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Oliver Twist.  Charles Dickens
Chapitre 24. Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance est nécessaire pour l’intelligence de cette histoire.
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C’était une vraie messagère de mort qui était venue jeter le trouble dans le paisible intérieur de la matrone. Elle était courbée par l’âge ; un tremblement continuel agitait ses membres, et sa figure, contractée par des mouvements convulsifs, ressemblait plutôt à une caricature qu’à un visage humain.

Hélas ! qu’il y a peu de visages dont la beauté conserve son charme ! Les soucis, les chagrins, les souffrances, altèrent les traits en même temps qu’ils changent le cœur ; et ce n’est que lorsque les passions sommeillent et qu’elles ont perdu leur puissance pour toujours, que le nuage se dissipe et rend au front sa sérénité céleste. Tel est souvent l’effet de la mort : froid et glacé, le visage retrouve cette expression sereine et paisible qu’il avait un matin de la vie. L’homme redevient alors si calme, si paisible, que ceux qui l’ont connu dans son heureuse enfance s’agenouillent près du cercueil, pleins de respect pour l’ange qu’ils croient voir sur la terre.

La vieille femme gravit l’escalier en chancelant, et chemina clopin-clopant le long des corridors, tout en marmottant quelques paroles inintelligibles, en réponse aux reproches que lui adressait sa compagne. À la fin, elle fut forcée de s’arrêter pour reprendre haleine, et remit la lumière à la matrone, qui se dirigea rapidement vers la chambre où gisait la mourante.

C’était un vrai grenier, à peine éclairé par une méchante lampe. Une autre vieille femme veillait près du lit, tandis que l’apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la cheminée, se taillait un cure-dents.

« Quelle nuit glaciale, madame Corney ! dit le jeune homme en voyant entrer la matrone.

– Glaciale en vérité, monsieur, répondit la dame de sa voix la plus bienveillante, et en faisant une révérence.

– Vous devriez exiger de vos fournisseurs du charbon de meilleure qualité, dit l’apprenti en attisant le feu avec les pincettes rouillées ; celui-ci ne convient nullement par un temps pareil.

– Il est du choix de l’administration, répondit la matrone. Elle devrait bien au moins nous chauffer convenablement ; nos fonctions sont déjà bien assez pénibles. »

Ici la conversation fut interrompue par un gémissement de la mourante.

« Oh ! dit le jeune homme en regardant du côté du lit, comme si ce cri lui eût rappelé qu’il y avait là une malade. C’est la fin, madame Corney.

– Croyez-vous ? demanda celle-ci.

– Je serais surpris que cela durât encore quelques heures, dit l’apprenti en taillant la pointe de son cure-dents. Elle a tout le système détraqué. Dites-moi, la vieille, est-ce qu’elle dort ? »

La garde se pencha sur le lit pour s’en assurer et fit signe que oui.

« Elle s’en ira peut-être bien comme cela, si vous ne faites pas de bruit, dit le jeune homme. Posez la lumière à terre ; elle ne la verra pas. »

La vieille obéit, en secouant la tête comme pour faire entendre que la malade ne mourrait pas si tranquillement ; puis elle reprit sa place près de l’autre vieille qui venait de rentrer. La matrone, d’un air d’impatience, s’enveloppa dans son châle, et s’assit au pied du lit.

L’apprenti pharmacien, après avoir taillé son cure-dents, s’installa devant le feu ; mais au bout de dix minutes l’ennui le prit, il souhaita bien du plaisir à Mme Corney, et sortit sur la pointe du pied.

Les deux vieilles femmes, après être restées quelque temps immobiles, s’éloignèrent du lit et vinrent s’accroupir devant le feu, à la chaleur duquel elles exposèrent leurs mains décharnées. La flamme projetait une lueur sinistre sur leurs visages blêmes, et mettait en lumière leur affreuse laideur ; elles se mirent à causer à voix basse.

« À-t-elle encore dit quelque chose tandis que j’étais dehors ? demanda la ménagère.

