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Oliver Twist.  Charles Dickens
Chapitre 19. Discussion et adoption d’un plan de campagne.
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Par une nuit sombre, pluvieuse et froide, le juif, après avoir boutonné jusqu’au haut sa grande redingote, et relevé le collet sur ses oreilles de manière à cacher le bas de sa figure, sortit de son affreuse tanière. Il s’arrêta un instant sur le seuil, tandis que, derrière lui, on fermait soigneusement la porte à clef et qu’on poussait les verrous ; il prêta l’oreille pour s’assurer que ses élèves s’acquittaient bien de ces mesures de prudence, et, quand il n’entendit plus le bruit de leurs pas, il s’éloigna au plus vite.

La maison où l’on avait conduit Olivier était dans le voisinage de Whitechapel. Arrivé au coin de la rue, le juif s’arrêta de nouveau, jeta autour de lui un regard défiant, puis passa de l’autre côté, et se dirigea vers Spitalfields.

Une boue épaisse couvrait le pavé ; les rues étaient plongées dans le brouillard ; la pluie tombait lentement, l’air était froid, le sol glissant : c’était, en un mot, une nuit faite exprès pour un promeneur tel que le juif. Tandis qu’il cheminait à pas de loup, rasant les murailles ou se dissimulant sous l’auvent des boutiques, l’affreux vieillard ressemblait à un hideux reptile sorti de la fange et des ténèbres, et rampant dans l’ombre, à la recherche d’une nourriture immonde.

Il parcourut un grand nombre de rues étroites et tortueuses, jusqu’à ce qu’il eût atteint Bethnal-Green ; puis, tournant tout à coup à gauche, il s’engagea dans un dédale de petites rues sales, comme on en trouve tant dans ce quartier populeux de Londres.

Le juif semblait du reste trop bien connaître les lieux qu’il traversait, pour éprouver la moindre difficulté à s’orienter, malgré l’obscurité, au milieu de ce labyrinthe ; il parcourut à grands pas nombre de passages et d’allées, et s’engagea enfin dans une rue mal éclairée par un unique réverbère, placé à l’autre bout. Il frappa à la porte d’une maison, et, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec la personne qui vint lui ouvrir, il monta l’escalier.

Au moment où il toucha le loquet de la porte, un chien gronda, et on entendit une voix d’homme demander : « Qui va là ? »

– C’est moi, Guillaume, rien que moi, dit le juif en jetant un coup d’œil dans la chambre.

– Entrez, dit Sikes, Couche là, vilaine bête ! Tu ne reconnais donc plus le diable, quand il a sa grande redingote. »

L’accoutrement de Fagin avait sans doute induit le chien en erreur : car, dès que le juif eut déboutonné sa redingote et l’eut posée sur le dos d’une chaise, l’animal regagna son coin en remuant la queue, montrant par là qu’il était aussi satisfait que possible.

« Eh bien ! dit Sikes.

– Eh bien, mon ami ? répondit le juif. Ah ! bonjour Nancy. »

Le juif s’adressa à la jeune fille avec un certain embarras, et comme s’il doutait de l’accueil qu’elle lui ferait ; car c’était la première fois qu’il la voyait depuis qu’elle avait pris parti pour Olivier. Mais ses doutes, s’il en avait, furent bientôt dissipés par la conduite de Nancy à son égard ; elle retira ses pieds du garde-feu, recula sa chaise, et dit à Fagin d’avancer la sienne ; car la nuit était glaciale.

« Il fait bien froid, Nancy, ma bonne, dit le juif en chauffant ses mains ridées ; il y a de quoi vous glacer jusqu’aux os, ajouta-t-il en portant la main à son côté gauche.

– Il faudrait un fameux froid pour vous pénétrer jusqu’au cœur, dit M. Sikes. Nancy, donne-lui quelque chose à boire. Dépêche-toi, mille tonnerres ! Il y a de quoi tomber malade, rien qu’à voir grelotter cette vieille carcasse, cet affreux spectre qui a l’air d’être sorti tout à l’heure de son tombeau. »

Nancy se hâta de prendre une bouteille dans une armoire qui en contenait un grand nombre, de formes diverses et probablement pleines de toute sorte de liqueurs. Sikes remplit un verre d’eau-de-vie, et invita le juif à le vider.

« Assez comme cela, Guillaume, merci, dit le juif en posant le verre après y avoir seulement touché du bout des lèvres.

