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Oliver Twist.  Charles Dickens
Chapitre 40. Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.
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La jeune fille avait traîné son existence dans les rues, dans les bouges et les repaires les plus dégoûtants de Londres ; mais il lui restait encore cependant quelque chose des sentiments de la femme. Quand elle entendit un pas léger s’approcher de la porte opposée à celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au contraste frappant dont la petite chambre allait être témoin, elle se sentit accablée sous le poids de sa propre honte et recula ; elle semblait ne pouvoir supporter la présence de la personne qu’elle avait désiré voir.

Mais l’orgueil entra en lutte avec ces bons sentiments ! l’orgueil, vice inhérent aux êtres les plus bas et les plus dégradés aussi bien qu’aux natures les plus nobles et les plus élevées. L’infâme compagne des brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et des bagnes, cette femme qui vivait à l’ombre du gibet, cette créature avilie avait encore trop de fierté pour laisser percer un sentiment d’émotion qu’elle regardait comme une faiblesse. Et pourtant, ce sentiment était le seul lien qui la rattachât encore à son sexe, dont sa vie de débauche avait effacé le caractère dès sa plus tendre enfance.

Elle releva assez les yeux pour s’apercevoir que la figure qui était devant elle était celle d’une gracieuse et belle jeune fille ; puis elle les baissa aussitôt, et secouant la tête en affectant la plus grande insouciance, elle dit :

« Il est bien difficile de pénétrer jusqu’à vous, mademoiselle. Si je m’étais fâchée, si j’étais partie comme beaucoup d’autres l’auraient fait, vous en auriez eu du regret un jour et pour cause.

– Je suis désolée qu’on vous ait mal reçue, répliqua Rose. N’y pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous amène ; c’est bien à moi que vous vouliez parler ? »

Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la voix douce et les manières affables de la jeune fille, qui ne trahissaient ni fierté ni mécontentement, frappèrent Nancy de surprise, et elle fondit en larmes.

« Oh ! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se cachant avec désespoir la figure dans les mains, s’il y en avait plus comme vous, il y en aurait moins comme moi. Oh ! oui, bien sûr !

– Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous me faites de la peine. Si vous êtes pauvre et malheureuse, ce sera pour moi un véritable bonheur que de venir à votre aide de tout mon pouvoir, croyez-le bien, et asseyez-vous, je vous en prie.

– Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en pleurant encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté avant de me connaître… Il se fait tard… Cette porte… est-elle fermée ?

– Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme pour être plus à portée de demander du secours à l’occasion. Pourquoi cette question ?

– Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de bien d’autres entre vos mains. C’est moi qui ai reconduit de force le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que l’enfant a quitté Pentonville.

– Vous ? dit Rose Maylie.

– Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous avez entendu parler. C’est moi qui vis au milieu des brigands ; jamais, aussi loin que vont mes souvenirs, je n’ai eu d’autre existence ! Jamais je n’ai entendu de plus douces paroles que celles qu’ils m’ont adressées ! Que Dieu ait pitié de moi ! Ne cherchez pas à cacher l’horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune que je ne le parais, mais ce n’est pas la première fois que je fais peur ! Les pauvresses mêmes reculent quand je passe près d’elles dans la rue.

– Quelles affreuses choses me dites-vous là ! dit Rose, en s’éloignant involontairement de cette étrange femme.

– Ô chère demoiselle ! s’écria la jeune fille, remerciez le ciel à genoux de ce qu’il vous a donné des amis pour surveiller et soigner votre enfance ! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas exposée au froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche, et à quelque, chose de pire encore, comme cela m’est arrivé à moi, depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire. Le ruisseau d’une allée, voilà mon berceau, et probablement ce sera aussi mon lit de mort.

– Vous m’affligez dit Rose d’une voix émue et saccadée ; mon cœur se serre, rien qu’à vous entendre.