– Pas un mot, répondit l’autre ; elle s’est mise à se tordre les bras ; mais je lui ai tenu les mains, et elle s’est bientôt calmée ; elle est à bout de forces, et je n’ai pas eu de peine à la faire tenir tranquille. J’ai encore pas mal de vigueur, voyez-vous, toute vieille que je suis, malgré le régime du dépôt.

– A-t-elle bu le vin chaud que le médecin lui avait ordonné ? demanda la vieille.

– J’ai essayé de le lui faire avaler, répondit-elle, mais elle avait les dents si serrées, et elle mordait si fort le verre, que c’est à peine si j’ai pu lui faire lâcher prise. Pour lors, c’est moi qui l’ai bu, et cela m’a fait du bien. »

Après avoir regardé autour d’elles avec précaution pour s’assurer qu’on ne les écoutait pas, les deux vieilles se tapirent encore plus près du feu et continuèrent leur bavardage.

« Je me souviens d’un temps, dit la première, où elle n’aurait pas manqué d’en faire autant, et même qu’ensuite elle en aurait bien ri.

– Sans doute, reprit l’autre ; elle était joviale. En a-t-elle enseveli des cadavres ! Et blancs comme de la cire. Que de fois je l’ai aidée dans cette besogne ! »

Tout en parlant, la vieille tira de sa poche une méchante tabatière d’étain, offrit une prise à sa compagne, et s’en adjugea une à elle-même. En ce moment, la matrone qui avait impatiemment attendu jusque-là que la mourante sortit de son état de stupeur, s’approcha aussi du feu et leur demanda d’une voix aigre combien de temps il lui faudrait encore rester là à attendre.

« Pas longtemps, notre maîtresse, répondit la seconda femme en levant les yeux ; il n’y en a pas une de nous que la mort ait envie de faire attendre longtemps. Patience ! patience ! Elle arrivera assez vite pour nous toutes tant que nous sommes.

– Taisez-vous, vieille radoteuse ! dit la matrone d’un ton sévère. Dites-moi, Marthe, a-t-elle déjà été dans cet état ?

– Souvent, répondit la femme.

– Mais c’est bien la dernière fois, ajouta l’autre, c’est-à-dire qu’elle ne s’éveillera plus qu’une seule fois ; et soyez sûre, notre maîtresse, que ça ne sera pas long.

– Long ou court, dit la matrone avec mauvaise humeur, elle ne me trouvera pas là à son réveil, et ayez soin, entendez-vous, de ne pas venir me déranger une autre fois pour rien. Il n’entre pas dans mes fonctions de voir mourir toutes les vieilles femmes de la maison ; ainsi, que cela ne vous arrive plus ; c’est trop fort, en vérité. Souvenez-vous de ce que je vous dis là, vieilles bourriques ; si vous vous avisez encore de me faire aller, j’aurai soin de vous, je vous le jure ! »

Elle allait s’élancer dehors, quand un cri des deux vieilles fit qu’elle tourna la tête. La mourante s’était levée sur son séant et lui tendait les bras.

« Qu’est-ce ? s’écria-t-elle d’une voix sépulcrale.

– Paix ! paix ! dit une des femmes en se penchant sur le lit. Couchez-vous, couchez-vous !

– Je ne me recoucherai que morte ! dit la malade en se débattant. Il faut que je lui parle ! Approchez-vous… plus près encore, que je vous parle à l’oreille. »

Elle saisit le bras de la matrone et la fit asseoir sur une chaise près du lit. Elle allait parler, quand elle aperçut les deux vieilles debout près d’elle, le corps penché, dans l’attitude de femmes qui écoutent de toutes leurs oreilles.

« Renvoyez-les, dit la mourante d’une voix épuisée. Vite ! vite ! »

Les deux vieilles se mirent à se lamenter à qui mieux mieux, à dire que la pauvre malade était si bas qu’elle ne reconnaissait plus même ses meilleures amies, et à se répandre en protestations qu’elles ne la quitteraient pas ; mais la matrone les fit sortir, ferma la porte et revint près du lit Une fois dehors, les deux vieilles changèrent de note et crièrent par le trou de la serrure que la vieille Sally était ivre ; ce qui, en effet, n’était pas absolument impossible : car, outre une faible dose d’opium ordonnée par le pharmacien, elle avait à lutter contre les effets d’un grog, que les vieilles femmes, par bonté d’âme, lui avaient administré de leur autorité privée.

