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Oliver Twist.  Charles Dickens
Chapitre 51. Plus d’un mystère s’éclaircit. – Proposition de mariage où il n’est question ni de dot ni d’épingles.
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Deux jours après les événements racontés dans le précédent chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de l’après-midi, dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en compagnie d’un personnage dont il n’avait pas dit le nom.

La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier était dans un état d’agitation qui l’empêchait de réunir ses idées et lui enlevait presque l’usage de la parole. Ceux qui l’accompagnaient étaient en proie à la même anxiété et ne parlaient pas davantage.

Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant par M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à Monks, et, bien qu’ils sussent que le but de leur voyage était d’achever l’œuvre si bien commencée, il y avait encore dans toute cette affaire assez de mystère et d’obscurité pour les laisser dans une grande perplexité.

Leur ami dévoué avait soigneusement empêché, avec l’aide de M. Losberne, qu’ils n’apprissent rien des fatals événements qui venaient de s’accomplir. « Il n’y a pas de doute, disait M. Brownlow, qu’ils les connaîtront avant peu, mais le moment sera peut-être plus favorable qu’à présent : il ne saurait être pire. » Ils voyageaient donc en silence, l’esprit tout occupé du but qu’ils poursuivaient en commun, sans être disposés le moins du monde à s’entretenir du sujet qui absorbait leurs pensées.

Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans ses réflexions tant qu’il avait suivi une route qui lui était inconnue pour arriver à sa ville natale, avec quelle vivacité se réveillèrent en lui les souvenirs d’autrefois, et combien d’émotions lui firent battre le cœur, quand il se retrouva sur le chemin qu’il avait parcouru à pied dans son enfance, pauvre orphelin abandonné, sans un ami pour lui tendre la main, sans un toit pour abriter sa tête !

« Voyez, voyez, s’écria-t-il en serrant vivement la main de Rose et en mettant la tête à la portière ; voici la barrière que j’ai escaladée, voici les haies le long desquelles je me glissai en rampant pour éviter d’être surpris et ramené de force chez le fabricant de cercueils ; voici là-bas le sentier, à travers champs, qui mène à la vieille maison où j’ai passé mon enfance ! Oh ! Richard, Richard, mon cher ami d’autrefois, si seulement je pouvais te voir maintenant !…

– Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les mains d’Olivier ; vous lui direz que vous êtes heureux, que vous êtes devenu riche, et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le rendre heureux aussi !…

– Oui, oui, dit Olivier ; et puis nous l’emmènerons avec nous, nous le ferons habiller et instruire, et nous l’enverrons dans une paisible campagne où il deviendra grand et fort, n’est-ce pas ? »

Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant l’enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.

« Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l’êtes pour tout le monde, dit Olivier ; les récits qu’il vous fera vous serreront le cœur, je le sais ; mais qu’importe ? tout cela sera bien loin et vous sourirez de plaisir, j’en suis sûr aussi, en songeant que vous avez changé son sort, comme vous l’avez déjà fait pour moi. Le pauvre Richard ! il m’a si bien dit : « Dieu te bénisse ! » alors que je me sauvais ; moi aussi, ajouta Olivier, en éclatant en sanglots, je lui dirai : « Dieu te bénisse maintenant ! » et je lui montrerai combien ses paroles d’adieu m’ont été au cœur !… »

Quand ils approchèrent de la ville et qu’ils se furent engagés dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile que de modérer les transports de l’enfant ; il revoyait la boutique de Sowerberry, l’entrepreneur de pompes funèbres, telle qu’elle était jadis, mais plus petite et moins imposante qu’elle ne l’était dans ses souvenirs ; il retrouvait les magasins, les maisons qu’il avait si bien connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque petit incident de sa vie d’enfant : la charrette de Gamfield, le ramoneur, toujours la même, arrêtée à la porte du cabaret ; le dépôt de mendicité, cette affreuse prison de son enfance, avec ses étroites fenêtres donnant sur la rue ; sur le seuil de la porte, le portier d’autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant, Olivier ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se mit à rire de sa sottise, puis à pleurer pour rire encore après ; il revoyait cent figures de connaissance, tout enfin, comme s’il avait quitté ces lieux la veille, et que son bonheur récent ne fut qu’un songe délicieux.

