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Une chambre à coucher. – Un flambeau allumé.

DESDÉMONA endormie dans son lit. Entre OTHELLO.

OTHELLO. – C’est la cause, c’est la cause, ô mon âme ! ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes étoiles ! c’est la cause ! cependant je ne veux pas verser son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein plus blanc que la neige, plus uni que l’albâtre des tombeaux. (Il pose à terre son épée.) Pourtant il faut qu’elle meure, autrement elle trahira encore d’autres hommes. Éteignons ce flambeau et ensuite éteignons le flambeau de sa vie. – Si je t’éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter ta flamme, si je venais à me repentir. – Mais que j’éteigne une fois ta flamme, toi le plus merveilleux ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où se retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer ta lumière. – Quand j’ai cueilli la rose, je ne puis plus la faire refleurir ; il faut qu’elle se fane. – Je veux sentir encore la rose sur sa tige. (Il l’embrasse.) Ô haleine embaumée qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive ! – Encore un baiser ; encore un ! sois telle que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et je t’aimerai après. – Encore un, voici le dernier. – Jamais baiser si doux ne fut si fatal. – Il faut que je pleure ; mais ce sont de cruelles larmes ! – C’est le courroux du ciel, il frappe ce qu’il aime. – Elle s’éveille.

DESDÉMONA. – Qui est là ? Othello ?

OTHELLO. – Oui, Desdémona.

DESDÉMONA. – Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur ?

OTHELLO. – Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona ?

DESDÉMONA. – Oui, mon seigneur.

OTHELLO. – Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime pour lequel vous ne soyez pas encore assurée de la grâce du ciel, implorez-la sur-le-champ.

DESDÉMONA. – Hélas ! mon seigneur, que voulez-vous dire ?

OTHELLO. – Allons, faites ce que je dis, et soyez prompte ; je vais me promener en attendant ; – je ne voudrais pas tuer votre âme avant qu’elle se fût préparée ; – non, le ciel m’en préserve ! je ne voudrais pas tuer ton âme.

DESDÉMONA. – Vous parlez de tuer ?

OTHELLO. – Oui, j’en parle.

DESDÉMONA. – Que le ciel ait donc pitié de moi !

OTHELLO. – Amen, de tout mon cœur.

DESDÉMONA. – Si vous parlez ainsi, j’espère que vous ne me tuerez pas.

OTHELLO. – Hum !

DESDÉMONA. – Et cependant je vous crains ; car vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi je craindrais, je n’en sais rien, car je ne me connais pas de crime ; et pourtant je sens que je crains.

OTHELLO. – Pense à tes péchés.

DESDÉMONA. – C’est l’amour que je vous porte.

OTHELLO. – Oui, c’est pour cela que tu meurs.

DESDÉMONA. – C’est une mort bien contre nature, que d’être tuée pour aimer. Hélas ! pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre inférieure ? Quelque violente passion ébranle tout votre corps : ce sont des présages sinistres ; cependant j’espère que ce n’est pas moi qu’ils menacent.

OTHELLO. – Paix, tiens-toi tranquille.

DESDÉMONA. – Je le fais. Qu’est-ce ?

OTHELLO. – Ce mouchoir que j’aimais tant et que je t’avais donné, tu l’as donné à Cassio.

DESDÉMONA. – Non, sur ma vie et mon âme : envoyez-le chercher, et demandez-lui.

OTHELLO. – Ma chère âme, prends garde, prends garde au parjure ; tu es sur ton lit de mort.

DESDÉMONA. – Mais non pas pour y mourir encore.

OTHELLO. – Si, tout à l’heure : ainsi, confesse sincèrement ton crime : en vain nierais-tu chaque article avec serment, tu n’écarterais point, tu n’étoufferais point la terrible pensée qui me fait gémir. Tu vas mourir.

DESDÉMONA. – Dieu du ciel, ayez pitié de moi !

OTHELLO. – Je dis amen.

DESDÉMONA. – Et vous aussi, ayez pitié de moi ! – Je ne vous ai jamais offensé de ma vie : jamais je n’aimai Cassio que de cette bienveillance générale dont le ciel me permettait de l’aimer. Je ne lui donnai jamais aucun gage.

