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L'Île au trésor.  Robert Louis Stevenson
Chapitre 28. Dans le camp ennemi
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La rouge flambée de la torche, en illuminant l’intérieur du blockhaus, me fit voir que mes pires craintes s’étaient réalisées. Les pirates étaient en possession du fortin et des approvisionnements : il y avait là le tonnelet de cognac, il y avait le lard et le biscuit, comme auparavant ; et, ce qui décuplait mon horreur, pas trace de prisonniers. J’en conclus logiquement que tous avaient péri, et ma conscience me reprocha amèrement de n’être pas resté pour périr avec eux.

Ils étaient en tout six forbans ; personne autre n’était demeuré vivant. Cinq d’entre eux, brusquement tirés du premier sommeil de l’ivresse, étaient debout, encore rouges et bouffis. Le sixième s’était seulement dressé sur un coude : il était d’une pâleur affreuse, et le bandage taché de sang qui lui enveloppait la tête prouvait qu’il avait été blessé depuis peu, et encore plus récemment pansé. Je me souvins que, lors de la grande attaque, un homme, frappé d’une balle, s’était enfui à travers bois, et je ne doutai point que ce fût lui.

Le perroquet se lissait les plumes, perché sur l’épaule de Silver. Celui-ci me parut un peu plus pâle et plus grave que de coutume. Il portait encore le bel habit de drap sous lequel il avait rempli sa mission, mais cet habit était, par un contraste amer, souillé de glaise et déchiré aux ronces acérées des bois.

– Ainsi donc, fit Silver, voilà Jim Hawkins, mort de mes os ! En visite, on dirait, hé ? Allons, soit, je prends la chose amicalement.

Il s’assit sur le tonnelet d’eau-de-vie, et se bourra une pipe.

– Passe-moi la torche, Dick, reprit-il. Puis, après avoir allumé :

– Ça ira, garçon : tiens, pique cette chandelle dans le tas de bois : et vous, messeigneurs, amenez-vous !… inutile de rester debout pour M. Hawkins : il vous excusera, soyez-en sûrs. Et ainsi, Jim (et il tassa son tabac), te voilà ? La surprise est tout à fait agréable pour ce pauvre vieux John. J’ai bien vu que tu étais sage, dès la première fois que j’ai jeté les yeux sur toi ; mais ceci me passe, en vérité.

À tout cela, comme on peut le croire, je ne répliquai rien. On m’avait placé le dos au mur ; je restais là, regardant Silver dans les yeux, et faisant montre, je l’espère, d’une passable fermeté, mais le cœur plein d’un sombre désespoir.

Silver tira très posément deux ou trois bouffées de sa pipe, et poursuivit ainsi :

– Maintenant, vois-tu, Jim, puisque aussi bien tu es ici, je vais te dire un peu ma façon de penser. Je t’ai toujours estimé comme un garçon d’esprit et comme mon propre portrait lorsque j’étais jeune et de bonne mine. J’ai toujours désiré que tu t’enrôles avec nous, pour recevoir ta part et mourir en gentilhomme. Et maintenant, mon brave, tu vas y venir. Le capitaine Smollett est un bon marin, je le reconnaîtrai toujours, mais à cheval sur la discipline. « Le devoir avant tout », qu’il dit, et il a raison. Il faut te garer du capitaine. Le docteur lui-même est fâché à mort contre toi. « Un ingrat chenapan », voilà ses paroles ; et le résumé de l’histoire est à peu près celui-ci : tu ne peux plus retourner chez tes gens, car ils ne voudraient plus de toi ; et à moins que tu ne formes à toi tout seul un troisième équipage, ce qui manquerait un peu de société, il va falloir t’enrôler avec le capitaine Silver.

Tout allait bien jusque-là. Mes amis, donc, étaient encore vivants, et bien que je crusse vraie en partie l’affirmation de Silver que ceux de la cabine m’en voulaient pour ma désertion, j’étais plus réconforté qu’abattu par ce que je venais d’entendre.

– Et quoique tu sois en notre pouvoir, reprit Silver, et que tu y sois bien, crois-moi, je n’en parlerai pas. Je suis uniquement pour la persuasion ; la menace n’a jamais produit rien de bon. Si le service te plaît, eh bien, tu t’enrôleras avec nous : et dans le cas contraire, Jim, ma foi, tu es libre de répondre non… libre comme l’air, camarade ; et je veux périr s’il est en ce monde un marin pour parler mieux que cela !