– Comment ! est-ce que vous avez peur que nous ne vous fassions votre affaire ? demanda Sikes en regardant fixement le juif. Fi donc ! »

M. Sikes, de l’air le plus méprisant, prit le verre, et jeta dans les cendres la liqueur qu’il contenait, puis le remplit pour lui-même, et le vida d’un trait.

Pendant ce temps, le juif promenait ses regards autour de la chambre, non par curiosité, car il la connaissait depuis longtemps, mais avec cette expression inquiète et soupçonneuse qui lui était naturelle. Elle était pauvrement meublée, et les objets contenus dans l’armoire indiquaient seuls qu’elle n’était pas occupée par un ouvrier. Rien ne pouvait éveiller de soupçons, sauf deux ou trois gros gourdins placés dans un coin, et un casse-tête accroché au-dessus de la cheminée.

« Allons, dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant, je suis à vous.

– Pour causer d’affaires, hein ? demanda le juif.

– Oui, pour causer d’affaires, répondit Sikes. Ainsi, dites ce que vous avez à dire.

– Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume, dit le juif en rapprochant sa chaise et en parlant très bas.

– Oui ; eh bien, quoi ? demanda Sikes.

– Ah ! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher, reprit le juif. N’est-ce pas, Nancy, qu’il sait bien ce que je veux dire ?

– Non, il n’en sait rien, dit ironiquement M. Sikes, ou il ne veut pas le savoir, ce qui est tout comme ; parlez, et appelez les choses par leur nom. Allez-vous rester longtemps à cligner de l’œil, à barguigner et à parler par énigmes, comme si ce n’était pas vous qui avez eu la première pensée de ce vol ? expliquez-vous, que diable !

– Paix, paix, Guillaume ! dit le juif, qui avait essayé inutilement de modérer l’indignation de M. Sikes ; on pourrait nous entendre, mon cher, on pourrait nous entendre.

– Eh bien ! qu’on nous entende ! répliqua Sikes ; que m’importe ? »

Il comprit pourtant que cela importait, car il baissa le ton en prononçant ces mots et redevint plus calme.

« Allons, allons, dit le juif d’un air doucereux, c’était seulement par prudence… rien de plus. Maintenant, mon cher, parlons de cette maison de Chertsey ; quand fait-on le coup, hein ! Guillaume ? Tant d’argenterie, mes amis, tant d’argenterie ! ajouta-t-il en se frottant les mains et en écartant ses sourcils, comme s’il avait déjà le trésor.

– Il n’y a rien à faire, dit froidement Sikes.

– Rien à faire ! répète le juif en se laissant tomber sur le dos de sa chaise.

– Non, rien, reprit Sikes. Du moins, ce n’est pas une affaire bâclée, comme nous l’espérions.

– Alors, c’est qu’on s’y est mal pris, dit le juif pâle de colère. Ne me dites plus rien.

– Si fait, reprit Sikes. Qui êtes-vous donc pour refuser de m’écouter ? Je vous dis qu’il y a quinze jours que Tobie Crackit rôde autour de la maison, et il n’a pas pu faire broncher un domestique.

– Voulez-vous dire par là, Guillaume, interrompit le juif en s’adoucissant à mesure que son compagnon s’animait, que les deux valets n’ont pu être gagnés ni l’un ni l’autre ?

– Oui, voilà la chose, répondit Sikes. Il y a vingt ans qu’ils sont au service de la vieille dame, et on leur donnerait cinq cents livres sterling qu’ils ne voudraient entendre à rien.

– Mais mon cher, observa le juif, et les femmes ? Est-ce qu’on n’a rien pu faire de ce côté ?

– Absolument rien, répondit Sikes.

– Pas même par le moyen du séduisant Tobie Crackit ? dit le juif d’un air d’incrédulité. Vous savez bien ce que c’est que les femmes, Guillaume.

– Eh bien non, le séduisant Tobie Crackit en personne en a été pour ses frais, répondit Sikes ; il dit qu’il a eu beau porter tout le temps de faux favoris et un gilet jaune serin, c’était comme s’il chantait.

– Il aurait dû se mettre des moustaches et porter un pantalon d’uniforme, dit le juif après quelques instants de réflexion.

– Il n’y a pas manqué, reprit Sikes, et ça n’a pas fait plus d’effet. »

À ces mots, le juif parut déconcerté, et, après avoir rêvé quelques minutes, le menton dans la poitrine, il leva la tête et dit que, si le rapport du séduisant Tobie Crackit était exact, il était à craindre que l’affaire ne tombât dans l’eau.

