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Un cimetière.

DEUX PAYSANS entrent avec leurs bêches, etc.

PREMIER PAYSAN.—Doit-elle être enterrée en terre chrétienne, celle qui volontairement est allée chercher son salut?

SECOND PAYSAN.—Je te dis que oui; creuse donc sa fosse tout de suite. Le coroner a tenu séance sur elle et a conclu à la sépulture chrétienne.

PREMIER PAYSAN.—Comment cela se peut-il, à moins qu'elle ne se soit noyée en un cas de légitime défense?

SECOND PAYSAN.—Eh bien! c'est ce qu'on a reconnu.

PREMIER PAYSAN.—Non, cela doit être un cas de personnelle offense; cela ne peut être autrement. Car voici où gît la question: si je me noie volontairement, cela constitue un acte; or un acte se divise en trois branches, qui sont: agir, faire et accomplir. Ergo, elle s'est noyée volontairement.

SECOND PAYSAN.—Bien! mais écoutez-moi, bonhomme de fossoyeur.

PREMIER PAYSAN.—Permettez. Ici passe l'eau; bien. Là se tient l'homme; bien. Si l'homme va à l'eau et se noie,—qu'il le veuille ou non,—c'est parce qu'il y va qu'il se noie; remarquez bien ceci. Mais si l'eau vient à lui et le noie, il ne se noie point lui-même: ergo, celui qui n'est point coupable de sa propre mort n'a point abrégé sa propre vie.46

Note 46: (retour) Shakspeare ici tourne en ridicule les subtilités de la logique judiciaire de son temps. On trouve dans les Commentaires de Plowden un procès qui semble lui avoir servi de thème. Sir James Haie s'étant suicidé en se noyant dans une rivière, il s'agissait de décider si un bail dont il jouissait devait continuer à courir au profit de sa veuve, ou bien, à cause du suicide, passer au profit de la Couronne; et le sergent Walsh raisonnait ainsi—«L'action consiste en trois parties: la première partie est la conception, qui est l'acte de l'esprit se repliant et méditant pour savoir s'il convient ou s'il ne convient pas de se noyer et quelles sont les façons de le faire; la seconde partie est la résolution qui est l'acte de l'esprit se déterminant à se détruire et à le faire, spécialement de telle ou telle façon; la troisième partie est l'accomplissement, qui est l'exécution de ce que l'esprit s'est déterminé à faire. Et cet accomplissement consiste, encore en deux parties, qui sont le commencement et la fin: le commencement est la perpétration de l'acte qui cause la mort, et la fin est la mort, qui est seulement une conséquence de l'acte, etc., etc.» Voyez encore si les juges Weston, Anthony Brown et lord Dyer ne se montrèrent pas eux-mêmes, dans leurs considérants, aussi puérilement pointilleux que le sergent Walsh ou le paysan de Shakspeare: «Sir James Haie est mort,» dirent-ils, «et comment en vint-il à mourir? par noyade, peut-on répondre. Et qui est-ce qui l'a noyé? Sir James Haie. Et quand l'a-t-il noyé? De son vivant. De sorte que sir James Haie étant en vie a causé le décès de sir James Haie, et l'acte du vivant fut la mort du défunt. La raison veut, par conséquent, que l'on punisse de cette offense le vivant qui l'a commise, et non le mort, etc., etc.» En vérité, Shakspeare n'a pas exagéré.

SECOND PAYSAN.—Mais est-ce la loi?

PREMIER PAYSAN.—Oui, pardieu! c'est la loi, la loi touchant l'enquête du coroner.

SECOND PAYSAN.—Voulez-vous savoir la vérité là-dessus? Si ce n'avait point été une demoiselle noble, elle aurait été enterrée en dehors de la terre sainte.

PREMIER PAYSAN.—Pour çà, c'est bien parlé; et de plus c'est une pitié que les grands personnages, en ce monde, soient en passe de se noyer et de se pendre plus que leurs frères en Jésus-Christ. Allons, ma bêche; il n'y a point de plus anciens gentilshommes que les jardiniers, les terrassiers et les fossoyeurs: ils continuent la profession d'Adam.

SECOND PAYSAN.—Était-il gentilhomme?