À travers tout ce persiflage, j’avais bien discerné la menace de mort suspendue sur moi ; mes joues étaient brûlantes et mon cœur battait douloureusement dans ma poitrine. Je demandai d’une voix tremblante :

– Alors, il faut que je réponde ?

– Mon gars, repartit Silver, personne ne te presse. Relève ta position. Personne ici ne voudrait te presser, camarade : le temps passe trop agréablement en ta société, vois-tu.

– Eh bien, fis-je, quelque peu enhardi, si je dois choisir, je déclare que j’ai le droit de savoir ce qu’il en est, pourquoi vous êtes ici, et où sont mes amis.

– Ce qu’il en est, répéta l’un des flibustiers avec un sourd grognement ; ah ! il aurait de la chance, celui qui le saurait.

– Tu pourrais peut-être fermer tes écoutilles en attendant qu’on te parle, mon ami ! lança farouchement Silver à l’interrupteur.

Puis, reprenant son ton aimable, il me répondit :

– Hier matin, maître Hawkins, durant le quart de quatre heures à huit heures, voilà que nous arrive le docteur Livesey, muni du pavillon parlementaire. Il me dit : « Capitaine Silver, vous êtes trahi : le navire n’est plus là… » Eh bien, peut-être avions-nous pris un verre et chanté un peu pour le faire passer. Je ne dirais pas non. En tout cas, personne d’entre nous n’avait remarqué la chose. Nous regardons et, cré tonnerre ! ce vieux bâtiment n’était plus là ! Je n’ai jamais vu bande de jocrisses avoir l’air plus stupides, crois-moi. « Eh bien, dit le docteur, faisons un marché… » Nous avons traité, lui et moi, et nous sommes ici avec provisions, eau-de-vie, blockhaus, le bois à brûler que vous avez eu la prévoyance de couper, et, pour ainsi dire, avec tout le sacré bateau, de la quille à la pomme des mâts. Quant à eux, ils se sont trottés ; je ne sais pas où ils sont.

De nouveau, il tira placidement sur sa pipe et reprit :

– Et afin que tu ne te mettes pas dans la tête que tu es compris dans le traité, voici les derniers mots qui furent prononcés : « Combien êtes-vous, que je dis, à partir ? – Quatre, qu’il dit, dont un blessé ; quant à ce garçon, je ne sais pas où il est, qu’il aille au diable, qu’il dit, je n’en ai cure : nous sommes fatigués de lui… » Ce sont là ses paroles.

– Est-ce tout ?

– Oui, c’est tout ce que tu dois savoir, mon fils.

– Et maintenant, il me faut choisir ?

– Et maintenant, il te faut choisir, crois-moi.

– Eh bien, je ne suis pas assez sot pour ne pas très bien savoir ce que j’ai à attendre. Quoi qu’il doive m’arriver, cela m’est égal. J’en ai trop vu mourir depuis que je vous ai rencontré. Mais il y a deux ou trois choses que je dois vous raconter, dis-je, très surexcité à ce moment. Voici la première. Vous êtes dans une mauvaise passe : navire perdu, trésor perdu, hommes perdus : toute votre entreprise a fait naufrage ; et si vous voulez savoir à qui vous le devez, eh bien, c’est à moi ! J’étais dans la barrique de pommes le soir de notre arrivée en vue de terre, et je vous ai entendus, vous John, et vous Dick Johnson, et Hands, qui est présentement au fond de la mer, et j’ai répété sur l’heure jusqu’à la dernière de vos paroles. Et quant à la goélette, c’est moi qui ai coupé son câble, et c’est moi qui ai tué les hommes que vous aviez à son bord, et c’est moi qui l’ai menée là où aucun de vous ne la reverra jamais. Les rieurs seront de mon côté ; j’ai eu, dès le début, la haute main sur vous dans cette affaire ; je ne vous crains pas plus qu’un moucheron. Tuez-moi ou épargnez-moi, à votre gré. Mais je vous dirai encore une chose : si vous m’épargnez, j’oublierai le passé, et quand vous passerez tous en jugement pour piraterie, je vous aiderai de tout mon pouvoir. C’est à vous de choisir. Tuez-en un de plus sans profit pour vous, ou épargnez-moi et gardez ainsi un témoin qui vous sauvera de la potence.

Je m’arrêtai, car, en vérité, j’étais à bout de souffle. À mon grand étonnement, pas un d’entre eux ne broncha, et tous restèrent à me considérer tel qu’un troupeau de moutons. Et tandis qu’ils me regardaient encore, je repris :

– Et maintenant, maître Silver, je crois que vous êtes ici le meilleur de tous : si les choses en viennent au pis, je vous serai obligé de faire savoir au docteur la façon dont je me suis comporté.