Mais ce bonheur n’était point un songe ; ils s’arrêtèrent à la porte du meilleur hôtel, devant lequel Olivier s’extasiait jadis, le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant un peu déchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig était là, prêt à recevoir nos voyageurs ; il embrassa la jeune demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de voiture, comme s’il était le grand-père de toute la société. Aimable et souriant, il n’offrit pas une seule fois « de manger sa tête », pas même quand il soutint à un vieux postillon qu’il connaissait mieux que lui le plus court chemin pour aller à Londres, bien qu’il n’eût fait ce trajet qu’une seule fois, et encore en dormant tout le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient préparées, tout avait été disposé comme par enchantement pour les recevoir.

Néanmoins, dès que la première agitation fut passée, chacun redevint silencieux et préoccupé comme pendant le voyage. M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir à dîner dans une chambre à part. Les deux autres messieurs allaient et venaient d’un air inquiet ou se parlaient à l’oreille. On vint avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout d’une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui n’étaient point dans le secret de ces nouvelles inquiétudes. Ils restaient silencieux et étonnés, ou, s’ils échangeaient quelques mots, c’était à voix basse, comme s’ils avaient peur d’entendre même le son de leur voix.

Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à croire qu’ils ne sauraient rien de plus ce jour-là, ils virent entrer M. Losberne et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d’un individu dont la vue arracha presque à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que c’était son frère, et c’était ce même homme qu’il avait rencontré un jour de marché à la porte d’une auberge, et qu’il avait aperçu avec Fagin regardant à travers la fenêtre de sa petite chambre. Cet homme lança à l’enfant étonné un regard plein de haine et s’assit près de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers à la main, se dirigea vers la table près de laquelle étaient assis Rose et Olivier.

« J’ai à remplir une pénible tâche, dit-il ; mais il faut que ces déclarations, qui ont été signées à Londres, en présence de témoins, soient reproduites ici en substance ; j’aurais voulu vous épargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de votre propre bouche : vous savez pourquoi.

– Continuez, dit en se détournant l’individu auquel M. Brownlow s’adressait. Dépêchons-nous ; j’en ai déjà assez fait, ce me semble ; n’allez pas me garder longtemps ici.

– Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tête d’Olivier, cet enfant est votre frère ; c’est le fils illégitime de votre père, Edwin Leeford, auquel j’étais si attaché, et de la pauvre Agnès Fleming, qui mourut en lui donnant le jour.

– Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le cœur, voilà leur bâtard.

– Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine censure du monde ne peut plus atteindre ; c’est une insulte qui ne peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez coupable. Cet enfant est né dans cette ville ?

– Au dépôt de mendicité, répondit Monks ; du reste, vous avez là son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les papiers.

– Il faut que nous l’entendions de votre bouche, dit M. Brownlow en promenant ses regards sur les témoins de cette scène.

– Alors, écoutez-moi, répondit Monks ; mon père étant tombé malade à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et m’emmena avec elle : c’était sans doute pour s’assurer la fortune de mon père, car elle n’avait pas grande affection pour lui, ni lui pour elle ; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu connaissance et resta assoupi jusqu’au lendemain, jour de sa mort. Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il avait écrit sur l’enveloppe qu’il ne fallait vous envoyer ces papiers qu’après sa mort. L’un était une lettre à cette fille, à Agnès, et l’autre un testament.

– Que disait-il dans cette lettre ? demanda M. Brownlow.

