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En l’espace de cinq minutes, la nouvelle se répandit dans le village. Une douzaine de barques, chargées d’hommes, se détachèrent du rivage et furent bientôt suivies par le vieux bac rempli de passagers. Tom Sawyer avait pris place dans la même embarcation que le juge Thatcher. Dès que l’on eut ouvert la porte de la grotte, un triste spectacle s’offrit à la vue des gens réunis dans la demi-obscurité de l’entrée. Joe l’Indien gisait, mort, sur le sol, le visage tout près d’une fente de la porte comme s’il avait voulu regarder la lumière du jour jusqu’à son dernier souffle. Tom fut ému car il savait par expérience ce que le bandit avait dû souffrir ; néanmoins, il éprouva une telle impression de soulagement qu’il comprit soudain au milieu de quelles sourdes angoisses il avait vécu, depuis sa déposition à la barre des témoins.

On retrouva près du cadavre le couteau de Joe brisé en deux. Le grand madrier à la base du portail présentait des marques d’entailles multiples et laborieuses. Labeur bien inutile, car le roc où il s’appuyait formait un rebord sur lequel le couteau avait fini par se briser. Si la pierre n’avait pas fait obstacle, et si le madrier avait été retiré, cela n’eût rien changé car jamais Joe l’Indien n’aurait pu passer sous la porte, et il le savait. Il avait tailladé le bois pour faire quelque chose, pour passer le temps interminable, pour oublier sa torture. D’ordinaire, on découvrait toujours dans la grotte des quantités de bouts de chandelle laissés par les touristes. Cette fois, on n’en trouva aucun, car Joe les avait mangés pour tromper sa faim. Il avait également mangé des chauves-souris dont il n’avait laissé que les griffes.

Non loin de là, une stalagmite s’élevait, lentement édifiée à travers les âges par l’eau qui coulait goutte à goutte d’une stalactite. Le prisonnier avait brisé la pointe de la stalagmite et y avait placé une pierre dans laquelle il avait creusé un trou pour recueillir la goutte précieuse qui tombait là toutes les trois minutes avec la régularité d’une clepsydre. Une cuillerée en vingt-quatre heures. Cette goutte tombait déjà lorsque les Pyramides furent construites, lorsque Troie succomba, lorsque l’Empire romain fut fondé, lorsque le Christ fut crucifié, lorsque Guillaume le Conquérant créa l’Empire britannique, lorsque Christophe Colomb mit à la voile, lorsqu’eut lieu le massacre de Lexington. Elle tombe encore. Elle continuera de tomber lorsque tout ce qui nous entoure aura sombré dans la nuit épaisse de l’oubli. Tout sur cette terre a-t-il un but, un rôle à jouer pour le futur ? Cette goutte n’est-elle tombée patiemment pendant cinq mille ans que pour étancher la soif d’un malheureux humain ? Aura-t-elle une autre mission à accomplir dans dix mille ans ? Peu importe. Bien des années se sont écoulées depuis que le malheureux métis a creusé la pierre pour capter les précieuses gouttes. Mais ce sont désormais cette pierre, cette goutte d’eau auxquelles s’attarde le plus le touriste, quand il vient voir les merveilles de la grotte MacDougal. La « Tasse de Joe l’Indien » a évincé le « Palais d’Aladin » lui-même.

Joe l’Indien fut enterré à proximité de la grotte. On vint pour l’occasion de plus de quinze kilomètres à la ronde. Les gens arrivèrent en charrettes, à pied, en bateau. Les parents amenèrent leurs enfants. On apporta des provisions, et les assistants reconnurent qu’ils avaient pris autant de bon temps aux obsèques du bandit qu’ils en eussent pris à son supplice.

Ceci eut au moins un avantage, celui de mettre fin à la demande de pétition adressée au gouverneur pour le recours en grâce du criminel. Cette pétition avait déjà réuni de nombreuses signatures et on avait formé un comité d’oies blanches chargées d’aller pleurnicher en grand deuil auprès du gouverneur, de l’implorer d’être un généreux imbécile et de fouler ainsi son devoir aux pieds. Joe l’Indien avait probablement le meurtre de cinq personnes sur la conscience. La belle affaire ! S’il avait été Satan lui-même, il y aurait encore eu assez de poules mouillées prêtes à griffonner une pétition de recours en grâce et à tirer une larme de leur fontaine toujours disposée à couler.