OTHELLO. – Par le ciel, j’ai vu mon mouchoir dans ses mains : ô femme parjure ! tu changes mon cœur en pierre, et tu m’obligeras à appeler ce que je vais faire un meurtre, quand je croyais n’accomplir qu’un sacrifice. J’ai vu le mouchoir.

DESDÉMONA. – Il l’a donc trouvé ; je ne le lui ai jamais donné : faites-le venir ici, qu’il déclare la vérité.

OTHELLO. – Il l’a déclarée.

DESDÉMONA. – Quoi, mon seigneur ?

OTHELLO. – Qu’il t’avait… possédée.

DESDÉMONA. – Quoi ! illégitimement ?

OTHELLO. – Oui.

DESDÉMONA. – Il ne le dira pas.

OTHELLO. – Non, sa bouche est fermée ; l’honnête Jago y a mis ordre.

DESDÉMONA. – Ma crainte m’explique tout. – Quoi ! il est mort ?

OTHELLO. – Quand tous les cheveux de sa tête auraient été autant de vies, ma terrible vengeance avait de quoi les détruire toutes.

DESDÉMONA. – Hélas ! il est trahi, et moi perdue !

OTHELLO. – Quoi ! prostituée, tu le pleures sous mes yeux !

DESDÉMONA. – Oh ! bannissez-moi, seigneur ; mais ne me tuez pas.

OTHELLO. – À bas, infâme !

DESDÉMONA. – Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit.

OTHELLO. – Ah ! si vous résistez…

DESDÉMONA. – Seulement une demi-heure.

OTHELLO. – Le parti pris, point de délai.

DESDÉMONA. – Mais seulement pendant que je dis une prière !

OTHELLO. – Il est trop tard.

(Il l’étouffe.)

ÉMILIA, du dehors. – Mon seigneur, mon seigneur ! de grâce, mon seigneur, mon seigneur !

OTHELLO. – Quel est ce bruit ?… Elle n’est pas morte, pas encore tout à fait morte… Moi qui suis cruel, je suis cependant miséricordieux… Je ne veux pas te laisser languir dans ta souffrance… Non, non.

ÉMILIA, en dehors. – Mon seigneur, mon seigneur !

OTHELLO. – Qui est là ?

ÉMILIA. – Oh ! mon bon seigneur ! je voudrais vous dire un seul mot.

OTHELLO. – Oui, c’est Émilia… Tout à l’heure… Elle est morte… Elle vient sans doute me parler de la mort de Cassio ; le bruit a été grand… Ah ! elle ne remue plus. Immobile comme la tombe… Entrera-t-elle ? Ferai-je bien ?… Je crois qu’elle remue encore… Non… Qui est-ce qui vaut le mieux ?… Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma femme… ma femme ! ma femme ! Quelle femme ?… Je n’ai plus de femme !… Ô pensée insupportable ! Ô heure accablante !… Il me semble qu’il devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de soleil, et que le globe épouvanté devrait s’entr’ouvrir dans un tel bouleversement.

ÉMILIA, toujours en dehors. – Je vous conjure, que je puisse vous parler, mon bon seigneur.

OTHELLO. – Je t’avais oubliée ; ah ! entre, Émilia… Doucement… Tout à l’heure… Tirons ces rideaux. Où es-tu ? (Il ouvre la porte.) Que me veux-tu maintenant ?

(Entre Émilia.)

ÉMILIA. – Oh ! mon digne seigneur ! un meurtre affreux vient d’être commis là-bas.

OTHELLO. – Quoi ! tout à l’heure ?

ÉMILIA. – À l’heure même, mon seigneur.

OTHELLO. – C’est l’influence de la lune elle-même ; elle s’approche de la terre plus que de coutume et rend les hommes fous.

ÉMILIA. – Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Vénitien nommé Roderigo.

OTHELLO. – Roderigo tué ! – Et Cassio tué ?

ÉMILIA. – Non, Cassio n’est pas tué.

OTHELLO. – Cassio n’est pas tué ? Le meurtre n’est plus d’accord, et la douce vengeance devient dure.

DESDÉMONA. – Oh ! injustement, injustement massacrée !

ÉMILIA. – Hélas ! quel est ce cri ?

OTHELLO. – Quoi ! quel cri ?

ÉMILIA. – Hélas ! bon Dieu ! c’était la voix de ma maîtresse. Du secours ! du secours ! oh ! parlez-moi, madame, douce Desdémona ! Ô ma chère maîtresse, parlez.