– La lettre ?… c’était une feuille de papier écrite dans tous les sens, une espèce de confession générale des torts qu’il se reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu’il la prît sous sa protection ; il l’avait trompée, à ce qu’il paraît, en lui disant que certaines circonstances mystérieuses, qu’il lui expliquerait plus tard, s’opposaient à son mariage immédiat avec elle ; et alors elle avait été bon train, s’était fiée à lui, et beaucoup trop, car elle y avait perdu l’honneur, que personne ne pouvait plus lui rendre. Elle n’avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui disait tout ce qu’il avait l’intention de faire pour cacher sa honte s’il avait vécu ; et il la conjurait, s’il venait à mourir, de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur son enfant, parce qu’il n’y avait que lui de coupable. Il lui rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de famille… Il la priait de garder cette bague, de la porter toujours sur son cœur, comme elle avait fait jusque-là, et il répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu la tête, et je crois bien que c’était vrai.

– Quant au testament…, » dit M. Brownlow en voyant Olivier pleurer à chaudes larmes.

Monks restait silencieux.

« Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des dispositions vicieuses qu’il avait reconnus en vous, son fils unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous laissait, ainsi qu’à votre mère, une rente de huit cents livres sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l’une pour Agnès Fleming, et l’autre pour l’enfant auquel elle donnerait le jour. Si c’était une fille, la fortune lui revenait sans conditions ; mais si c’était un fils, il était stipulé qu’à l’époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d’aucun acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de méchanceté ; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la confiance qu’il avait en elle et la conviction profonde où il était que son enfant tiendrait d’elle un cœur noble et une nature élevée. S’il était trompé dans son attente, alors il voulait que la fortune vous revînt : car, dans le cas, mais dans le cas seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous n’en eussiez aucun sur son cœur, puisque dès votre enfance vous ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l’aversion.

– Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme eût fait à sa place : elle brûla le testament ; la lettre ne parvint pas à son adresse ; ma mère la garda, ainsi que d’autres preuves, pour le cas où l’on essayerait de nier la faute de la jeune fille ; elle instruisit de tout le père d’Agnès, avec toutes les circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir, se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa fille s’était enfuie secrètement quelques semaines auparavant ; il avait parcouru à pied les villes et les villages d’alentour, la cherchant partout, et, persuadé qu’elle avait mis fin à ses jours pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort de chagrin le soir même. »

Il y eut ici un court moment de silence, jusqu’à ce que M. Brownlow reprit le fil de la narration.

« Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite de la mère d’Édouard Leeford, de cette homme ici présent… À dix-huit ans, il l’avait quittée, lui avait volé ses bijoux et son argent, s’était fait joueur, escroc, faussaire, et s’était sauvé à Londres où, depuis deux ans, il ne fréquentait que les êtres les plus dégradés. Elle était atteinte d’une incurable et douloureuse maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de longues et inutiles recherches, on parvint enfin à le découvrir, et il partit avec elle pour la France.

– Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles souffrances ; à son lit de mort elle me révéla ses secrets et me légua la haine mortelle qu’elle avait vouée à Agnès et à son enfant. C’était une recommandation bien inutile, car il y avait déjà longtemps que j’avais hérité de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de la jeune fille ; elle était persuadée qu’Agnès avait eu un fils et que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui laisserais ni paix ni trêve, je m’acharnerais après lui avec une infatigable animosité, j’assouvirais sur lui ma haine et je foulerais aux pieds ce testament insultant, en traînant le fils de l’adultère dans la boue de l’infamie, dussé-je le conduire jusqu’au pied de la potence. Il s’est enfin trouvé sur mon chemin ; j’avais bien commencé, et, sans les bavardages d’une coquine, je serais arrivé à mon but. »

Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante en murmurant d’affreuses imprécations, M. Brownlow, s’adressant aux témoins épouvantés de cette scène, leur expliqua comment le juif avait été le complice et le confident de cet homme ; comment il avait reçu, pour faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme considérable dont il devait restituer une partie dans le cas où l’enfant s’échapperait ; comme enfin, à la suite d’une discussion à ce sujet, ils en étaient venus à s’assurer que c’était bien Olivier qui était à la campagne chez Mme Maylie.

« Que sont devenus la bague et le médaillon ? dit M. Brownlow en s’adressant à Monks.