– Soyez bénie pour votre bonté ; si vous saviez ce que je suis parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis échappée d’entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me tuer, s’ils me savaient ici ; je me suis échappée pour vous révéler ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé Monks ?

– Non, dit Rose.

– Il vous connaît, lui ; il savait que vous étiez ici, car c’est en lui entendant donner votre adresse que j’ai pu arriver jusqu’à vous.

– Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom-là.

– C’est qu’alors il a changé de nom chez nous, reprit la jeune fille ; je m’en étais déjà plus que doutée. Il y a quelque temps (peu de jours après qu’on eut introduit Olivier dans votre maison cette fameuse nuit du vol) j’ai entendu une convocation entre cet homme, dont je me méfiais déjà, et Fagin ; un soir qu’ils étaient ensemble, j’ai découvert que Monks… donc, comme nous l’appelons, mais que vous…

– Oui, oui, dit Rose, je sais… après…

– Que Monks l’avait vu par hasard le jour où nous l’avons perdu pour la première fois, et qu’il l’avait aussitôt reconnu pour l’enfant qu’il cherchait. Pourquoi le cherchait-il, c’est ce que je ne me suis pas expliqué. Il a conclu avec Fagin un marché, par suite duquel celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas où il rattraperait Olivier ; et la somme devait être plus forte, s’il en faisait un voleur. Monks en demandant cela avait un dessein à lui.

– Et quelle était son intention ? demanda Rose.

– C’est ce que j’espérais savoir, dit la jeune fille, lorsqu’il aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma place, je vous jure qu’il n’y en aurait pas en beaucoup qui auraient pu se sauver comme je l’ai fait. Enfin, j’ai pu m’échapper ; mais je ne l’ai plus revu qu’hier soir.

– Et qu’arriva-t-il alors ?

– Eh bien, voilà, mademoiselle. Hier soir donc, il est revenu, comme l’autre jour ; ils sont encore montés tous les deux dans la chambre d’en haut. Par exemple, je me suis bien arrangée de manière à n’être pas trahie par mon ombre, et j’ai écouté à la porte. Voici les premiers mots que j’ai entendu dire à vue : « Ainsi les seuls témoignages qui prouvent l’identité de l’enfant sont au fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les a reçus des mains de la mère est, Dieu merci, en train de pourrir dans son cercueil. » Et là-dessus, ils se sont mis à rire et à dire qu’ils avaient fait un fameux coup. Monks en parlant de l’enfant avait un air furieux ; il disait que, bien qu’il fût parvenu sans risque à se rendre maître de l’argent du petit diable, il aurait été encore plus tranquille, s’il l’avait eu autrement. « Ô la bonne plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un démenti aux espérances orgueilleuses qui ont dicté le testament du père, en promenant le petit drôle dans toutes les prisons de Londres, en le faisant pendre même pour quelque crime capital ! ça ne vous serait pourtant pas difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit encore. »

– Qu’est-ce que tout cela ? dit Rose.

– La vérité, mademoiselle, quoiqu’elle sorte de ma bouche, répliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en proférant des jurons qui auraient bien surpris vos oreilles, mais auxquels les miennes ne sont que trop accoutumées, que, s’il pouvait assouvir sa haine par la mort de l’enfant sans risquer sa peau, il n’hésiterait pas ; mais que, puisque la chose était impossible, il le surveillerait de près, et que s’il avait le malheur de vouloir tirer avantage de sa naissance et de son histoire, il saurait bien lui mettre des bâtons dans les roues. « Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous êtes, vous n’avez pas encore de votre vie tendu de piége comme celui dans lequel je vais prendre mon jeune frère Olivier. »

– Son frère ! s’écria Rose.