DESDÉMONA. – Je meurs innocente.

ÉMILIA. – Oh ! qui a fait cela ?

DESDÉMONA. – Personne, moi-même. – Adieu. Recommande-moi à mon cher seigneur. Oh ! adieu !

(Elle expire.)

OTHELLO. – Quoi ! comment a-t-elle pu être assassinée ?

ÉMILIA. – Hélas ! qui le sait ?

OTHELLO. – Vous l’avez entendue le dire elle-même ; ce n’est pas moi.

ÉMILIA. – Elle l’a dit ; je ne puis rapporter que la vérité.

OTHELLO. – Eh bien ! elle est partie, comme une menteuse, pour les flammes de l’enfer. C’est moi qui l’ai tuée.

ÉMILIA. – Oh ! elle n’en est que plus un ange et vous un plus noir démon.

OTHELLO. – Elle tournait au vice ; c’était une prostituée.

ÉMILIA. – Tu la calomnies ; tu es un démon.

OTHELLO. – Elle était perfide, comme l’onde.

ÉMILIA. – Tu es effréné comme le feu d’oser dire qu’elle était perfide ! Oh ! elle était d’une candeur céleste.

OTHELLO. – Cassio l’avait déshonorée : demande à ton mari. Oh ! je serais damné dans le gouffre le plus profond de l’enfer, si je m’étais porté, sans de justes motifs, à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout.

ÉMILIA. – Mon mari ?

OTHELLO. – Ton mari.

ÉMILIA. – Qu’elle était infidèle au mariage ?

OTHELLO. – Oui, avec Cassio. Ah ! si elle avait été fidèle, le ciel eût-il créé pour moi un autre univers d’une seule et parfaite chrysolithe, je ne l’aurais pas changée pour cet univers.

ÉMILIA. – Mon mari ?

OTHELLO. – Oui, c’est lui qui me l’a dit le premier. C’est un homme d’honneur ; il abhorre l’opprobre qui s’attache aux actions infâmes.

ÉMILIA. – Mon mari !

OTHELLO. – À quoi bon ces répétitions, femme ? Ton mari, te dis-je.

ÉMILIA. – Ô ma maîtresse ! la scélératesse s’est cruellement moquée de l’amour. Mon mari dire qu’elle était infidèle !

OTHELLO. – Lui, femme ; je dis ton mari, comprends-tu ce mot ? Mon ami, ton mari, l’honnête, l’honnête Jago.

ÉMILIA. – S’il dit cela, puisse son cœur pervers pourrir d’un demi-grain par jour ! Il ment à sa conscience. Elle était trop éprise de son indigne choix.

OTHELLO. – Ah !

ÉMILIA. – Faites du pis que vous pourrez. Cette action que vous avez faite n’est pas plus digne du ciel que vous n’étiez digne d’elle.

OTHELLO. – Tais-toi, tu feras bien.

ÉMILIA. – Va, tu n’as pas pour me faire du mal la moitié de la force que j’ai pour l’endurer. Ô dupe ! ô insensé ! stupide comme la fange ! Tu as commis là une action !… – Je ne m’inquiète pas de ton épée. Je te ferai connaître, dussé-je perdre vingt vies !… Du secours ! du secours ! holà ! du secours !… Le More a tué ma maîtresse ! Au meurtre ! au meurtre !

(Entrent Montano, Gratiano et Jago.)

MONTANO. – Quoi donc ? que s’est-il passé, général ?

ÉMILIA. – Oh ! vous voilà donc, Jago ! Il faut que votre conduite ait été belle, pour que les meurtriers vous chargent de leurs assassinats.

GRATIANO. – De quoi s’agit-il ?

ÉMILIA, à Jago. – Démens ce misérable, si tu es un homme. Il dit que tu as dit que sa femme était infidèle : je sais que tu ne l’as pas dit, car tu n’es pas assez scélérat. Parle, car mon cœur est plein.

JAGO. – Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien dit qu’il n’ait lui-même trouvé juste et vrai.

ÉMILIA. – Mais lui avez-vous jamais dit qu’elle était infidèle ?

JAGO. – Je l’ai dit.

