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Oliver Twist.  Charles Dickens
Chapitre 50. Poursuite et évasion.
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Au bord de la Tamise, près de l’église de Rotherhithe, à l’endroit où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et par la fumée qui s’échappe des toits abaissés des maisons, se trouve à l’heure qu’il est la plus sale, la plus étrange, la plus extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de Londres, complètement inconnue, même de nom, au plus grand nombre des habitants de la capitale.

Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la population la plus misérable et la plus grossière des bords du fleuve, et où l’on ne vend que les objets nécessaires à la classe indigente.

Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entassés dans les boutiques ; les vêtements les plus communs sont suspendus à la porte du brocanteur ou accrochés aux fenêtres. Coudoyé par des ouvriers sans ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest et de charbon, des femmes effrontées, des enfants en guenilles, enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur ne se fraye un chemin qu’avec peine, rebuté par le spectacle hideux et l’odeur infecte des allées étroites qui se détachent à droite et à gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit des chariots lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus reculées et moins fréquentées que celles qu’il a traversées jusqu’ici, il s’avance entre des rangées de maisons dont les façades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs lézardés qui semblent prêts à s’écrouler, des cheminées en ruines qui hésitent à tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres de fer rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu’on peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.

C’est dans cet affreux quartier, au delà de Dockhead, dans le faubourg de Southtwark, que se trouve l’île de Jacob, entourée d’un fossé fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de quinze ou vingt à la marée haute, qu’on appelait jadis Mill-Pond et qui est connu maintenant sous le nom de Folly-Ditch. Ce fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli d’eau en ouvrant les écluses de Lead-Mills, d’où lui venait son ancien nom. Alors un étranger placé sur un des ponts de bois qui sont jetés sur le fossé à Mill-Lane, pourrait voir les habitants des maisons qui le bordent de chaque côté puiser l’eau dans des baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent des portes ou des fenêtres ; et, s’il porte ses regards sur les maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la vue du spectacle étalé devant lui ; des galeries de bois vermoulus s’étendant derrière une demi-douzaine de maisons et percées de trous à travers desquels on peut voir l’eau bourbeuse qui coule au-dessous ; des fenêtres faites de pièces et de morceaux, laissant passer des perches à sécher le linge (comme s’il y avait du linge dans ces parages) ; des chambres si étroites, si resserrées et si sales, que l’air s’y corrompt en y entrant ; des constructions en bois qui penchent sur le fossé et qui menacent d’y tomber pour imiter les autres, qui ont déjà pris ce parti ; des murs noircis, des fondations dégradées ; enfin tout ce que la pauvreté a de plus repoussant : tels sont les objets qui ornent les bords de Folly-Ditch.

Dans l’île de Jacob, les magasins sont vides et n’ont plus de toits ; les murs s’écroulent de toute part, les fenêtres ne sont plus des fenêtres, les cheminées sont noires, mais il n’en sort plus de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c’était un quartier assez commerçant, maintenant ce n’est plus qu’un désert ; les maisons n’appartiennent à personne et servent de retraite à ceux qui ont le courage d’y vivre et d’y mourir. Pour chercher un refuge dans l’île de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de se cacher ou être réduit au plus affreux dénuement.

Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fenêtres étaient solidement barricadées, et qui donnait par derrière sur le fossé, comme nous venons de le décrire, étaient réunis trois hommes qui tantôt échangeaient entre eux des regards inquiets, comme s’ils étaient dans l’attente de quelque grave événement, et tantôt restaient immobiles et silencieux : c’étaient Tobie Crackit, M. Chitling et un voleur âgé de cinquante ans au moins, qui avait eu le nez brisé dans quelque ancienne rixe, et dont le visage était défiguré par une grande balafre, reçue probablement dans les mêmes circonstances : cet individu était un déporté en rupture de banc et se nommait Kags.

« Quand vous avez déguerpi de nos anciens domiciles, parce que ça chauffait, vous auriez bien dû chercher quelque autre tanière, dit Tobie en s’adressant à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel ami.

– Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que vous êtes ? dit Kags.

– Je m’attendais à être mieux reçu, répondit M. Chitling d’un air pensif.

– Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine de vivre à l’écart comme je le fais, et d’avoir un chez-soi où personne ne met le nez, il est peu récréatif de recevoir la visite d’un jeune monsieur dans votre position, quelque agrément qu’on puisse avoir à faire avec vous une partie de cartes.

– Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du monde, a avec lui un ami, arrivé de l’étranger à l’improviste, et trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats à son retour. »

Il y eut un court moment de silence, après quoi Tobie Crackit, sentant l’impossibilité de soutenir la conversation sur le ton plaisant, se tourna vers Chitling et dit :

« Quand Fagin a-t-il été pris ?

– Juste au moment du dîner, à deux heures de l’après-midi : Charlot et moi, nous avons eu la chance de nous échapper par une cheminée ; quant à Bolter, il avait retourné le cuvier et s’était blotti dessous ; mais ses longues échasses l’ont fait découvrir, et il a été pincé comme le juif.

– Et Betsy ?

– Pauvre Betsy ! dit Chitling qui perdait de plus en plus contenance ; elle est allée voir le cadavre et est sortie comme une folle en criant et en se frappant la tête contre les murailles, de sorte qu’on lui a mis la camisole de force, et qu’on l’a conduite à l’hôpital, où elle est à l’heure qu’il est.

– Qu’est devenu le jeune Charlot Bates ? demanda Kags.

– Il est à rôder quelque part aux environs, en attendant qu’il fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici, répondit Chitling. Il n’y a pas moyen d’aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a arrêté tout le monde ; c’est une souricière ; il y a des mouchards au comptoir ; je les ai vus de mes yeux, quand j’y suis allé.

– Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les lèvres ; il y en aura plus d’un qui y passera cette fois-ci.

– On tient les assises en ce moment, dit Kags ; si on instruit l’affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera sans doute, d’après ce qu’il a déjà dit, on peut avoir la preuve de la complicité du juif, et rendre la sentence vendredi ; et, dans six jours d’ici, il dansera, morbleu !

– Si vous aviez entendu la foule crier après lui ! dit Chitling ; les agents de police ont été obligés de lutter comme des diables pour empêcher qu’on ne le mît en pièces ; il y eut un moment où on le renversa, mais ils formèrent un cercle autour de lui et parvinrent à se frayer un passage, Si vous l’aviez vu, couvert de boue et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se cramponner aux agents de police comme si c’étaient ses meilleurs amis ! je les vois encore, serrés de tous côtés par la foule, et l’entraînant au milieu d’eux. Il y avait là des gens qui n’auraient pas mieux demandé que de le déchirer à belles dents ; je le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang ; j’entends les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu’elles lui arracheraient le cœur. »

Chitling, frappé d’horreur au souvenir de cette scène, mit ses mains sur ses oreilles, et, les yeux fermés, arpenta la chambre en long et en large, comme un homme qui a perdu le sens.

Tandis qu’il se livrait à cet exercice et que les deux autres restaient silencieux, les yeux fixés sur le plancher, un bruit étrange se fit entendre dans l’escalier, et le chien de Sikes s’élança dans la chambre.

Ils coururent à la fenêtre, descendirent l’escalier, regardèrent dans la rue ; le chien avait pénétré dans la maison par une fenêtre ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre : son maître n’était pas avec lui.

« Qu’est-ce que ça signifie ? dit Tobie, quand ils furent rentrés dans la chambre ; il n’est pas possible qu’il vienne ici, je… je compte bien qu’il ne viendra pas.

– S’il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en se penchant pour examiner l’animal, qui était couché haletant sur le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d’eau, il est tout fatigué d’avoir couru.

– Voyez ! il n’en a pas laissé une goutte, ajouta Kags, après avoir regardé le chien un instant sans rien dire ; il est couvert de boue, il boite ; il faut qu’il ait fait une grande trotte.

– D’où peut-il venir ainsi ? s’écria Tobie ; il aura été sans doute aux autres gîtes, et, n’y trouvant que des inconnus, il sera venu ici comme il l’a déjà fait si souvent. Mais où a-t-il quitté son maître et pourquoi arrive-t-il seul ?

– Il n’est pas possible qu’il se soit tué, dit Chitling, sans oser prononcer le nom de l’assassin. Qu’en pensez-vous ? »

Tobie hocha la tête.