– Voilà ses propres paroles, dit Nancy, qui promenait autour d’elle des regards inquiets, depuis le commencement de la conversation, car elle croyait toujours voir Sikes à coté d’elle. Ce n’est pas tout, quand il s’est mis à parler de vous et de l’autre dame, il a ajouté qu’on dirait que le ciel ou plutôt le diable conspirait contre lui, puisque Olivier était tombé entre vos mains ; ensuite il est parti d’un éclat de rire en disant qu’à quelque chose malheur est bon : car, pour savoir qui est ce petit épagneul à deux pattes qu’elle a avec elle, elle donnerait (c’est de vous qu’il parlait) je ne sais combien de mille livres sterling si elle les avait.

– Vous ne croyez pas qu’il ait parlé sérieusement, n’est-ce pas ? dit Rose en pâlissant.

– Jamais on n’a parlé plus sérieusement qu’il ne le fit, répliqua la jeune fille en secouant la tête. Il parle très sérieusement quand il déteste. J’en connais qui font pis que lui, et cependant je préférerais les entendre douze fois plutôt que lui une. Il commence à se faire tard, et je veux revenir à la maison avant qu’on se doute de mon escapade. Il faut que je m’en aille au plus vite.

– Mais que puis-je faire ? dit Rose. Sans vous, comment profiter de l’avis que vous venez de me donner ? Vous en aller ! mais vous voulez donc retourner au milieu de ces bandits que vous m’avez dépeints sous des couleurs si terribles ? Attendez. À côté, dans la chambre voisine, il y a un monsieur que je puis faire venir à l’instant même : répétez-lui ce que vous venez de me dire, et, avant une demi-heure, on vous conduira dans un endroit où vous serez en sûreté.

– Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je m’en retourne, parce que… Mais comment dire de semblables choses à une demoiselle vertueuse comme vous ? Parce que, au nombre de ces hommes dont je vous ai parlé, il y en a un… le plus terrible de tous, que je ne puis quitter ; je ne l’abandonnerais jamais, dût-on me promettre de m’arracher à l’existence que je mène maintenant.

– Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit Rose ; votre démarche dans cette maison où vous vous êtes risquée pour me dire ce que vous avez entendu ; votre attitude qui me fait croire à la sincérité de vos paroles ; votre repentir ; enfin le sentiment que vous avez de votre honte, tout me porte à espérer qu’il y a encore de la ressource chez vous. Oh ! je vous en supplie, dit avec force la jeune fille en joignant les mains, tandis que ses larmes arrosaient son visage, ne soyez pas sourde aux supplications d’une personne de votre sexe, la première, oui…, la première, je pense, qui ait jusqu’ici fait résonner à vos oreilles des paroles de sympathie et de commisération. Écoutez ma voix, et laissez-moi vous sauver pour un meilleur avenir.

– Mademoiselle, s’écria Nancy en tombant à genoux, vous êtes un ange de douceur ; c’est la première fois que j’entends d’aussi bonnes paroles. Hélas ! que ne les ai-je entendues il y a quelques années ! elles m’auraient détournée du vice et du malheur ; mais maintenant il est trop tard, il est trop tard !

– Il n’est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir et l’expiation.

– Oh ! si, s’écria la jeune fille en proie aux tortures de sa conscience, il est trop tard ! Je ne puis le quitter maintenant ! Je ne veux point causer sa mort !

– Comment pourriez-vous la causer ? demanda Rose.

– Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais à d’autres ce que je vous ai raconté ; si je les faisais prendre, sa mort serait certaine ! C’est le plus déterminé… et il a commis de telles atrocités !

– Est-il possible, s’écria Rose, que pour un tel homme vous renonciez à l’espérance d’une vie meilleure et à la certitude d’une délivrance immédiate ? C’est de la folie !

– Je ne sais ce que c’est, répondit la jeune fille ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en est ainsi, et je ne suis pas la seule comme cela, il y en a des centaines aussi misérables, aussi dégradées que moi. Il faut que je m’en retourne. Je ne sais si Dieu veut me punir du mal que j’ai fait… mais quelque chose m’attire vers cet homme, malgré les souffrances et les mauvais traitements qu’il me fait endurer ; et, quand même je devrais mourir de sa main, j’irais encore le rejoindre.