« Et pourtant, ajoutait le vieillard en posant ses mains sur ses genoux, c’est une chose déplorable, mon cher, que de perdre tant de richesses que nous croyions déjà tenir.

– C’est vrai, dit M. Sikes, c’est avoir du guignon ! »

Un long silence s’ensuivit, pendant lequel le juif resta plongé dans une profonde rêverie ; ses traits contractés avaient une expression vraiment diabolique. De temps à autre Sikes l’observait du coin de l’œil, et Nancy, craignant sans doute d’irriter le brigand, restait immobile, les yeux fixés au fond de la cheminée, comme si elle n’avait pas entendu un mot de la conversation.

« Fagin, dit Sikes, rompant tout à coup le silence, me reviendra-t-il cinquante souverains hors part, si nous en venons à bout du dehors ?

– Oui, dit le juif, comme s’il sortait subitement d’un rêve prolongé.

– Est-ce dit ? demanda Sikes.

– Oui, oui, mon cher, » reprit le juif en serrant la main de Sikes.

Ses yeux étincelaient, et tous les muscles de son visage trahissaient l’émotion que lui causait cette demande.

« Dans ce cas, dit Sikes, en repoussant la main du juif avec dédain, ça se fera quand vous voudrez. L’avant-dernière nuit, nous avons escaladé, Tobie et moi, le mur du jardin, et sondé les volets et les battants de la porte. La maison est barricadée la nuit comme une prison ; mais il y a un endroit que nous pouvons briser sans bruit.

– Où donc, Guillaume ? demanda le juif avec empressement.

– Vous savez, dit tout bas Sikes, quand on a traversé la pelouse…

– Oui, oui, dit le juif, en avançant la tête et en ouvrant de grands yeux.

– Hum ! fit Sikes, s’arrêtant court sur un léger signe de tête de la jeune fille, qui lui faisait remarquer l’expression de figure du juif. Que vous importe de savoir où c’est ? Vous ne pouvez rien faire sans moi, je le sais ; mais il est bon d’être toujours sur ses gardes quand on a affaire à vous.

– Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, répondit le juif en se mordant les lèvres. Et il n’y a besoin de personne autre que de vous et de Tobie ?

– Non, dit Sikes : il ne faut que nous deux, avec un vilebrequin et un enfant ; le premier, nous l’avons : à vous de nous trouver le second.

– Un enfant ! s’écria le juif ; oh ! alors, il faut s’introduire par un panneau, hein ?

– Encore une fois, que vous importe ? répliqua Sikes, il me faut un enfant, et qui ne soit pas gros. Dieu ! ajouta-t-il après un instant de réflexion ; si j’avais seulement le petit garçon de Ned, le ramoneur !… il l’empêchait tout exprès de grandir, et le louait à l’occasion ; mais le père s’est fait pincer, et alors la société des jeunes délinquants arrive, enlève l’enfant à un métier où il gagnait de l’argent, lui fait apprendre à lire et à écrire, et avec le temps en fait un apprenti ; et voilà comme ils procèdent, dit M. Sikes dont ce souvenir excitait la colère, voilà comme ils se mêlent de tout ; et, s’ils avalent assez d’argent (mais Dieu merci ils n’en sont pas encore là), il ne nous resterait pas six enfants par an pour notre métier.

– C’est vrai, observa le juif, qui, tandis que Sikes parlait, était resté absorbé dans ses pensées, et n’avait saisi que les derniers mots ; Guillaume !

– Eh bien ? » demanda Sikes.

Le juif fit un signe de tête en montrant Nancy, qui restait immobile devant le feu : il donnait ainsi à entendre à Sikes qu’il devrait éloigner la jeune fille : celui-ci haussa les épaules avec impatience, mais se rendit pourtant au désir du juif, et demanda à Nancy d’aller lui chercher un pot de bière.

« Tu n’en veux pas, dit Nancy en se croisant les bras et en restant tranquillement à sa place.

– Je te dis que si, répondit Sikes.

– Allons donc ! reprit celle-ci avec sang-froid. Continuez, Fagin. Je sais ce qu’il va dire, Guillaume ; il n’a pas besoin de faire attention à moi. »

Le juif hésitait encore, et Sikes les regarda l’un et l’autre avec quelque surprise.