ÉMILIA. – Vous avez dit un mensonge, un odieux, un infernal mensonge, sur mon âme, un mensonge, un mensonge atroce. Elle infidèle avec Cassio ! Avez-vous dit avec Cassio ?

JAGO. – Avec Cassio, femme ; – allez, réprimez votre langue.

ÉMILIA. – Je ne veux pas réprimer ma langue ! Je suis tenue de parler ; ma maîtresse est là assassinée dans son lit.

TOUS. – Oh ! le ciel nous en préserve !

ÉMILIA. – Et ce sont vos rapports qui ont amené le meurtre.

OTHELLO. – Allons, n’ayez pas l’air égaré, messieurs ; c’est la vérité.

GRATIANO. – C’est une étrange vérité !

MONTANO. – Ô action monstrueuse !

ÉMILIA. – Scélératesse ! scélératesse ! scélératesse ! – J’y songe, j’y songe. – Je démêle tout. – Ô scélératesse ! J’en ai eu la pensée alors… Je me tuerai de douleur. – Ô scélératesse ! scélératesse !

JAGO. – Quoi ! êtes-vous folle ? Je vous ordonne de vous rendre au logis.

ÉMILIA. – Dignes seigneurs, que j’aie la liberté de parler. Il convient que je lui obéisse, mais non pas en ce moment. – Peut-être, Jago, ne rentrerai-je jamais au logis.

OTHELLO, se précipitant sur le lit. – Oh ! oh ! oh !

ÉMILIA. – Oui, couche-toi et rugis ; car tu as tué la plus douce, la plus innocente femme qui jamais ait levé les yeux vers le ciel.

OTHELLO. – Oh ! elle était coupable. (À Gratiano.) Je vous reconnaissais à peine, mon oncle. – Voilà votre nièce ; elle est morte : oui, ces mains viennent en effet d’arrêter le souffle de sa vie. Je sais que cette action paraît horrible et hideuse.

GRATIANO. – Pauvre Desdémona ! je suis bien aise que ton père soit mort. Ton mariage lui a été mortel et le chagrin seul a tranché le fil usé de ses jours. S’il vivait encore, cette vue le plongerait dans l’égarement du désespoir : oui, il maudirait son ange tutélaire, et tomberait dans la réprobation du ciel.

OTHELLO. – Cela est lamentable ; mais Jago sait qu’elle s’est abandonnée mille fois à Cassio ; Cassio l’a avoué et elle a récompensé ses transports d’amour avec le premier signe, le premier gage d’amour que je lui eusse donné ; je l’ai vu dans les mains de Cassio ; c’était un mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de mon père.

ÉMILIA. – Ô ciel ! Ô puissances célestes !

JAGO. – Allons, taisez-vous.

ÉMILIA. – La vérité veut sortir, elle veut sortir. – Que je me taise ! monsieur, non, non, je parlerai, libre comme l’air. Quand le ciel, les hommes, les démons, quand tous devraient crier ensemble honte sur moi, je parlerai.

JAGO. – Prenez garde… Allez-vous-en chez vous.

ÉMILIA. – Je ne veux pas.

(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.)

GRATIANO. – Fi ! tirer votre épée contre une femme !

ÉMILIA. – Ô toi, More stupide ! ce mouchoir dont tu parles, je le trouvai par hasard et le donnai à mon mari ; car souvent, par des instances plus sérieuses que ne méritait en effet cette bagatelle, il m’avait sollicitée de m’en emparer.

JAGO. – Infâme coquine !

ÉMILIA. – Elle l’a donné à Cassio ! non, hélas ! c’est moi qui l’ai trouvé, et je l’ai donné à mon mari.

JAGO. – Malheureuse, tu mens.

ÉMILIA. – Par le ciel ! je ne mens point, je ne mens point, seigneurs. – Ô meurtrier imbécile ! qu’avait à faire un pareil fou d’une si bonne femme ?

(Jago blesse Émilia et s’enfuit.)

OTHELLO. – N’y a-t-il de foudres dans le ciel que celles qui servent au tonnerre ? (Il tombe à la renverse.) Ô scélérat inouï !

GRATIANO. – Sa femme tombe ; sûrement il a tué sa femme.

ÉMILIA. – Oui, oui, oh ! couchez-moi à côté de ma maîtresse.

GRATIANO. – Il s’est enfui, mais sa femme est frappée à mort !