– Ils m’ont été vendus par l’homme et la femme dont je vous ai parlé. Ils les avaient volés à une vieille infirmière du dépôt qui les avait pris sur le cadavre d’Agnès, répondit Monks sans lever les yeux. Vous savez ce que j’en ai fait. »

M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et rentra bientôt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant après lui son infortuné mari.

« En croirai-je mes yeux ? s’écria M. Bumble jouant sottement l’enthousiasme. N’est-ce point le petit Olivier ?… Oh ! Olivier, si vous saviez comme j’ai été en peine de vous !…

– Taisez-vous, imbécile ! murmura Mme Bumble.

– C’est plus fort que moi, c’est plus fort que moi, madame Bumble, répliqua le chef du dépôt de mendicité ; je ne puis pas m’empêcher, moi qui l’ai élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d’une tournure si distinguée ; j’ai toujours aimé cet enfant-là comme s’il était mon… mon… mon grand-père, dit M. Bumble en s’arrêtant pour chercher une comparaison exacte. Maître Olivier, mon ami, vous souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc ? Ah !… il est en paradis depuis huit jours… Nous l’avons porté en terre dans un cercueil de chêne à poignées d’argent.

– Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig, trêve de sentiment !

– Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M. Bumble. Comment vous portez-vous, monsieur ? J’espère que vous êtes toujours en parfaite santé ? »

Ce compliment s’adressait à M. Brownlow, qui, s’approchant du respectable couple, demanda en désignant Monks :

« Connaissez-vous cet individu ?

– Non, répondit nettement Mme Bumble.

– Vous ne le connaissez probablement pas non plus ? dit M. Brownlow en s’adressant au mari.

– Je ne l’ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.

– Et vous ne lui avez rien vendu sans doute ?

– Non, répondit Mme Bumble.

– Vous n’avez sans doute jamais eu non plus en votre possession certain médaillon d’or avec une bague ? dit M. Brownlow.

– Non certainement, répondit la matrone. Nous avez-vous fait venir pour nous adresser de si sottes questions ?

M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt, comme précédemment : mais cette fois il ne ramena pas avec lui un couple si vigoureux ; il était suivi de deux vieilles paralytiques qui chancelaient et trébuchaient à chaque pas.

« Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où mourut la vieille Sally, dit la première des deux infirmes en levant sa main tremblante, mais vous n’avez pas pu boucher les fentes de la porte et nous empêcher d’entendre ce qui se disait.

– Non, non, dit l’autre en regardant autour d’elle et en remuant ses mâchoires veuves de leurs dents, vous n’avez pas bien pris vos précautions.

– Nous l’avons bien entendue, reprit la première, essayer de vous dire ce qu’elle avait fait ; nous vous avons vue prendre un papier qu’elle tenait à la main, et le lendemain nous vous avons guettée quand vous avez été au mont-de-piété.

– Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un médaillon et une bague d’or ; nous étions sur vos talons, oui, nous étions sur vos talons.

– Et nous en savons plus long encore, dit la première ; la vieille Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune femme lui avait conté, à savoir : qu’elle était en route pour aller mourir près de la tombe du père de son enfant, car elle sentait bien qu’elle ne survivrait pas à son malheur, et c’est alors qu’elle est accouchée au dépôt de mendicité.

– Voulez-vous que l’on fasse venir le commissionnaire au mont-de-piété ? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte.

– Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en désignant Monks, a eu la lâcheté de tout avouer, comme je n’en doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses vieilles gueuses-là, je n’ai plus rien à dire. Eh bien ! oui, j’ai vendu ces objets, et ils sont quelque part où vous ne pourrez jamais les retrouver ; et puis après ?

– Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu’à présent c’est notre affaire de veiller à ce que vous n’occupiez, plus jamais, vous ou votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer.

– J’espère, dit M. Bumble d’un air piteux, tandis que M. Grimwig sortait avec les deux vieilles femmes, j’espère que cette malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions paroissiales ?

– Si vraiment, répondit M. Brownlow ; mettez-vous bien cela dans la tête, et estimez-vous heureux qu’il n’en soit que cela.