PREMIER PAYSAN.—Il est le premier qui ait jamais porté de sable et de vair.

SECOND PAYSAN.—Bah! il n'avait aucun blason.

PREMIER PAYSAN.—Quoi? es-tu donc un païen? comment entends-tu l'Écriture? L'Écriture dit: «Adam cultiva;» et comment aurait-il cultivé sans porter du sable et du vert47? Mais je te proposerai une autre question; si tu ne me réponds point juste, confesse-toi...

Note 47: (retour)

Dans le texte, le jeu de mots roule sur le double sens de arms, qui signifie tantôt bras, tantôt armes ou blason. «Adam avait un blason, car il n'aurait pu cultiver sans bras;» tel est, littéralement, le sophisme facétieux du fossoyeur. Nous avons cherché un équivalent qui eût trait aussi au blason. Vair, dans le langage héraldique, est le nom des fourrures, comme sable est synonyme de noir. Dans le même langage, porter d'une couleur signifie: avoir des armes de la couleur indiquée. Le jeu de mots admis dans la traduction ne vaut rien: mais nous ne demandons même pas qu'on nous en pardonne la pauvreté; sans finesse et sans orthographe, il ne va que mieux au personnage et au sinistre effet de toute cette gaieté vulgaire que Shakspeare a mise en scène dans un lieu si solennel. Tous les détails de ce dialogue sont d'ailleurs autant de traits satiriques que Shakspeare lance contre les ridicules de son temps, contre ceux de la science héraldique après ceux de la logique judiciaire. Malgré le très-ancien distique populaire qui avait dit:

Adam poussait sa bêche, Ève tournait son fil,

Le gentilhomme, alors, où donc se trouvait-il?

Les archéologues de la noblesse anglaise professaient, au XVIe siècle, dans tous leurs traités sur le blason, tantôt qu'Abel avait été le premier gentilhomme, tantôt que Caïn était devenu un vilain sous le coup de la colère divine et Seth un gentilhomme par la bénédiction de ses parents. Les plus modérés ne faisaient remonter qu'à Jésus-Christ l'origine de l'aristocratie et donnaient pour armoiries à Notre-Seigneur les instruments de sa Passion, comme en font foi les figures et les devises imprimées sur quelques vieilles reliures de livres pieux. D'autres encore enseignaient que le fer même de la bêche d'Adam était le type des écussons triangulaires et que l'écusson en forme de losange, habituellement consacré aux armoiries féminines, imitait le fuseau d'Ève.

SECOND PAYSAN.—Va!

PREMIER PAYSAN.—Quel est celui qui bâtit plus solidement que le maçon, le charpentier et l'ouvrier de marine?

SECOND PAYSAN.—Le faiseur de potences; car sa bâtisse survit à mille de ceux qui viennent s'y loger.

PREMIER PAYSAN.—Par ma foi, j'aime ta répartie: la potence fait bien là. Mais comment fait-elle bien? Elle fait bien pour ceux qui font mal. Et toi, tu fais mal de dire qu'une potence est bâtie plus solidement qu'une église. Ergo, la potence ferait bien pour toi. Recommence, allons.

SECOND PAYSAN.—Qui est-ce qui bâtit plus solidement que le maçon, et l'ouvrier de marine, et le charpentier?

PREMIER PAYSAN.—Oui, dis-moi cela et dételle ensuite.

SECOND PAYSAN.—Pardieu, oui, maintenant je peux le dire.

PREMIER PAYSAN.—Allons!

SECOND PAYSAN.—Par la sainte messe! je ne puis point le dire.

(Hamlet et Horatio entrent et restent à quelque distance.)

PREMIER PAYSAN.—Ne te romps point la cervelle davantage à propos de cela, car ton fainéant d'âne ne corrigera point son allure pour avoir été battu; et quand on te posera cette question une autre fois, réponds: le fossoyeur. Les maisons qu'il fait durent jusqu'au jugement dernier. Allons, va-t'en chez Vaughan, et apporte-moi un pot de liqueur.

(Le second paysan sort. Le premier paysan se met à bêcher en chantant.)

Dans ma jeunesse, quand j'aimais, quand j'aimais,

il me semblait que c'était très-doux, pour abréger...

hop!... le temps. Quant à... holà!... mes convenances...

hop!... il me semblait que rien ne m'allait plus48.