« En quoi cette fille peut-elle vous gêner, Fagin ? demanda-t-il enfin ; il y a assez longtemps que vous la connaissez pour vous fier à elle, ou alors, à tous les diables ! Elle n’est pas femme à jaser ; n’est-ce pas, Nancy ?

– Je pense bien que non, répondit la jeune fille en approchant sa chaise de la table, sur laquelle elle posa ses deux coudes.

– Non, non, ma chère, je n’en doute pas, dit le juif ; mais… »

Et il s’arrêta encore.

« Mais quoi ? demanda Sikes.

– Je ne savais pas si elle ne serait pas encore peut-être aussi mal disposée que l’autre soir, » répondit le juif.

Nancy partit d’un grand éclat de rire, et, avalant un verre d’eau-de-vie, secoua la tête d’un air de défi, et se mit à pousser des exclamations incohérentes : « Allez toujours votre chemin ! Ne parlez jamais de vous rendre ! » et autres semblables, ce qui parut rassurer complètement les deux hommes. Le juif hocha la tête avec satisfaction et se rassit ; M. Sikes en fit autant.

« Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, contez à Guillaume vos projets sur Olivier.

– Ah ! ma chère, tu es une fine mouche, tu es bien la fille la plus maligne que je connaisse ! dit le juif en lui donnant une petite tape sur le cou. C’était justement d’Olivier que je voulais parler. Ha ! ha !

– Pour quoi faire ? demanda Sikes.

– C’est l’enfant qu’il vous faut, mon cher, répondit le juif à voix basse, en posant son doigt sur son nez et en faisant une affreuse grimace.

– Lui ? s’écria Sikes.

– Prends-le, Guillaume ! dit Nancy. À ta place, je n’hésiterais pas ; il n’est peut-être pas aussi futé que d’autres ; mais qu’est-ce que ça fait, s’il s’agit seulement de t’ouvrir une porte ? Sois sûr qu’on peut compter sur lui, Guillaume.

– C’est vrai, reprit Fagin ; il est en bon train depuis quelques semaines, et il est temps qu’il commence à gagner sa vie. D’ailleurs, les autres sont trop gros.

– Ce n’est pas l’embarras, il est justement de la taille qu’il me faut, dit M. Sikes après réflexion.

– Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, interrompit le juif ; il ne pourra faire autrement, pourvu toutefois que vous lui fassiez assez peur.

– Lui faire peur ! répéta Sikes ; il aura peur pour tout de bon, sachez-le bien. S’il s’avise de broncher, une fois à la besogne, s’il fait un faux pas, vous ne le reverrez pas vivant, Fagin, songez-y avant de me l’envoyer. Tenez-vous-le pour dit, ajoute le brigand en brandissant une lourde pince qu’il venait de prendre sous le lit.

– J’ai songé à tout cela, dit le juif avec énergie ; j’ai l’œil sur lui, mes amis ; je l’ai observé de près, de très près ; qu’il comprenne une bonne fois qu’il est des nôtres ; qu’il soit convaincu qu’il a volé, et il est à nous… à nous pour la vie ! Oh ! cela ne pouvait pas se trouver plus à propos ! »

Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, enfonça sa tête dans ses épaules, et tressaillit de joie.

« À nous ! dit Sikes. À vous, vous voulez dire.

– Peut-être, mon cher, dit le juif en poussant un cri de joie. À moi, si vous voulez, Guillaume.

– Ah çà ! comment se fait-il, dit Sikes en toisant son agréable ami d’un air refrogné, comment se fait-il que vous vous inquiétiez tant de ce blanc-bec, quand vous savez qu’il y en a chaque soir cinquante comme lui qui flânent aux alentours de Common Garden parmi lesquels vous n’avez qu’à choisir ?

– Parce qu’ils ne sont bons à rien, mon cher, répondit le juif un peu embarrassé ; ils ne valent pas la peine qu’on les prenne ; quand ils se font pincer, leur physionomie seule dépose contre eux, et je les perds tous. Au contraire, en tirant bon parti de cet enfant, je puis faire avec lui, mes amis, plus qu’avec vingt autres. D’ailleurs, s’il parvenait encore à nous fausser compagnie, il nous tient : il est donc indispensable qu’il soit des nôtres. Qu’il participe à un seul vol, il n’en faut pas davantage pour que je le tienne à ma merci, et c’est tout ce que je veux. Cela vaut bien mieux que d’être obligé de se défaire de ce pauvre petit garnement ; d’abord nous y perdrions, et puis nous pourrions courir quelque danger.