« Maintenant écoutez-moi, dit la mourante à haute voix, comme si elle faisait un grand effort pour retrouver un peu de force… Dans cette même chambre… dans ce même lit… j’ai jadis veillé une belle jeune femme, qui avait été amenée au dépôt, les pieds déchirés par les fatigues d’une longue marche, et toute souillée de sang et de poussière. Elle mit au monde un enfant, et mourut. Laissez-moi réfléchir… que je me souvienne en quelle année c’était.

– Peu importe l’année, dit l’impatiente matrone… où voulez-vous en venir ?

– Ah oui, murmura la malade en retombant dans sa somnolence ; où voulais-je en venir… Je sais ! s’écria-t-elle en se redressant tout à coup convulsivement. » Sa figure s’anima, et les yeux lui sortaient de la tête. « Je l’ai volée ; oui, je l’ai volée ! Elle n’était pas encore froide. Je vous dis qu’elle n’était pas encore froide quand je l’ai volée.

– Volé quoi ? parles, pour l’amour de Dieu ! s’écria la matrone en faisant un geste comme pour appeler du secours.

– La chose ! répondit la mourante en mettant sa main sur la bouche de la matrone, la seule chose qu’elle possédât. Elle n’avait ni vêtements pour se garantir du froid, ni pain à manger ; et elle avait gardé cela sur son cœur : c’était de l’or, vous dis-je ! du vrai or qui aurait pu servir à lui sauver la vie.

– De l’or ! répéta la matrone en se penchant vivement vers la mourante qui retomba épuisée sur le lit… Continuez, continuez… eh bien ! et puis ? Qui était cette jeune mère ? Quand était-ce ?

– Elle m’avait chargé de le garder précieusement, reprit la vieille en poussant un cri plaintif. Elle me l’avait confié parce qu’elle n’avait que moi près d’elle. Du moment que je l’ai vu à son cou… je l’avais déjà volé d’intention ; et la mort de l’enfant… c’est peut-être moi qui en suis cause ! On l’aurait mieux traité, si l’on avait tout su !

– Su quoi ? demanda l’autre ; parlez !

– Cet enfant ressemblait tant à sa mère, reprit la mourante, sans tenir compte de la question qui lui était adressée, que je ne pouvais le regarder sans songer à sa pauvre mère ! pauvre femme ! si jeune ! si douce ! Attendez, je n’ai pas fini. Je n’ai pas tout dit, n’est-ce pas ?

– Non, non, dit la matrone, en prêtant l’oreille pour saisir les paroles que la mourante prononçait d’une voix à peine intelligible. Dépêchez-vous, ou il sera trop tard !

– La mère, dit la femme en faisant un effort encore plus violent que les autres, la mère, quand elle se sentit mourir, me dit à l’oreille que, si son enfant vivait si on pouvait l’élever, un jour viendrait peut-être où il pourrait entendre sans rougir prononcer le nom de sa pauvre mère. « Oh mon Dieu ! disait-elle en joignant ses mains amaigries, que ce soit un garçon ou une fille, suscitez-lui quelques amis dans ce monde de misère, et ayez pitié d’un pauvre enfant abandonné, seul sur terre. »

– Le nom de l’enfant ? demanda la matrone.

– On l’appelait Olivier, répondit la femme d’une voix éteinte. L’or que j’ai volé était…

– Oui, oui, après ? » dit l’autre.

Elle se pencha vivement vers la mourante pour entendre sa réponse, mais recula bientôt instinctivement en la voyant se soulever encore une fois, lentement et péniblement, serrer la couverture dans ses mains crispées, murmurer quelques sons inarticulés, et retomber sans vie sur le lit.

* * * * *

« Roide morte ! dit une des vieilles femmes en se précipitant dans la chambre dès que la porte fut ouverte.

– Et tout ça pour ne rien dire, » répondit la matrone en s’éloignant d’un air d’insouciance.

Les deux sorcières étaient probablement trop occupées des devoirs funèbres qu’elles avaient à remplir, pour faire aucune réponse, et elles restèrent seules près du cadavre.