Note 48: (retour)

Les trois stances que le fossoyeur chante, en les coupant par une exclamation à chaque effort qu'il fait pour bêcher, sont des fragments d'une romance écrite par lord Vaux. La première stance est, dans le texte de Shakspeare, absolument informe et décousue. Quiconque a entendu un paysan chanter une chanson des villes, sait bien à quel point, en passant de bouche en bouche, les mots se brouillent et le sens se perd. Voici la traduction complète de la romance même de lord Vaux:

L'Amoureux vieilli renonce à l'amour.

«Je romps avec ce que j'aimais, avec ce qui me paraissait doux en mes jours de jeunesse; le temps me rappelle à d'autres convenances; ces choses-là, je le vois, ne me vont plus. Mes souplesses m'abandonnent, mes fantaisies se sont toutes envolées, et sous les traces du temps ma tête commence à être mêlée de cheveux gris. L'âge à pas furtifs est venu me déchirer de sa griffe, et la vie souple au loin s'évade, comme si elle n'avait jamais été. Ma muse ne me réjouit plus ainsi qu'autrefois; ma main et ma plume ne sont plus d'accord ainsi que jadis. La raison me refuse toute chanson insouciante et légère, et jour après jour elle me crie: «Laisse là ces hochets avant qu'il soit trop tard!» Les rides sur mon front, les sillons sur mon visage disent: «La vieillesse boiteuse veut habiter ici, il faut que la jeunesse lui fasse place.» Je vois galoper vers moi l'avant-coureur de la mort; la toux, le froid, la pénible haleine m'engagent à faire préparer une pioche et une bêche, et un drap pour me couvrir, une maison d'argile qui soit bien faite pour un hôte tel que moi. Il me semble que j'entends le bedeau sonner le glas funèbre; il m'invite à laisser là mes déplorables oeuvres avant que la Nature m'y contraigne. O mes serviteurs! tissez pour moi ce tissu dont la jeunesse rit et ricane, le linceul pour moi qui serai tout de suite aussi oublié que si je n'étais jamais né! Il faut donc que je renonce à la jeunesse dont j'ai si longtemps arboré les couleurs! Je passe la joyeuse coupe à ceux qui peuvent la porter mieux. Tenez: voyez cette tête chauve, dont la nudité m'apprend que l'âge toujours courbé m'arrachera ce que semaient les jeunes années. C'est la Beauté, avec toute sa troupe, qui a forgé mes soucis aigus et qui me fait déjà m'échouer en cette terre d'où j'ai été tiré au premier jour. O vous qui restez en deçà! n'entretenez point une autre croyance: vous êtes, par naissance, pétris d'argile, et vous vous évanouirez en poussière aussi.»

HAMLET.—Est-ce que ce gaillard-là n'a aucun sentiment de son métier? Il chante en creusant un tombeau!

HORATIO.—L'habitude a engendré en lui une faculté d'insouciance.

HAMLET.—C'est cela même; la main qui fait peu de service a le tact plus délicat.

PREMIER PAYSAN.—Mais l'âge, à pas furtifs, est venu me déchirer de sa griffe et m'a fait échouer en terre comme si je n'avais jamais été.

(Il ramasse un crâne et le jette.)

HAMLET.—Ce crâne avait une langue autrefois et pouvait chanter. Comme ce maraud le fait rouler par terre! Ferait-il autrement si c'était la mâchoire de Caïn, qui commit le premier meurtre?... C'est peut-être la caboche d'un politique que cet âne-là traite maintenant du haut en bas... quelqu'un qui aurait circonvenu Dieu lui-même..... n'est-ce pas bien possible?

HORATIO.—C'est bien possible, mon seigneur.

HAMLET.—Ou d'un courtisan, qui savait dire: «Bonjour, mon gracieux seigneur; comment te portes-tu, mon excellent seigneur?» C'est peut-être monseigneur un tel, qui vantait le cheval de monseigneur un tel, quand il avait dessein de le lui demander49. N'est-ce pas bien possible?