– À quand l’expédition ? demanda Nancy au moment où M. Sikes allait se récrier avec violence, et exprimer le profond dégoût que lui inspiraient les semblants d’humanité de Fagin.

– Ah ! c’est vrai, dit le juif ; à quand l’expédition, Guillaume ?

– Dans la nuit d’après-demain, répondit Sikes d’une voix sombre ; c’est convenu avec Tobie, à moins que je ne lui donne contre-ordre.

– Bon, dit le juif ; il n’y a pas de lune.

– Non, répliqua Sikes.

– Et tout est disposé pour emporter le magot ? » demanda Fagin.

Sikes fit un signe de tête affirmatif.

« Et avez-vous songé…

– Oh ! tout est prévu, repartit Sikes ; assez de détails comme ça. Il vaudra mieux amener l’enfant ici demain soir ; je plierai bagage au point du jour. Ainsi taisez-vous, et préparez le creuset : c’est tout ce que vous avez à faire. »

Après une discussion à laquelle les trois personnages prirent part, il fut décidé que le lendemain, à la nuit close, Nancy irait chez le juif et ramènerait Olivier. Fagin observa adroitement que, si l’enfant montrait de la répugnance pour l’entreprise, il suivrait plutôt Nancy que tout autre, puisqu’elle s’était interposée récemment en sa faveur. On stipula formellement que le pauvre Olivier serait abandonné, sans réserve, aux soins et à la garde de M. Guillaume Sikes ; et de plus que ledit Sikes en agirait avec lui comme il l’entendrait, sans être responsable, auprès du juif, de ce qui pourrait arriver de fâcheux à l’enfant, ni de tout châtiment qu’il jugerait nécessaire de lui infliger, à condition, bien entendu, que les assertions de M. Sikes, à son retour, seraient confirmés, dans tous les détails importants, par le témoignage du séduisant Tobie Crackit.

Quand on fut d’accord sur tous les points, M. Sikes se mit à boire de l’eau-de-vie à plein verre et à brandir sa pince d’une manière peu rassurante, en chantant à tue-tête, ou en proférant d’affreuses imprécations. Enfin, dans un accès d’enthousiasme pour son métier, il voulut examiner sa boite à outils ; il ne l’eut pas plutôt ouverte, pour expliquer l’usage et l’emploi des divers instruments d’effraction qu’elle contenait, et vanter le mérite de leur fabrication, qu’il tomba sur le plancher, et s’endormit à l’endroit où il était tombé.

« Bonsoir, Nancy, dit le juif, en s’affublant de sa grande redingote.

– Bonsoir. »

Leurs yeux se rencontrèrent, et Fagin lança à la jeune fille un regard pénétrant et scrutateur. Elle ne broncha pas ; le juif allongea sournoisement en passant un coup de pied à l’ivrogne étendu sur le plancher, et descendit l’escalier à tâtons.

« Toujours la même chose, marmottait le juif entre ses dents en prenant le chemin de sa demeure. Ce qu’il y a de pis chez ces femmes, c’est qu’un rien leur rappelle un sentiment oublié depuis longtemps ; mais ce qu’il y a de bon, c’est que cela ne dure pas. Ha ! ha ! l’homme contre l’enfant, pour un sac d’or ! »

Tout en trompant l’ennui de la route par ces agréables réflexions, M. Fagin regagna son obscure tanière, où le Matois était encore sur pied, attendant avec impatience le retour de son maître.

« Olivier est-il couché ? j’ai à lui parler, fut la première phrase du juif en descendant l’escalier.

– Il y a longtemps, répondit le Matois en ouvrant une porte. Le voici. »

L’enfant, profondément endormi, reposait sur un matelas grossier étendu sur le plancher. L’inquiétude, la tristesse, l’ennui de la captivité, l’avaient rendu pâle comme la mort, non telle qu’elle se montre à nous sous le linceul et dans le cercueil, mais telle qu’elle s’offre à nos yeux au moment où la vie vient de s’éteindre ; quand une âme jeune et pure vient de s’envoler vers le ciel, et que l’air grossier de ce monde n’a pas encore eu le temps de souffler sur cette poussière qu’elle animait et qu’elle sanctifiait.

« Pas maintenant, dit le juif en s’éloignant sans bruit. Demain, demain. »