MONTANO. – C’est un scélérat, bien évidemment. Prenez cette épée que je viens d’arracher au More. Gardez la porte au dehors : ne le laissez pas sortir, tuez-le plutôt ; je cours après ce monstre, car c’est un misérable damné.

(Sortent Montano et Gratiano.)

OTHELLO. – Je ne suis même plus brave ! le premier petit gringalet m’enlève mon épée. Mais pourquoi l’honneur survivrait-il à la vertu ? Que tout périsse à la fois.

ÉMILIA. – Que présageait ta chanson, ô ma maîtresse ! écoute, peux-tu m’entendre encore ! je veux faire comme le cygne et mourir en chantant : Le saule, le saule, le saule ! – More, elle était chaste, elle t’aimait, cruel More ! Que mon âme entre en paradis, comme il est vrai que je dis la vérité ; en disant ce que je pense, je meurs, je meurs.

(Elle expire.)

OTHELLO. – J’ai dans cette chambre une autre épée ; c’est une épée d’Espagne, de la trempe de l’Èbre. – Ah ! la voici. – Mon oncle, il faut que je sorte.

GRATIANO, en dehors. – Si tu le tentes, il t’en coûtera cher : tu n’as point d’armes, il faut que tu te soumettes de force.

OTHELLO. – Regarde-moi donc, et me parle ; ou, désarmé comme je suis, je vais fondre sur toi.

(Rentre Gratiano.)

GRATIANO. – Que veux-tu ?

OTHELLO. – Vois ! j’ai une épée. Jamais arme plus sûre ne reposa sur la cuisse d’un soldat. J’ai vu le temps où avec ce faible bras et cette bonne épée je me suis fait jour à travers des obstacles vingt fois plus puissants que celui que tu m’opposes. Mais, ô vaine bravade ! qui peut surmonter sa destinée ? Il n’en est plus de même. Ne crains point quoique tu me voies armé : je suis au terme du voyage : me voilà au but, voilà l’écueil où finit ma dernière course. Tu recules troublé ? Va, c’est une crainte perdue. Avance seulement un roseau contre le sein d’Othello et il va fuir. Où irait Othello maintenant ?… (Il se tourne vers Desdémona.) Voyons, quelle mine as-tu maintenant ? – Malheureuse enfant, née sous une étoile fatale ! pâle comme ta chemise ! Quand nous nous rencontrerons au jour du jugement, ton regard précipitera mon âme des cieux, et soudain les démons s’en saisiront. – Froide, froide, ma fille ! comme ta vertu. – Ô maudit ! maudit scélérat ! – Prenez vos fouets, démons ! frappez ! éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste ! lancez-moi dans les tourbillons de l’orage, rôtissez-moi dans le soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent des torrents de feu. – Ô Desdémona ! Desdémona ! Morte ! morte ! oh ! oh !

(Entrent Lodovico, Cassio qu’on apporte blessé, Montano, Jago prisonnier, et des officiers.)

LODOVICO. – Où est ce forcené et malheureux homme ?

OTHELLO. – Voici celui qui fut Othello. Me voici.

LODOVICO. – Où est cette vipère ? Faites avancer ce scélérat.

OTHELLO. – Je regarde ses pieds. – Mais c’est une fable. Si tu es un démon, je ne puis te tuer.

(Il blesse Jago.)

LODOVICO. – Arrachez-lui son épée.

JAGO. – Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas mort.

OTHELLO. – Je n’en suis pas fâché non plus : je désire que tu vives ; car, à mon sens, c’est un bonheur de mourir.

LODOVICO. – Ô toi, Othello, jadis si bon et maintenant tombé dans les piéges d’un esclave maudit, que te dira-t-on ?

OTHELLO. – Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je suis un honorable assassin, car je n’ai rien fait par haine, mais tout par honneur.

LODOVICO. – Ce misérable vient d’avouer une partie de ses perfidies. Est-il vrai que vous ayez conspiré avec lui la mort de Cassio ?

OTHELLO. – Oui.

CASSIO. – Cher général, je ne vous en ai jamais donné sujet.

OTHELLO. – Je le crois, et je vous demande pardon. – Voulez-vous, je vous prie, demander à ce demi-démon pourquoi il m’a ainsi enveloppé corps et âme dans ses piéges ?

