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Oliver Twist.  Charles Dickens
Chapitre 36. Qui sera très court, et pourra paraître de peu d’importance ici, mais qu’il faut lire néanmoins, parce qu’il complète le précédent, et sert à l’intelligence d’un chapitre qu’on trouvera en son lieu.
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« Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de voyage ce matin ? dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle à manger ; d’ailleurs, vous n’avez jamais la même idée une heure de suite.

– Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit sans raison apparente.

– J’espère que j’aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire le reproche, répondit M. Losberne, mais j’avoue que je ne m’y attends guère. Pas plus tard qu’hier matin, vous aviez formé le projet de rester ici, et d’accompagner, en bon fils, votre mère aux bains de mer. À midi, vous m’annoncez que vous allez me faire l’honneur de m’accompagner jusqu’à Chertsey, en vous rendant à Londres, et le soir vous me pressez mystérieusement de partir avant que les dames soient levées ; il en est résulté que le petit Olivier est là, cloué à son déjeuner, au lieu de courir les prairies à la recherche de toutes les merveilles botaniques auxquelles il fait une cour assidue. Cela n’est pas bien, n’est-ce pas, Olivier ?

– J’aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici au moment de votre départ et de celui de M. Maylie, répondit Olivier.

– Voilà un gentil garçon, dit le docteur. – Vous viendrez me voir à votre retour, nous parlerons sérieusement, Henry. Est-ce que vous avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait déterminé tout à coup à partir ?

– Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute vous n’oubliez pas dans cette dénomination mon oncle, le plus important de tous, n’ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu ici, et nous sommes, à une époque de l’année où il n’est pas vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire désirer mon retour immédiat auprès d’eux.

– Pourquoi donc ? dit le docteur ; vous êtes un drôle de corps, mais cela n’empêche pas qu’ils doivent désirer de vous faire entrer au Parlement aux élections d’avant Noël, et cette mobilité d’humeur, ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là dedans, et il est toujours utile d’être bien préparé, que le prix de la course soit une place, une coupe ou une grosse somme. »

Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue une ou deux remarques qui n’auraient pas peu changé la manière de voir du docteur ; mais il se contenta de dire : « Nous verrons, » et n’insista pas. La chaise de poste fut bientôt amenée devant la porte ; Giles vint s’occuper des bagages, et le bon docteur sortit précipitamment pour aller veiller aux préparatifs du départ.

« Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j’ai un mot à vous dire.»

Olivier s’approcha de l’embrasure de la fenêtre où M. Maylie lui faisait signe de venir, et fut très surpris de la tristesse mêlée d’agitation qui régnait dans tout son air.

« Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit Henry en lui mettant la main sur le bras.

– Je l’espère, monsieur, répondit Olivier.

– Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-être. Je désire que vous m’écriviez, une fois tous les quinze jours, le lundi, à la direction des postes, à Londres. Le ferez-vous ? dit M. Maylie.

– Oh ! certainement, monsieur, je le ferai et j’en serai fier, s’écria Olivier, charmé de la commission.

– Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de miss Maylie, dit le jeune homme, et vous pouvez remplir vos pages de détails sur les promenades que vous faites, sur vos conversations, et me dire si elle… si ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous me comprenez ?

– Parfaitement, monsieur, répondit Olivier.

– Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit Henry en appuyant sur ses paroles, parce que ma mère voudrait peut-être prendre la peine de m’écrire plus souvent, ce qui est pour elle une fatigue ; que ce soit donc un secret entre vous et moi, et souvenez-vous de ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous. »

Olivier, tout fier de l’importance de son rôle, promit d’être discret et explicite dans ses communications, et M. Maylie lui dit adieu en l’assurant chaudement de son intérêt et de sa protection.

Le docteur était dans la chaise de poste ; Giles, qui devait rester à la campagne, avait la main à la portière pour la tenir ouverte ; les servantes, regardaient du jardin. Henry lança un rapide regard vers la fenêtre qui l’intéressait, et sauta dans la voiture.

« En route ! dit-il ; vite, au triple galop ; brûlez le pavé : il me faut ça.

– Holà ! » dit le docteur en baissant précipitamment la glace de devant et en criant au postillon : « Moi, je ne tiens pas tout à fait à brûler le pavé ; entendez-vous ? Il ne faut pas ça. »

La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur la route dans un nuage de poussière ; tantôt on la perdait complètement de vue, et tantôt on l’apercevait encore, selon les accidents de terrain ou les obstacles rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le nuage de poussière fut complètement hors de vue, que ceux qui la suivaient des yeux se dispersèrent.

Mais il y avait quelqu’un qui regardait encore et restait les yeux fixés sur le point où la voiture avait disparu. Derrière le rideau blanc qui l’avait dérobée à la vue d’Henry quand il avait levé les yeux vers la fenêtre, Rose était assise immobile.

« Il semble heureux, dit-elle enfin ; j’ai craint quelque temps qu’il n’en fût autrement. Je m’étais trompée. Je suis contente, très contente. »

La joie fait couler les larmes aussi bien que la douleur, mais celles qui baignaient la figure de Rose, tandis qu’elle était assise pensive à sa fenêtre, les yeux toujours fixés dans la même direction, semblaient des larmes de douleur plutôt que de joie.