Le lendemain de l’enterrement, Tom emmena Huck dans un endroit désert afin d’avoir avec lui une importante conversation. Grâce à la veuve Douglas et au Gallois, Huck était au courant de tout ce qu’avait fait Tom pendant sa maladie, mais il restait certainement une chose qu’il ignorait et c’était d’elle que son ami voulait l’entretenir. La tristesse se peignit sur le visage de Huck.

« Tom, dit-il, je sais de quoi tu veux me parler. Tu es entré au numéro 2 et tu n’y as vu que du whisky. Je sais bien que c’est toi qui as découvert le pot aux roses et je sais bien aussi que tu n’as pas trouvé l’argent, sans quoi tu te serais arrangé pour me le faire savoir, même si tu n’avais rien dit aux autres. Tom, j’ai toujours eu l’impression que nous ne mettrions jamais la main sur ce magot.

– Tu es fou, Huck. Ce n’est pas moi qui ai dénoncé l’aubergiste. Tu sais très bien que la taverne avait l’air normale le jour où je suis allé au pique-nique. Tu ne te rappelles pas non plus que cette nuit-là tu devais monter la garde ?

– Oh ! si. Il me semble qu’il y a des années de cela. C’est cette nuit-là que j’ai suivi Joe l’Indien jusque chez la veuve.

– Tu l’as suivi ?

– Oui, mais tu ne le diras à personne. Il se peut très bien que Joe ait encore des amis et je ne veux pas qu’on vienne me demander des comptes. Sans moi, il serait au Texas à l’heure qu’il est. »

Alors Huck raconta ses aventures à Tom qui n’avait entendu que la version du Gallois.

« Tu vois, fit Huck, revenu par ce détour au sujet qui les occupait, celui qui a découvert du whisky au numéro 2 a découvert aussi le trésor et l’a barboté… En tout cas, mon vieux Tom, je crois que nous pouvons en faire notre deuil.

– Huck, je vais te dire une chose : cet argent n’a jamais été au numéro 2 !

– Quoi ! Aurais-tu donc retrouvé la trace du trésor, Tom ?

– Huck, le coffre est dans la grotte. »

Les yeux de Huck brillèrent.

« Tu en es sûr ?

– Oui, absolument.

– Tom, c’est vrai ? Tu n’es pas en train de te payer ma tête ?

– Non, Huck. Je te le jure sur tout ce que j’ai de plus cher. Veux-tu aller à la grotte avec moi et m’aider à en sortir le coffre ?

– Tu penses ! J’y vais tout de suite. À une condition pourtant. C’est que tu me promettes que nous ne nous perdrons pas.

– Mais non, tu verras. Ce sera simple comme bonjour.

– Sapristi ! Mais qu’est-ce qui te fait dire que l’argent…

– Huck, attends que nous soyons là-bas. Si nous ne trouvons pas le coffre, je te jure que je te donne mon tambour et tout ce que je possède. Je le jure !

– Entendu… J’accepte. Quand y vas-tu ?

– Maintenant, si le cœur t’en dit. Te sens-tu assez fort ?

– Est-ce que c’est loin à l’intérieur de la grotte ? Je me suis levé il y a trois jours et j’ai encore des jambes de coton. Je ne pourrais pas faire plus d’un kilomètre ou deux.

– Il y a une dizaine de kilomètres en passant par où tout le monde passe. Mais moi, je connais un fameux raccourci. Je suis même le seul à le connaître. Tu verras. Je t’emmènerai et te ramènerai en bateau. Tu n’auras pratiquement rien à faire.

– Alors, partons tout de suite, Tom.

– Si tu veux. Il nous faut du pain, un peu de viande, nos pipes, un ou deux petits sacs, deux ou trois pelotes de ficelle à cerf-volant et une boîte de ces nouvelles allumettes qu’on vend chez l’épicier. »

Un peu après midi, les deux garçons « empruntèrent » la barque d’un brave villageois absent et se mirent en route. Lorsqu’ils furent à quelques kilomètres au-delà du « creux de la grotte », Tom dit à Huck :

« Tu vois la falaise en face. Il n’y a ni maison, ni bois, ni buisson, rien. Ça se ressemble pendant des kilomètres et des kilomètres. Mais regarde là-bas, cette tache blanche. Il y a eu là un éboulement de terrain. Ça me sert de point de repère. Nous allons aborder. »

C’est ce qu’ils firent.