Note 49: (retour) Shakspeare a mis cela en scène dans Timon d'Athènes, acte I, scène II. Timon, qui n'est pas encore misanthrope, n'ayant pas encore éprouvé l'ingratitude de ses amis, leur donne un banquet somptueux et leur fait à tous des présents; un d'entre eux se récrie sur sa générosité, alors Timon lui dit: «Je me souviens maintenant, mon cher seigneur, que l'autre jour vous avez parlé en bons termes d'un cheval bai que je montais. Il est à vous puisqu'il vous a plu.»

HORATIO.—Oui, mon seigneur.

HAMLET.—N'est-ce pas? c'est cela même. Et maintenant le voilà marié à milady Vermine, décharné, et bien cogné à la mâchoire par la bêche d'un sacristain. Il y a là une belle révolution, si seulement nous avions le bon esprit d'y regarder! Ces os ont-ils coûté si peu à fabriquer qu'ils doivent servir à jouer aux quilles? Les miens me font mal quand je songe à cela.

PREMIER PAYSAN.—Une pioche et une bêche, et une bêche, et un drap pour se couvrir... holà!... et un trou d'argile à faire... cela convient à un tel hôte.

(Il jette encore un crâne.)

HAMLET.—En voici un autre; pourquoi ne serait-ce pas le crâne d'un légiste? Où sont ses équivoques maintenant, ses distinguo, ses points de fait, ses points de droit et tous ses tours? Pourquoi souffre-t-il que ce maraud brutal lui cogne maintenant la tête avec une pelle crottée? Et pourquoi ne lui intente-t-il pas son action pour coups, sévices et injures graves? Hum! ce monsieur-là était peut-être en son temps un grand acheteur de terres, avec ses hypothèques, ses reconnaissances, ses redevances, ses doubles garanties, ses recouvrements! Est-ce donc là la redevance finale de toutes ses fines redevances, et le recouvrement de tous ses recouvrements, que d'avoir sa fine caboche pleine de fine boue? Est-ce que ses garanties, les doubles comme les simples, ne lui garantiront de tous ses achats rien de plus qu'un espace long et large comme deux rôles d'écritures? A eux seuls, les titres de transmission de ses propriétés tiendraient difficilement dans cette boîte; et faut-il donc que le propriétaire lui-même n'en ait pas davantage? Hein?

HORATIO.—Pas un pouce de plus.

HAMLET.—Le parchemin n'est-il pas fait de peau de mouton?

HORATIO,—Oui, mon seigneur; et aussi de peau de veau.

HAMLET.—Ceux-là sont des veaux et des moutons qui cherchent là leur assurance... Je veux parler à ce camarade. Dites-moi, l'homme! de qui est-ce la fosse?

PREMIER PAYSAN.—C'est la mienne, monsieur.

Holà!... Et un trou d'argile à faire... cela convient

à un tel hôte.

HAMLET.—En vérité, oui, je crois qu'elle est à toi, car tu y fais des tiennes, en voulant me mettre dedans.

PREMIER PAYSAN.—Là-dessus, monsieur, c'est bien plutôt vous qui voulez me mettre dedans; mais vous n'y êtes point, et ça prouve bien qu'elle n'est point à vous. Quant à vous mettre dedans, pour ma part, je n'y travaille point. Et pourtant, c'est ma fosse.

HAMLET.—Si fait, tu travailles à me mettre dedans, puisque tu y travailles, à cette fosse, et puisque tu dis qu'elle est à toi; tu sais bien qu'elle est faite pour tenir le mort, et non pour saisir le vif. Voilà comment tu veux me mettre dedans.

PREMIER PAYSAN.—Ce qui est vif, monsieur, c'est de vouloir me mettre dedans. Mais ces vivacités-là pourront bien rebrousser chemin de vous à moi50.

Note 50: (retour) Il y a dans ce passage une joute de quiproquos volontaires dont la traduction ne saurait être aussi brève que le texte. Dans le texte ils roulent sur l'absolue ressemblance du verbe to lie, mentir, et de l'autre verbe to lie, être couché, enterré, situé, etc. Ils roulent aussi sur le double sens de quick, qui, dans le langage usuel, signifie vif, prompt, impétueux, et dans une acception spéciale vivant, quand on dit the quick, par opposition à the dead, comme en français le vif, dans quelques termes de la langue juridique. Mais tel est l'imbroglio de ces subtilités qu'on courrait grand risque, en les commentant, de les emmêler au lieu de les dénouer; les équivalents de la traduction suffiront à eux seuls si le lecteur, dans son esprit, voit bien la scène, s'il voit bien le fossoyeur dans sa fosse, le paysan narquois et lent qui bavarde entre deux coups de pioche, tient tête au gentilhomme et veut avoir le dernier.