« S’il s’était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de nous conduire près du corps de son maître. Non, je crois plutôt qu’il a trouvé le moyen de quitter le pays et qu’il aura abandonné son chien ; il faut qu’il l’ait planté là de manière ou d’autre : sans cela, l’animal n’aurait pas l’air si tranquille. »

Cette supposition paraissant la plus probable fut adoptée sans contestation : le chien, se glissant sous une chaise, s’y établit commodément pour dormir, et personne ne fit plus attention à lui.

La nuit était venue ; on ferma les volets et l’on alluma une chandelle que l’on mit sur la table. Les terribles événements qui s’étaient succédé depuis deux jours avaient fait sur nos trois individus une profonde impression, accrue encore par le danger et l’incertitude de leur propre position. Ils s’assirent tout près les uns des autres, tressaillant au moindre bruit ; ils parlaient peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés, on eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait dans la pièce voisine.

Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout à coup on frappa à la porte de la rue à coups précipités.

« C’est le jeune Charlot, » dit Kags en regardant avec colère autour de lui pour se donner du courage.

On frappa de nouveau… Ce n’était pas Charlot… il ne frappait jamais ainsi.

Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et fit un bond en arrière ; il n’y avait plus besoin de demander qui était là : le visage pâle de Crackit le disait assez. Au même instant, le chien se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant.

« Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.

– Le faut-il absolument ? demanda l’autre d’une voix étouffée.

– Oui, il faut le faire entrer.

– Ne nous laissez pas dans l’obscurité, » dit Kags en prenant une chandelle sur la cheminée et en l’allumant d’une main si tremblante que l’on frappa encore deux fois avant qu’il eût fini.

Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d’un homme dont la figure était presque entièrement cachée par un mouchoir. Il le dénoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux enfoncés, des joues caves, une barbe de trois jours : ce n’était plus que l’ombre de Sikes.

Il posa la main sur le dos d’une chaise qui se trouvait au milieu de la chambre, mais il tressaillit au moment de s’asseoir ; il eut l’air de regarder par-dessus son épaule et tira la chaise près du mur… aussi près que possible… puis s’assit.

Pas une parole n’avait été échangée ; il promenait silencieusement ses regards sur les trois autres, qui se détournaient avec effroi chaque fois qu’ils rencontraient son œil. Lorsque d’une voix sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent : ils n’avaient jamais entendu une voix pareille.

« Comment ce chien est-il venu ici ? demanda-t-il.

– Seul, il y a trois heures.

– Le journal du soir dit que Fagin est arrêté ; est-ce vrai ou faux ?

– Parfaitement vrai. »

Nouveau silence.

« Que le diable vous emporte tous ! dit Sikes en passant sa main sur son front. N’avez-vous rien à me dire ? »

Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne répondit.

« Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en s’adressant à Crackit, avez-vous l’intention de me livrer ou de me donner un asile pour laisser passer l’orage ?

– Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sûreté, » répondit Crackit après quelque hésitation.

Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il était adossé.

Essayant plutôt de tourner la tête qu’il ne la tournait réellement, il dit : « Le corps… est-il… enterré… ? »

Ils firent signe que non.

« Pourquoi ne l’a-t-on pas enterré ? dit l’homme en regardant de nouveau derrière lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-là en vue ?… Qui est-ce qui frappe ainsi ? »

Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu’il n’y avait rien à craindre ; il rentra presque aussitôt suivit de Charlot Bates. Sikes était assis en face de la porte, de sorte que sa figure fut la première qui frappa les yeux du nouveau venu.

« Tobie ! dit Charlot en reculant d’horreur, pourquoi ne m’avoir pas dit cela en bas ? »

Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l’accueil que lui avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l’assassin voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui tendre la main.

« Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garçon en reculant encore.

– Ah ça ! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce que… tu ne me reconnais pas ?

– N’avancez pas, répondit le jeune homme en regardant l’assassin avec horreur. N’avancez pas, monstre que vous êtes. »

L’homme s’arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent ; mais bientôt l’assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux.