– C’est Mme Bumble qui a tout fait, dit l’ex-bedeau après s’être prudemment assuré que sa femme était déjà sortie ; c’est elle qui l’a voulu absolument.

– Ce n’est pas une excuse, répliqua M. Brownlow. Vous étiez présent quand ces objets ont été jetés dans la rivière ; et d’ailleurs, aux yeux de la loi, c’est vous qui êtes le plus coupable. La loi suppose que votre femme n’agit que d’après vos conseils.

– Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau entre ses mains, la loi n’est qu’une… une idiote. S’il en est ainsi aux yeux de la loi, c’est qu’elle ne s’est pas mariée, et ce que je puis lui souhaiter de pis, c’est d’en faire l’expérience ; cela lui ouvrirait les yeux. »

Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfonça son chapeau sur sa tête, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver sa femme.

« Mademoiselle, dit M. Brownlow en s’adressant à Rose, donnez-moi la main ; n’ayez pas peur ; les quelques mots que j’ai encore à vous dire ne sont pas faits pour vous effrayer.

– S’ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j’ignore comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois ; je n’ai plus ni force ni courage.

– Vous avez plus d’énergie que cela, j’en suis sûr, répondit le vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur ?

– Oui, répondit Monks.

– Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d’une voix faible.

– Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.

– Le père de la malheureuse Agnès avait deux jeunes filles, dit M. Brownlow ; qu’est devenue la seconde, celle qui était encore enfant, à la mort de son père ?

– Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu son père, dans un pays où elle n’était connue de personne, n’ayant pas une lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pût la mettre sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.

– Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à Mme Maylie d’approcher. Continuez !

– Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit Monks ; mais là où l’amitié échoue, parfois la haine réussit ; après une année de recherches, ma mère parvint à découvrir cette enfant.

– Elle la prit avec elle, n’est-ce pas ?

– Non. Ces braves gens étaient pauvres et commençaient, du moins le mari, à se lasser de leur humanité ; aussi leur laissa-t-elle l’enfant, en leur donnant une petite somme d’argent avec laquelle ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en envoyer davantage, mais bien décidée à n’en rien faire. Comme leur mécontentement et leur misère n’étaient pas pour elle une garantie suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta l’histoire du déshonneur de la sœur, en y ajoutant les détails les plus odieux, et les engagea à surveiller l’enfant de près car elle était le fruit d’une union illégitime, et tournerait mal tôt ou tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l’enfant traîna une existence assez misérable pour nous satisfaire, jusqu’à ce qu’une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard, en eut pitié, et la prit avec elle. En dépit de tous nos efforts, l’enfant resta près de cette dame et fut heureuse ; je la perdis de vue il y a deux ou trois ans, et je n’ai retrouvé ses traces que depuis quelques mois.

– La voyez-vous maintenant ?

– Oui ; elle est appuyée sur votre bras.

– Mais elle n’en est pas moins ma nièce, s’écria Mme Maylie en serrant Rose sur son cœur ; elle n’en est pas moins mon enfant bien-aimée ; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les trésors du monde. Ma douce compagne, ma chère fille…

– Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la meilleure des amies ; mon cœur est suffoqué par l’émotion, je ne puis supporter tout cela.

– Et vous, lui dit Mme Maylie en l’embrassant tendrement, vous avez toujours été pour moi la meilleure et la plus charmante fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre enfant, qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez ! tenez ! voyez-le.

– Elle n’est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant ses bras autour du cou, mais une sœur, une sœur chérie ; oh ! Rose, dès que je vous ai connue, mon cœur me disait que je devais vous aimer ainsi. »

Respectons les larmes que versèrent ces deux orphelins, et les paroles entrecoupées qu’ils échangèrent en tombant dans les bras l’un de l’autre : ils retrouvaient et perdaient au même instant un père, une mère, une sœur ; leur joie était mêlée de douleur, et pourtant leurs larmes n’étaient pas amères : car la douleur même qui s’élevait dans leur âme était si bien adoucie par les doux et tendres souvenirs qui l’accompagnaient, qu’elle dépouillait toute sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.