– Je ne l’oublierai pas, dit Silver avec une intonation si particulière que je n’aurais pu, même au prix de ma vie, décider s’il se raillait de ma requête ou si mon courage l’avait favorablement impressionné.

– J’ajouterai quelque chose à cela, s’écria le vieux marin à teint d’acajou (le nommé Morgan que j’avais vu dans la taverne de Silver, sur les quais de Bristol), c’est lui qui a reconnu Chien-Noir.

– Et tenez, reprit le maître coq, j’ajouterai encore autre chose à cela, cré tonnerre ! c’est ce même garçon qui a subtilisé la carte à Billy Bones. D’un bout à l’autre, nous nous sommes butés contre Jim Hawkins !

– Alors, voici pour lui ! fit Morgan avec un blasphème.

Et il bondit, en tirant son couteau avec une ardeur juvénile.

– Halte-là ! cria Silver. Que te crois-tu donc ici, Tom Morgan ? Capitaine, hein ? Par tous les diables, je t’apprendrai le contraire ! Mets-toi à ma traverse, et tu iras où tant de bons bougres ont été avant toi, du premier au dernier, depuis vingt ans… les uns à bout de vergue, mort de ma vie ! et d’autres par le sabord, et tous à nourrir les poissons. Jamais personne ne m’a regardé entre les deux yeux, qui ait vu ensuite un jour de bonheur, Tom Morgan, je te le garantis.

Morgan se tut, mais les autres firent entendre un rauque murmure.

– Tom a raison, dit quelqu’un.

– J’ai été embêté assez longtemps par un capitaine, dit un second. Que je sois pendu si je me laisse faire encore par toi, John Silver !

– Y en a-t-il un de vous autres, messeigneurs, qui veut venir s’expliquer dehors avec moi ? rugit Silver de dessus son tonnelet, en avançant fortement le haut du corps et agitant vers eux sa pipe brasillante. Si c’est cela que vous voulez, dites-le : vous n’êtes pas muets, je suppose. Celui qui le désire sera servi. Aurai-je donc vécu tant d’années pour me voir finalement braver en face par un fils d’ivrognesse ? Vous connaissez le système, puisque vous êtes tous gentilshommes de fortune, à vous entendre. Eh bien, je suis prêt. Qu’il prenne un coutelas, celui qui ose, et je verrai la couleur de ses tripes, tout béquillard que je suis, avant la fin de cette pipe.

Personne ne broncha ; personne ne répondit.

– Voilà votre genre, n’est-ce pas ? ajouta-t-il, en portant de nouveau sa pipe à sa bouche. Eh bien, vous êtes rigolos à voir, en tout cas. Mais pas bien fameux pour vous battre, ça non. Mais si je parle anglais comme il faut, vous me comprendrez peut-être. Je suis votre capitaine par élection. Je suis votre capitaine parce que je suis le meilleur de tous, d’un bon mille marin. Vous refusez de vous battre comme le devraient des gentilshommes de fortune ; alors, cré tonnerre ! vous obéirez, je ne vous dis que ça ! J’aime ce garçon, à présent : je n’ai jamais vu meilleur garçon que lui. Il est plus crâne que deux quelconques des capons que vous êtes tous ici ; et voici ce que je dis : je voudrais voir désormais que quelqu’un porte la main sur lui. Voilà ce que je dis, et vous pouvez vous en rapporter à ça.

Il y eut un long silence. J’étais debout, adossé au mur, et mon cœur battait comme un marteau de forgeron, mais à présent un rayon d’espoir luisait en moi. Silver se laissa aller contre le mur, les bras croisés, la pipe au coin des lèvres, aussi impassible que s’il eût été l’église ; pourtant son regard allait à la dérobée vers ses fougueux partisans, et il ne cessait de les observer du coin de l’œil. Quant à eux, ils se rassemblaient graduellement vers l’autre extrémité du blockhaus, et leurs confus chuchotements faisaient dans mes oreilles un bruit continu de ruisseau. L’un après l’autre ils levaient les yeux, et la rouge lueur de la torche éclairait pendant une seconde leurs visages inquiets ; mais ce n’était pas vers moi, c’était vers Silver que se dirigeaient leurs regards.

– Vous paraissez en avoir joliment à dire, fit remarquer Silver, en lançant au loin un jet de salive. Chantez-moi ça, que je l’entende, ou sinon mettez en panne.