HAMLET.—Pour quel homme est-ce que tu la creuses?

PREMIER PAYSAN.—Ce n'est point pour un homme, monsieur.

HAMLET.—Pour quelle femme donc?

PREMIER PAYSAN.—Ni pour une femme non plus.

HAMLET.—Qui donc doit être enterré là?

PREMIER PAYSAN.—Quelqu'un qui fut une femme, monsieur; mais paix soit à son âme! elle est morte.

HAMLET.—Comme ce drôle-là est rigoureux! Il faut lui parler selon les règles, ou les équivoques nous mettront à mal. Par le seigneur Dieu, Horatio, depuis trois ans je remarque ceci: notre siècle est devenu si pointilleux, que le paysan, du bout de son pied, serre d'assez près les talons du courtisan pour lui écorcher ses engelures.... Depuis combien de temps es-tu fossoyeur?

PREMIER PAYSAN.—De tous les jours de l'année je pris, pour commencer le métier, celui où notre feu roi Hamlet battit Fortinbras.

HAMLET.—Combien y a-t-il de cela?

PREMIER PAYSAN.—Ne sauriez-vous point le dire? Il n'est si nigaud qui ne le sache. C'est le jour même où naquit le jeune Hamlet, celui qui est fou, et qu'on a envoyé en Angleterre.

HAMLET.—Ah! vraiment? et pourquoi l'a-t-on envoyé en Angleterre?

PREMIER PAYSAN.—Mais, parce qu'il était fou. Il retrouvera l'esprit là-bas. Ou bien, s'il ne l'y retrouve point, ce ne sera que petit dommage dans ce pays-là.

HAMLET.—Pourquoi?

PREMIER PAYSAN.—Cela ne se verra aucunement en lui: les hommes, là-bas, sont tous aussi fous que lui.

HAMLET.—Comment est-il devenu fou?

PREMIER PAYSAN.—Fort étrangement, dit-on.

HAMLET.—Étrangement? et comment?

PREMIER, PAYSAN—C'est, par ma foi, en perdant l'esprit.

HAMLET.—Et sur quel point?

PREMIER PAYSAN.—Sur un point de ce territoire, en Danemark. Moi, j'y suis sacristain depuis trente ans, tant jeune que vieux.

HAMLET.—Combien de temps un homme reste-t-il en terre avant de pourrir?

PREMIER PAYSAN.—Ma foi! s'il n'est pas pourri avant de mourir (comme nous en voyons parle temps qui court, et beaucoup! de ces cadavres véroles qui peuvent à peine supporter l'enterrement), il vous durera quelque huit ans... ou neuf ans...; un tanneur vous durera neuf ans.

HAMLET.—Pourquoi lui plus qu'un autre?

PREMIER PAYSAN.—Ah! voilà, monsieur! Son cuir est si bien tanné par le fait de son métier, qu'il peut tenir contre l'eau pendant longtemps; et c'est l'eau qui vous est un rude démolisseur de tous vos corps morts de fils de catins!—Tenez, voici un crâne qui vous est resté déjà en terre vingt-trois ans.

HAMLET.—De qui était-ce le crâne?

PREMIER PAYSAN.—Ah! le fils de catin, quel triple fou c'était! Qui pensez-vous que ce fût?

HAMLET.—En vérité, je n'en sais rien!

PREMIER PAYSAN.—La peste soit de lui, ce gredin de fou! il me versa une fois sur la tête un flacon de vin du Rhin. Ce même crâne-là, monsieur! ce même crâne-là, monsieur, était le crâne d'Yorick, le bouffon du roi.

HAMLET.—Celui-là?

PREMIER PAYSAN.—Oui-da, cette chose-là.