« Maintenant, mon petit Huck, fit Tom, cherche-moi ce trou par lequel je suis sorti avec Becky. On va voir si tu y arrives. »

Au bout de quelques minutes, Huck s’avoua vaincu. Tom écarta fièrement une touffe de broussailles et découvrit une petite excavation.

« Nous y voilà ! s’écria-t-il. Regarde-moi ça, Huck ! C’est ce qu’il y a de plus beau dans le pays. Toute ma vie, j’ai rêvé d’être brigand, mais je savais que pour le devenir il me fallait dénicher un endroit comme celui-là. Nous l’avons maintenant et nous ne le dirons à personne, à moins que nous ne prenions Joe Harper et Ben Rogers avec nous. Bien entendu, il va falloir former une bande, sans quoi ça ne ressemblerait à rien. La bande de Tom Sawyer… Hein, avoue que ça sonne bien ! Avoue que ça a de l’allure, non ?

– Si, tout à fait. Et qui allons-nous dévaliser ?

– Oh ! presque tout le monde. Tous ceux qui tomberont dans nos embuscades. C’est encore ce qu’il y a de mieux.

– Et nous les tuerons ?

– Non. Nous les garderons dans la grotte jusqu’à ce qu’ils paient une rançon.

– Qu’est-ce que c’est que ça, une rançon ?

– C’est de l’argent. Tu obliges les gens à demander à leurs amis tout ce qu’ils peuvent donner et, au bout d’un an, s’ils n’ont pas réuni une somme suffisante, tu les tues. En général, c’est comme cela que ça se passe. Seulement, on ne tue pas les femmes. On s’arrange pour les faire taire. C’est tout. Elles sont toujours belles et riches et elles ont une peur bleue des voleurs. On leur prend leur montre et leurs bijoux, mais toujours après avoir enlevé son chapeau et en leur parlant poliment. Il n’y a pas plus poli que les voleurs. Tu verras ça dans n’importe quel livre. Alors, elles tombent amoureuses de toi et, après deux ou trois semaines dans la grotte, elles s’arrêtent de pleurer et ne veulent plus te quitter. Si tu les chasses, elles reviennent. Je t’assure que c’est comme ça dans tous les livres.

– Dis donc, Tom, mais c’est épatant cette vie-là. Je crois que ça vaut encore mieux que d’être pirate.

– Oui, ça vaut mieux dans un sens parce qu’on n’est pas loin de chez soi et qu’on peut aller au cirque. »

Sur ce, les deux camarades, ayant débarqué tout ce qu’il leur fallait, pénétrèrent dans le trou. Tom ouvrait la marche. Ils fixèrent solidement leur ficelle et, après avoir longé le couloir, arrivèrent au petit ruisseau. Tom ne put réprimer un frisson. Il montra à Huck les restes de sa dernière chandelle et lui expliqua comment Becky et lui avaient vu expirer la flamme. Oppressés par le silence et l’obscurité du lieu, les deux garçons reprirent leur marche sans mot dire et ne s’arrêtèrent qu’à l’endroit où Tom avait aperçu Joe l’Indien. À la lueur de leurs chandelles, ils constatèrent qu’ils étaient au bord d’une sorte de faille, profonde de dix mètres à peine.

« Huck, fit Tom à voix basse, je vais te montrer quelque chose. Tu vois là-bas ? Là, juste sur le gros rocher. C’est dessiné avec la fumée.

– Tom, mais c’est une croix !

– Et maintenant, où est ton numéro 2 ? Sous la croix, hein ? C’est exactement là que j’ai vu Joe brandir sa chandelle. »

Huck contempla un instant l’emblème sacré et finit par dire d’une voix tremblante :

« Tom, allons-nous-en !

– Quoi ! Tu veux laisser le trésor ?

– Oui, ça m’est égal. Le fantôme de Joe l’Indien rôde sûrement par ici.

– Mais non, Huck, mais non. Il rôde là où Joe est mort. C’est à l’entrée de la grotte, à une dizaine de kilomètres d’ici.

