trouvai dans un état d'extraordinaire confusion, glissant lentement sur la paroi lisse.

Quand enfin mes idées s'ordonnèrent de nouveau dans mon esprit, il me parut hors de doute que la lune était en bas, et que la terre était quelque part, au niveau de l'horizon ; la terre, qui avait été en bas depuis le commencement des choses, pour moi et ma race.

Si minime était notre activité, si aisé devenait tout ce que nous avions à faire, à cause de l'annihilation pratique de notre poids, que la nécessité de prendre de la nourriture ou du repos ne se présenta pas à notre esprit pendant près de six heures après notre départ, comme l'indiqua le chronomètre de Cavor. J'éprouvai quelque surprise de cette durée de temps. Même alors, je me satisfis de fort peu de chose. Cavor examina l'appareil qui absorbait l'acide carbonique et la vapeur d'eau, et déclara qu'il fonctionnait d'une façon satisfaisante, notre consommation d'oxygène ayant été extraordinairement faible.

Notre conversation se trouvant épuisée, et n'ayant rien de plus à faire, nous cédâmes à une curieuse torpeur qui s'empara de nous, et, étendant nos couvertures sur la paroi de la sphère, de façon à intercepter la plus grande partie de la clarté lunaire, nous nous souhaitâmes bonne nuit, et nous nous endormîmes presque aussitôt.

Ainsi, dormant, parlant et lisant tour à tour, mangeant parfois sans aucun appétit, mais nous trouvant la plupart du temps dans une sorte de quiétude qui n'était ni la veille ni le sommeil, nous voguâmes pendant un laps de temps sans jours ni nuits, silencieusement, mollement, rapidement, vers la lune.

Il est curieux de constater ici que, pendant tout le temps que nous fûmes dans la sphère, nous n'éprouvâmes aucun désir de nourriture. Nous n'en ressentions nullement le besoin quand nous nous abstenions. D'abord nous mangeâmes sans appétit, mais par la suite nous jeûnâmes complètement. En somme, nous n'avons pas usé la vingtième partie des provisions comprimées que nous avions emportées avec nous.