– Que faire ? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous laisser partir ainsi.

– Si, mademoiselle ; vous le devez et vous me laisserez partir, répondit la jeune fille en se relevant. Vous ne me retiendrez pas, car je me suis fiée à votre bonté sans exiger de serment, comme j’aurais pu le faire.

– Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos révélations ? dit Rose. Il faut pénétrer ce mystère ; autrement, comment le secret que vous m’avez confié pourrait-il être utile à Olivier, que vous voulez servir ?

– Vous devez avoir quelqu’un à mettre dans la confidence, un ami qui pourra vous conseiller ?

– Mais où pourrai-je vous revoir au besoin ? demanda Rose. Je ne veux pas savoir où demeurent ces affreuses gens… mais dites-moi quand et où je pourrai vous revoir.

– Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me promettre de garder fidèlement mon secret et de venir seule ou accompagnée de votre confident à la condition qu’on ne me surveillera pas, qu’on ne me suivra pas ?

– Je vous le jure, répondit Rose.

– Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans hésiter, de onze heures à minuit, je me promènerai sur le pont de Londres, si je vis encore !

– Attendez encore un instant, interrompit Rose en voyant la jeune fille se hâter de gagner la porte. Songez encore une fois à votre position et à l’occasion qui se présente à vous d’en sortir. Vous avez droit à toutes mes sympathies, non seulement parce que vous êtes venue de vous-même me faire cette confidence, mais encore parce que vous êtes une femme presque irrévocablement perdue. Voulez-vous rejoindre cette bande de voleurs, et surtout cet homme, quand un mot, un seul mot peut vous sauver ? Quel est donc le charme irrésistible qui vous attire dans cette société-là pour vous attacher à une vie d’opprobre et de misère ? Quoi ! je ne trouverai pas dans votre cœur la moindre fibre sensible ! Je ne trouverai rien qui puisse vous arracher à cette terrible fascination !

– Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi bonnes que vous, donnent leur cœur, reprit avec fermeté Nancy, l’amour peut les entraîner loin. Oui, il peut vous entraîner vous-même, qui avez une demeure, des amis, des admirateurs, tout ce qui peut séduire. Quand des femmes comme moi, qui n’ont d’autre asile assuré qu’un cercueil, d’autre ami dans la maladie ou la mort que les servantes d’un hospice ; quand ces femmes-là ont livré leur cœur impur à un homme ; que cet homme leur tient lieu de parents, de demeure, d’amis ; que cet amour a jeté une lueur sur leur misérable existence, qui peut espérer les guérir ? Plaignez-nous, mademoiselle… plaignez-nous d’être encore femmes par ce sentiment ; plaignez-nous, car un arrêt terrible a changé en tourments et en souffrances ce qui devait faire notre consolation et notre orgueil.

– Voyons, dit Rose après un moment de silence, vous accepterez toujours bien quelque peu d’argent qui puisse vous permettre de vivre honnêtement… au moins jusqu’à ce que nous nous revoyions ?

– Non, pas un penny, répliqua la jeune fille en lui disant adieu de la main.

– Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous secourir, dit Rose avec un geste bienveillant. Je voudrais vous être utile.

– La meilleure manière de m’être utile, dit Nancy en se tordant les mains, serait de m’arracher la vie d’un seul coup. J’ai, ce soir, senti plus cruellement que jamais toute mon infamie, et ce serait déjà quelque chose que de ne pas mourir dans le même enfer où j’ai passé ma vie. Que le ciel vous bénisse, bonne demoiselle, et vous envoie autant de bonheur que je me suis attiré de honte ! »

En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle sortit, laissant Rose accablée par cette étrange entrevue ; elle se croyait le jouet d’un rêve ; elle retomba sur une chaise et chercha à rassembler ses pensées confuses.