– Demande pardon, capitaine, répliqua l’un des hommes, tu en prends par trop à ton aise avec certaines de nos règles. Cet équipage est mécontent ; cet équipage n’aime pas l’intimidation plus que les coups d’épissoir ; cet équipage a ses droits comme tous les équipages, je prends la liberté de le dire ; et de tes propres règles, je retiens que nous pouvons causer ensemble. Je te demande pardon, reconnaissant que tu es mon capitaine en ce moment ; mais je réclame mon droit, et je sors pour aller tenir conseil.

Et avec un correct salut maritime, cet individu, un homme de trente-cinq ans, efflanqué, de mauvaise mine et aux yeux jaunes, se dirigea froidement vers la porte et disparut au-dehors. Tour à tour, les autres suivirent son exemple. Chacun saluait en passant et ajoutait quelques mots d’excuse. « Conformément aux règles », dit l’un. « Conseil de gaillard d’avant », dit Morgan. Et successivement tous sortirent ainsi, et je restai seul avec Silver devant la torche.

À l’instant, le maître coq lâcha sa pipe.

– Maintenant, attention, Jim Hawkins, me dit-il d’une voix nette, mais si bas que je l’entendais à peine, tu es à deux doigts de la mort et, ce qui est bien pire, de la torture. Ils vont me destituer. Mais, note-le, je te soutiendrai à travers tout. Je n’en avais pas l’intention, certes, jusqu’à l’heure où tu as parlé. J’étais quasi désespéré de perdre toute cette grosse galette, et d’être pendu par-dessus le marché. Mais j’ai vu que tu étais de la bonne sorte. Je me suis dit en moi-même : « Soutiens Jim Hawkins, John, et Hawkins te soutiendra. Tu es sa dernière carte et, par le tonnerre de Dieu, John, il est la tienne. Dos à dos, c’est dit. Tu sauves ton témoin à décharge, et il sauvera ta tête ! »

Je commençais vaguement à comprendre. Je l’interrogeai :

– Vous voulez dire que tout est perdu ?

– Oui, sacrédié, que je le dis ! répondit-il. Le navire parti, adieu ma tête : ça se résume là. Quand j’ai regardé dans la baie, Jim Hawkins, et que je n’ai plus vu la goélette… eh bien, je suis un dur à cuire, mais j’ai renoncé. Pour ce qui est de cette bande et de leur conseil, note-le, ce sont des sots et des couards en plein. Je te sauverai la vie, si cela est en mon pouvoir, malgré eux. Mais attention, Jim : donnant donnant… tu sauves Long John de la corde.

Je n’en revenais pas : cela me semblait d’une telle impossibilité, ce qu’il me demandait là, lui, le vieux flibustier, lui, le meneur d’un bout à l’autre… Je répliquai :

– Ce que je pourrai faire, je le ferai.

– Marché conclu ! s’écria Long John. Tu parles crânement, et j’ai une chance, cré tonnerre !

Il clopina jusqu’à la torche, qui était fichée dans le tas de bois, et y ralluma sa pipe.

– Comprends-moi bien, Jim, dit-il en revenant. J’ai une tête sur mes épaules, moi. Je suis du côté du chevalier, désormais. Je sais que tu as mis ce navire en sûreté quelque part. Comment tu as fait, je n’en sais rien, mais il est en sûreté. Je suppose que Hands et O’Brien ont tourné casaque. Je n’ai jamais eu grande confiance en aucun d’eux. Mais note mes paroles. Je ne pose pas de questions, pas plus que je ne m’en laisse poser. Je reconnais quand une partie est perdue, moi ; et je reconnais quand un gars est de parole. Ah ! toi qui es jeune… toi et moi, que de belles choses nous aurions pu faire ensemble ! Il emplit au tonnelet de cognac une mesure d’étain.

– En veux-tu, camarade ? me demanda-t-il.

Et, sur mon refus :

– Eh bien, moi, je vais boire un coup, Jim. J’ai besoin de me calfater, car nous allons avoir du grabuge. Et à propos de grabuge, Jim, pourquoi ce docteur m’a-t-il donné la carte ?

Mon visage exprima un étonnement si sincère qu’il jugea inutile de me questionner davantage. Il reprit :

– Enfin, n’importe, il me l’a donnée. Et il y a sans doute quelque chose là-dessous… sûrement quelque chose là-dessous, Jim… du mauvais ou du bon.

Et il avala encore une goulée de cognac, en secouant sa grosse tête blonde, de l’air de quelqu’un qui n’augure rien de bon.