« Soyez témoins tous trois, s’écria Charlot en brandissant son poing serré, et en s’animant de plus en plus, soyez témoins tous trois… que je n’ai pas peur de lui… Si l’on vient le chercher ici, je le dénoncerai ; oui, je le dénoncerai. Faites bien attention à ce que je dis là : il peut me tuer, s’il le veut ou s’il l’ose ; mais, si je suis là quand la police viendra, je le livrerai… Je le livrerai, quand il devrait être brûlé à petit feu. Au meurtre ! au secours ! S’il y a parmi nous quelqu’un qui ait du cœur, qu’il me seconde. À l’assassin ! au secours ! mort à l’assassin ! »

En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents, Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le robuste Sikes, d’une manière si imprévue et en même temps si énergique, qu’il le fit tomber lourdement à terre.

Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils n’intervinrent pas dans la lutte. Charlot et Sikes roulèrent ensemble sur le plancher, sans que le premier se laissât émouvoir des coups qui pleuvaient sur lui ; il se cramponnait de plus en plus aux vêtements du meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons.

La lutte était cependant trop inégale pour se prolonger longtemps. Sikes avait terrassé son jeune adversaire et allait l’écraser sous ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d’un air épouvanté et lui montra du doigt la fenêtre. Des lumières brillaient dans la rue ; on entendait des cris confus, des conversations animées, le bruit des pas précipités de la foule, qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d’un cheval résonner sur le pavé. L’éclat des lumières s’accrut, le bruit des pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement à la porte, et toute la multitude se mit à pousser des cris de fureur qui auraient fait trembler l’homme le plus intrépide.

« Au secours ! hurlait le jeune garçon de toute sa force. Il est ici ! il est ici ! enfoncez la porte !

– Ouvrez, au nom du roi ! disaient des voix du dehors ; et les murmures et les cris de recommencer de plus belle.

– Enfoncez la porte ! criait Charlot. Je vous dis qu’on ne l’ouvrira pas ; courez droit à la chambre où vous voyez de la lumière. Enfoncez la porte ! »

Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la porte et les volets des fenêtres du rez-de-chaussée. Toute la foule poussa un hourra énergique, d’après lequel on put se faire une idée de la masse compacte qui entourait la maison.

« Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse enfermer à clef ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant çà et là et tirant le jeune garçon après lui aussi aisément qu’il eût fait d’un sac vide. Ouvrez-moi cette porte, vite… » Il y poussa Charlot, tira le verrou et tourna la clef dans la serrure. « La porte d’entrée est-elle bien fermée ?

– À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui, ainsi que ses deux compagnons, ne savait plus où donner de la tête.

– Les panneaux sont-ils solides ?

– Doublés de tôle.

– Et les fenêtres ?

– Les fenêtres aussi.

– Que la foudre vous écrase ! s’écria le brigand en levant le châssis et en menaçant la foule ; faites, faites, vous ne me tenez pas encore. »

Jamais oreilles mortelles n’entendirent un sabbat pareil à celui que fit alors cette multitude furieuse : les uns criaient à ceux qui étaient le plus près de mettre le feu à la maison ; d’autres demandaient en trépignant aux agents de police de faire feu sur l’assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l’individu à cheval ; il mit pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un passage jusque sous la fenêtre, et s’écria d’une voix qui dominait toutes les autres :

« Vingt guinées à qui apportera une échelle… »

Ceux qui l’entouraient répéteront ce cri, qui fut bientôt dans toutes les bouches ; les uns demandaient des échelles ; les autres des marteaux de forge ; d’autres couraient çà et là avec des torches comme pour chercher ce que l’on demandait, puis revenaient sur leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s’épuisaient en malédictions, ceux-là se précipitaient en avant comme des furieux, et gênaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis tâchaient de grimper le long du tuyau de décharge ou à l’aide des crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l’obscurité, comme les blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous ensemble poussaient un cri de fureur.

« La marée, dit l’assassin, la marée était haute quand je suis venu ; donnez-moi une corde, une longue corde ; ils sont tous devant la maison ; je puis me laisser glisser dans le fossé et m’évader par là… Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois meurtres, et je me tuerai ensuite moi-même. »

Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiquèrent l’endroit où il en trouverait une. Il saisit vivement la plus longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison.

Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées depuis longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre où Charlot était enfermé, lucarne trop petite pour qu’il pût y passer la tête ; mais, par cette ouverture, il n’avait pas cessé de crier à ceux du dehors de garder les derrières de la maison : de sorte que, lorsque l’assassin parut sur le toit, de grands cris annoncèrent sa présence à ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent aussitôt à faire le tour, s’avançant à flots pressés.