Ils restèrent longtemps seuls ; enfin on frappa doucement à la porte ; Olivier l’ouvrit, et, s’éloignant rapidement, céda la place à Henry Maylie.

« Je sais tout, dit celui-ci, en s’asseyant près de l’aimable jeune fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard, ajouta-t-il après un long silence ; ce n’est pas aujourd’hui que j’ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse ?

– Arrêtez, dit Rose ; vous savez tout, dites-vous ?

– Tout. Vous m’avez permis de vous entretenir encore une fois du sujet de notre dernière entrevue.

– Oui.

– Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier votre détermination et à vous demander seulement de me la faire connaître encore une fois ; j’ai promis de mettre à vos pieds ma position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous ébranler, si vous persistiez dans votre première résolution.

– Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me décident encore maintenant, dit Rose avec fermeté ; je comprends ce soir, mieux que jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bonté m’a arrachée aux souffrances et à la misère. C’est une lutte, dit Rose, mais c’est une lutte dont je suis fière ; c’est un coup cruel, mais mon cœur saura le supporter.

– La découverte de ce soir… commença Henry.

– La découverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en ce qui vous concerne, dans la même position qu’auparavant.

– Vous voulez endurcir votre cœur contre moi, Rose, dit le jeune homme.

– Oh ! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.

– Alors, pourquoi vous infliger cette peine ? dit Henry en lui prenant la main ; songez, chère Rose, songez à ce que vous avez entendu ce soir.

– Et qu’ai-je entendu ? s’écria Rose ; que le sentiment du déshonneur de sa famille troubla tellement mon père, qu’il s’enfuit loin de tous ceux qu’il avait connus… Tenez, nous en avons dit assez, Henry ; laissons là cet entretien.

– Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment où elle se levait ; espérances, désirs, projets, tout a changé pour moi, excepté l’amour que je vous ai voué ; je ne vous offre plus un rang élevé au milieu des agitations du monde, de ce monde méchant et envieux où l’on a à rougir d’autre chose que de ce qui est vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un cœur ; oui, chère Rose, voilà tout ce que j’ai maintenant à vous offrir.

– Que signifie ce langage ? balbutia la jeune fille.

– Il signifie… que la dernière fois que je vous ai vue, je vous ai quittée avec la ferme résolution d’aplanir tous les obstacles imaginaires qui s’élevaient entre vous et moi, bien décidé, si le monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre, à le quitter pour être à vous, et à tourner le dos à quiconque mépriserait votre naissance : c’est ce que j’ai fait ; ceux qui se sont éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous, et m’ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison. Tel protecteur puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde maintenant avec froideur ; mais il y a en Angleterre de riantes campagnes et de beaux ombrages, et à côté d’une église de village, de l’église dont je suis le pasteur, s’élève une habitation rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère Rose, qu’au milieu de toutes les splendeurs du monde ; voilà mon rang, voilà ma position actuelle que je mets en ce moment à vos pieds. »

* * * * *

– C’est bien désagréable pour un souper d’attendre après des amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son mouchoir de poche sur la tête. »

À dire vrai, le souper attendait depuis un temps déraisonnable ; ni Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrèrent tous au même moment, n’avaient la moindre excuse à alléguer.

« Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir, dit M. Grimwig : car je commençais à croire que je n’aurais pas autre chose. Je prendrai la liberté, avec votre permission, de faire mon compliment à la jeune fiancée. »

M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa Rose, qui se mit à rougir ; l’exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu’Henry Maylie en avait déjà fait autant dans la pièce voisine ; mais les meilleures autorités s’accordent à dire que c’est une méchanceté pure ; il était si jeune, et un pasteur encore !

« Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d’où venez-vous, et pourquoi avez-vous l’air si affligé ? Vous avez encore des larmes dans les yeux ; qu’est-ce que vous avez donc ? »

Que de déceptions dans ce monde ! Hélas ! nos plus chères espérances, celles qui font le plus d’honneur à notre nature, sont souvent celles qui sont brisées les premières. Le pauvre Richard était mort !