– Non, Tom, le fantôme n’est pas loin. Il doit tourner autour du trésor. Je m’y connais en fantômes, et toi aussi pourtant. »

Tom commença à redouter que son ami n’eût raison, mais soudain, une idée lui traversa l’esprit.

« Écoute, Huck, nous sommes des idiots, toi et moi. Le fantôme de Joe ne peut pas rôder là où il y a une croix. »

L’argument était de poids. Huck en fut tout ébranlé.

« J’avoue que je n’avais pas pensé à cela, Tom. Mais tu as raison. Nous avons finalement de la chance qu’il y ait cette croix. Allons, il faut essayer de descendre et de dénicher le coffre. »

À l’aide de son couteau, Tom se mit en devoir de tailler des marches grossières dans l’argile. Les deux garçons finirent par atteindre le fond de la faille. Quatre galeries s’ouvraient devant eux. Ils en examinèrent trois sans résultat. À l’entrée de la quatrième, tout contre le rocher marqué d’une croix, ils découvrirent un réduit qui leur avait échappé tout d’abord. Sur le sol était étendue une paillasse avec des couvertures. Une vieille paire de bretelles gisait dans un coin ainsi qu’une couenne de bacon et un certain nombre d’os de volaille à demi rongés. Mais nulle trace de coffre ! Tom et Huck eurent beau chercher, ils ne trouvèrent rien.

« Dis donc, Huck, fit notre héros, Joe avait dit : « sous la croix ». Or, nous ne pouvons pas être plus près de la croix que nous le sommes en ce moment. D’un autre côté, je ne pense pas que le trésor soit enfoui sous le rocher, parce que ça doit être impossible de creuser dans la pierre. »

Ils cherchèrent une fois de plus, puis s’assirent, découragés.

« Hé, Huck, fît Tom au bout d’un moment, il y a des empreintes de pied par ici et des taches de suif. Ça fait presque le tour du rocher mais ça s’arrête brusquement. Il doit bien y avoir une raison à cela. Moi, je parie que le coffre est enterré au pied du rocher. Je vais creuser l’argile. On verra bien.

– Ce n’est pas une mauvaise idée », fit Huck.

Tom sortit son couteau. À peine avait-il creusé quelques centimètres que la lame heurta un morceau de bois.

« Huck ! Tu as entendu ? »

Huck se mit à creuser à son tour. Les deux compères eurent tôt fait de découvrir et de déplacer les quelques planches qui formaient comme une trappe. Cette trappe, elle-même, dissimulait une excavation naturelle sous le rocher. Tom s’y faufila, tendit sa chandelle aussi loin qu’il put, mais sans apercevoir l’extrémité de la faille. Il voulut aller plus avant, passa sous le rocher ; l’étroit sentier descendait par degrés. Tom en suivit les contours, tantôt à droite, tantôt à gauche, Huck sur ses talons. Soudain, après un tournant très court, Tom s’exclama :

« Mon Dieu, Huck, regarde-moi ça ! »

C’était bien le coffre au trésor, niché dans un joli creux de roche. À côté, on pouvait voir un baril de poudre complètement vide, deux fusils dans leur étui de cuir, deux ou trois paires de mocassins, une ceinture et divers objets endommagés par l’humidité.

« Enfin, il est à nous ! s’écria Huck en se précipitant vers le coffre et en enfouissant les mains dans les dollars ternis. Nous sommes riches, mon vieux Tom !

– Huck, j’étais sûr que nous mettrions la main dessus. C’est presque trop beau pour être vrai, hein ? Dis donc, ne nous attardons pas ici. Essayons de soulever le coffre. »

Le coffre pesait bien vingt-cinq kilos. Tom réussit à le soulever, mais il fut incapable de le déplacer.

« Je m’en doutais, dit-il. J’ai bien vu que c’était lourd à la façon dont Joe et son complice l’ont emporté quand ils ont quitté la maison hantée. Je crois que j’ai eu raison d’emmener des sacs. »

L’argent fut transféré dans les sacs et déposé au pied du rocher marqué d’une croix.

« Maintenant, allons chercher les fusils et les autres affaires, suggéra Huck.

– Non, mon vieux. Nous en aurons besoin quand nous serons des brigands. Laissons-les où ils sont, puisque c’est là que nous ferons aussi nos orgies. C’est un joli coin pour faire des orgies !

– Qu’est-ce que c’est, des orgies ?