L’assassin barricada la porte qui lui avait donné accès sur le toit, de manière qu’on ne pût l’ouvrir qu’à grand’peine, glissa jusqu’au bord de toit et regarda par-dessus la gouttière.

La marée s’était retirée et le fossé n’offrait plus qu’un lit fangeux.

La foule était restée silencieuse pendant quelques instants, épiant ses mouvements et se demandant ce qu’il voulait faire. Mais dès qu’elle entrevit son projet et comprit qu’il était impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus fort que toutes les clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop loin pour comprendre ce dont il s’agissait, répétaient pourtant ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût dit que toute la population de Londres était venue maudire l’assassin.

Des milliers d’hommes venaient de la façade, tous enflammés de colère, et, à la lueur de quelques torches qui brillaient çà et là, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les maisons situées de l’autre côté du fossé avaient été envahies par la foule, qui aussitôt levait ou brisait les châssis : on s’entassait à chaque fenêtre, tous les toits étaient encombrés de monde ; les trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le poids de la foule ; chacun voulait voir l’assassin.

« On le tient maintenant, s’écria un homme sur le pont le plus rapproché ; hourra ! »

Les cris redoublèrent.

« Cinquante livres sterling ! s’écria un vieux monsieur, à qui le prendra vivant ; j’attendrai ici qu’on vienne réclamer la récompense. »

Nouveaux cris dans la foule…

En ce moment, le bruit se répandit qu’on était enfin parvenu à enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demandé une échelle, était monté dans la chambre.

Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se dirigea vers la porte ; les gens qui étaient aux fenêtres, voyant les autres rebrousser chemin, s’élancèrent dans la rue, et tous se ruèrent pêle-mêle devant la maison pour voir passer le meurtrier, quand il serait emmené par les agents de police. On se serrait à s’étouffer ; les rues étroites étaient complètement obstruées. En ce moment, l’ardeur des uns à revenir en courant sur le devant de la maison, les efforts inutiles des autres pour se dégager de la foule, firent perdre de vue l’assassin, quoique chacun fût plus avide que jamais de voir opérer cette capture.

Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne voyait plus aucun moyen de s’évader, s’était accroupi sur le toit. Quand il s’aperçut de la nouvelle direction que prenait la foule, il se décida à profiter vite de l’occasion qui s’offrait, et se releva, résolu à faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se jetant dans le fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la vase, de s’échapper à la faveur du désordre et de l’obscurité.

Stimulé par le bruit qu’il entendit dans la maison et qui annonçait qu’on en avait forcé l’entrée, il mit le pied contre une cheminée pour se donner plus de force, afin d’attacher solidement un des bouts de la corde au tuyau, et fit à l’autre bout un nœud coulant, à l’aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l’affaire d’une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu’à quelques pieds du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert, pour couper la corde dès qu’il serait en bas.

Au moment où il passait sa tête dans la nœud coulant pour la fixer sous ses aisselles, et où le vieux monsieur, qui s’était cramponné à la balustrade du pont pour résister à la foule et garder sa position, élevait la voix pour dénoncer à ceux qui l’entouraient cette tentative d’évasion ; en ce moment, disons-nous, l’assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-dessus de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n’était pas de ce monde.

« Encore ces yeux ! » s’écria-t-il, il chancela, comme s’il était frappé de la foudre, perdit l’équilibre, et tomba pardessus le parapet ; le nœud coulant était autour de son cou ; la corde se tendit sous son poids comme celle d’un arc ; avec la rapidité de la flèche qu’il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement convulsif de tous les membres, et l’assassin resta pendu, tenant encore son couteau ouvert dans sa main crispée.

La vieille cheminée trembla du coup, mais résista bravement au choc. Le cadavre de Sikes se balançait devant la lucarne de la chambre où était enfermé Charlot, et celui-ci, écartant de la main ce corps qui gênait sa vue, criait au secours et demandait en grâce qu’on vînt le délivrer.

Un chien, qui ne s’était pas montré jusqu’alors, se mit à courir sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant son élan, sauta sur les épaules du pendu ; il manqua son coup, tomba dans le fossé, sur le dos, et se brisa la tête contre une pierre qui fit jaillir sa cervelle.