JAGO. – Ne me demandez rien : vous savez ce que vous savez ; à partir de ce moment je ne dirai plus un mot.

LODOVICO. – Quoi ! pas même pour prier ?

GRATIANO. – Les tortures te desserreront les lèvres.

OTHELLO. – Bien, vous ferez bien.

LODOVICO. – Je présume, Othello, que vous comprendrez ce qui est arrivé ; je crois que vous ne le savez pas encore. Voici une lettre trouvée dans la poche de Roderigo, et en voici une autre. L’une annonce que Roderigo se chargeait de l’assassinat de Cassio.

OTHELLO. – Traître !

CASSIO. – Complot barbare ! Action de païen !

LODOVICO. – La seconde est une lettre de reproches, trouvée aussi dans la poche de Roderigo. Il paraît qu’il avait dessein de l’envoyer à cet infernal scélérat, mais que Jago survint dans l’intervalle et le satisfit.

OTHELLO. – Ô le pernicieux scélérat ! – Cassio, comment étiez-vous venu en possession de ce mouchoir qui appartenait à ma femme ?

CASSIO. – Je le trouvai dans ma chambre ; et il vient d’avouer lui-même tout à l’heure qu’il l’y avait laissé exprès pour un projet qui a réussi au gré de ses désirs.

OTHELLO. – Ô insensé ! insensé ! insensé !

CASSIO. – Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des reproches à Jago de l’avoir excité à m’insulter pendant que j’étais de garde, ce qui a causé ma disgrâce ; et lui-même, qui avait longtemps paru mort, il a parlé tout à l’heure : « Jago l’avait aposté, et Jago l’a poignardé. »

LODOVICO, à Othello. – Il vous faut quitter ce lieu et nous suivre ; votre pouvoir et votre emploi vous sont ôtés, et Cassio commande en Chypre. Quant à cet esclave, si par quelque torture raffinée on peut le tourmenter et le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous (à Othello), vous resterez prisonnier jusqu’à ce que le genre de votre crime soit connu du sénat de Venise. Allons, qu’on l’emmène.

OTHELLO. – Doucement : encore un mot ou deux avant que vous partiez. J’ai rendu à l’État quelques services ; on le sait, n’en parlons plus. Je vous en prie, dans vos lettres, quand vous rendrez compte de ces faits déplorables, parlez de moi comme je suis, sans rien atténuer, sans rien aggraver par malignité. Alors vous parlerez d’un homme qui a trop aimé, mais qui ne sut pas aimer sagement ; d’un homme qui ne devint pas aisément jaloux, mais qui, une fois excité, fut poussé jusqu’aux derniers excès ; d’un homme dont la main, comme celle du Juif pervers, a détruit une perle plus précieuse que toute sa race, d’un homme dont les yeux vaincus, quoique peu accoutumés à fondre en eau, répandent des larmes aussi abondamment que les arbres d’Arabie répandent leurs parfums. – Parlez de moi ainsi – et dites encore qu’un jour, dans Alep, un Turc insolent, portant le turban, frappait un Vénitien et insultait l’État, je saisis à la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi.

(Il se perce de son épée.)

LODOVICO. – Ô sanglante catastrophe !

GRATIANO. – Tout ce que nous avons dit ne peut plus s’accomplir.

OTHELLO, s’approchant du lit en chancelant. – Je t’ai donné un baiser avant de te tuer. – En me tuant, je ne puis m’empêcher d’aller mourir sur tes lèvres.

(Il meurt en embrassant Desdémona.)

CASSIO. – Voilà ce que je craignais. – Mais je croyais qu’il n’avait point d’arme, car il avait le cœur grand.

LODOVICO, à Jago. – Chien de Sparte, plus impitoyable que la douleur, la faim ou la mer, contemple le tragique fardeau dont ce lit est chargé. Voilà ton ouvrage. Ce spectacle empoisonne la vue. – Qu’on le cache. – Gratiano, gardez la maison et prenez possession des biens du More ; ils vous reviennent en héritage. (À Cassio.) C’est à vous, seigneur gouverneur, qu’appartient le châtiment de cet infernal traître : choisissez le temps, le lieu, les tortures : oh ! redoublez les tortures. Moi je m’embarque à l’instant, et je vais d’un cœur désolé raconter au sénat cette désolante aventure.

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