– Je ne sais pas, mais les brigands font toujours des orgies, et nous en ferons. Allez, viens, nous sommes restés ici assez longtemps. Il est tard, je crois. Et puis, je meurs de faim. Nous mangerons un morceau et nous fumerons une pipe dans la barque. »

Après avoir émergé des buissons de sumac et jeté un regard prudent alentour, ils trouvèrent le champ libre et regagnèrent la barque où ils se restaurèrent. Ils repartirent au coucher du soleil. Tom longea la côte pendant le long crépuscule, tout en devisant gaiement avec Huck. Ils accostèrent à la nuit tombée.

« Maintenant, dit Tom, nous irons cacher le magot dans le bûcher de la veuve. Demain matin, je monterai te retrouver. Nous compterons les dollars, nous les partagerons et nous dénicherons une cachette dans les bois où ils seront en sûreté. Pour le moment, reste ici à surveiller notre trésor. Moi, je vais filer et « emprunter » la charrette à bras de Benny Taylor. Je serai de retour dans une minute. »

En effet, Tom ne fut pas long. Il revint avec la charrette, y chargea les deux sacs, les dissimula sous de vieux chiffons et se mit en route en remorquant sa précieuse cargaison.

Comme ils passaient devant la ferme, le Gallois parut sur le pas de sa porte et interpella les deux compères.

« Hé ! qui va là ?

– Huck et Tom Sawyer.

– Ah ! tant mieux. Venez avec moi, les enfants. Tout le monde vous attend. Allons, plus vite ! Je vais vous aider à tirer votre voiture. Tiens, tiens, mais ce n’est pas aussi léger que ça en a l’air, ce qu’il y a dedans. Qu’est-ce que c’est ? Des briques ? De la ferraille ?

– De la ferraille, dit Tom.

– Je m’en doutais. Les gars du village se donnent plus de mal à trouver des bouts de fer qu’ils vendront dix sous, qu’ils ne s’en donneraient à travailler et à gagner le double. Mais quoi, la nature humaine est ainsi faite. Allons, plus vite que ça ! »

Les garçons auraient bien voulu savoir pourquoi le Gallois était si pressé.

« Vous verrez quand vous serez chez la veuve Douglas, leur déclara le vieil homme.

– Monsieur Jones, risqua Huck, un peu inquiet. Nous n’avons rien fait de mal ? »

Le Gallois éclata de rire.

« Je ne sais pas, mon petit Huck. Je ne peux pas te dire. En tout cas, la veuve Douglas et toi vous êtes bons amis, n’est-ce pas ?

– Oui, elle a été très gentille pour moi.

– Alors, ce n’est pas la peine d’avoir peur, pas vrai ? »

Huck n’avait pas encore répondu mentalement à cette question que Tom et lui étaient introduits dans le salon de Mme Douglas par M. Jones.

La pièce était brillamment éclairée et toutes les notabilités du village se trouvaient réunies. Il y avait là les Thatcher, les Harper, les Rogers, tante Polly, Sid, Mary, le pasteur, le directeur du journal local. Tous s’étaient mis sur leur trente et un. La veuve accueillit les deux garçons aussi aimablement qu’on peut accueillir deux individus couverts de terre glaise et de taches de suif. Tante Polly rougit de honte à la vue de son neveu et fronça les sourcils à son intention. Néanmoins, personne ne fut aussi gêné que les deux explorateurs eux-mêmes.

« Tom n’était pas encore rentré chez lui, déclara M. Jones, et j’avais renoncé à vous les ramener, quand je suis tombé par hasard sur Huck et sur lui. Ils passaient devant chez moi et je les ai obligés à se dépêcher.

– Vous avez joliment bien fait, fit la veuve. Venez avec moi, mes enfants. »

Elle les emmena dans une chambre à coucher et leur dit : « Maintenant, lavez-vous et habillez-vous proprement. Voilà deux complets, des chemises, des chaussettes, tout ce qu’il faut. C’est à Huck… Non, non, Huck. Pas de remerciements. C’est un cadeau que nous te faisons, M. Jones et moi. Oui, c’est à Huck, mais vous êtes à peu près de la même taille. Habillez-vous. Nous vous attendrons. Vous descendrez quand vous serez devenus élégants. »

Sur ce, Mme Douglas se retira.