HAMLET.—Laisse-moi voir. (Il prend le crâne.) Hélas! pauvre Yorick.... Je l'ai connu, Horatio, c'était un garçon d'une verve infinie, d'une fantaisie tout à fait rare. Il m'a porté sur son dos un millier de fois; et maintenant, comme mon imagination y répugne! Cela me soulève le coeur. Là étaient attachées ces lèvres que j'ai baisées je ne sais combien de fois! Où sont vos moqueries, maintenant? vos folâtreries? vos chansons? vos éclats de gaieté qui avaient coutume de faire tonner les rires de toute la table? Et rien de tout cela, maintenant, rien pour vous moquer de votre propre grimace? quoi! bouche béante, décidément? Allez-vous-en maintenant dans la chambre de Madame, et dites à Sa Seigneurie qu'elle aura beau se peindre jusqu'à en avoir un pouce d'épaisseur, voilà la figure à laquelle il faudra qu'elle en vienne! Faites-la rire à ce propos.51—Je te prie, Horatio, dis-moi une chose.

Note 51: (retour)

Shakspeare, en mettant ces dernières paroles dans la bouche de Hamlet, pensait probablement à quelque gravure, à quelque tableau qui l'avait frappé. L'art chrétien s'est longtemps complu à figurer sous mille formes, avec une rude et religieuse ironie, ce même spectacle de la Mort venant avertir les vivants au milieu de leurs plaisirs, d'où l'art païen tirait, avec tant de gracieuse et molle tristesse, une invitation à jouir vite du monde et de ses biens. Vive nemor lethi, dit la Volupté, dans Perse; et dans ce petit chef-d'oeuvre attribué à Virgile et digne de lui, aux derniers vers de l'Hôtesse syrienne:

Pone merum et talos; pereant qui crastina curant!

Mors vellens aurem: vivite, ait, venio.

Entre ces images de la poésie antique et celles de la poésie shakspearienne, on sent que toute la Danse Macabre a passé. La scène que décrit Hamlet n'est-elle pas cette gravure de Goltzius, où la Vanité est figurée par une dame, assise à sa toilette et entourée de ses bijoux, surprise par l'apparition de la Mort, ou ce tableau dont parle l'inventaire du mobilier d'Henri VIII à Westminster, qui représentait une femme jouant du luth, tandis qu'un vieillard lui tend d'une main un miroir et de l'autre un crâne?

HORATIO.—Qu'est-ce, mon seigneur?

HAMLET.—Penses-tu qu'Alexandre fit cette figure-là sous terre?

HORATIO.—Oui, certes.

HAMLET.—Et qu'il eût cette odeur-là? pouah!

(Il jette le crâne.)

HORATIO.—Oui, certes, mon seigneur.

HAMLET.—A quels vils emplois nous pouvons revenir, Horatio! Pourquoi l'imagination ne pourrait-elle pas dépister la noble poussière d'Alexandre jusqu'à la trouver bouchant la bonde d'une barrique?

HORATIO.—Ce serait considérer les choses avec trop de recherche que de les considérer ainsi.

HAMLET.—Non, ma foi, je n'en rabats point un iota; on peut le suivre jusque-là assez simplement, et il y a de la vraisemblance à mener le raisonnement comme ceci: Alexandre mourut, Alexandre fut enterré, Alexandre retourna en poussière; la poussière est de la terre; avec de la terre nous faisons du ciment; et pourquoi donc, de ce ciment en quoi il a été converti, n'aurait-on point pu boucher une barrique de bière? L'auguste César, mort, et changé en argile, pourrait boucher un trou et arrêter le vent. Oh! dire que cette poussière qui tenait le monde en'arrêt était destinée à rapiécer un mur et à repousser le souffle de l'hiver! Mais doucement! doucement! retirons-nous: voici venir le roi.

(Entrent les prêtres en procession. Viennent ensuite le corps d'Ophélia, Laërtes et des pleureuses; puis le roi, la reine et leur suite.)

La reine, les courtisans! qui est-ce qu'ils suivent? Et comme ces rites sont mutilés! Cela indique que le cadavre auquel ils font cortège a, d'une main désespérée, attenté à sa propre vie. C'était une personne de quelque marque. Cachons-nous un moment et observons.

(Il se retire avec Horatio.)

LAERTES.—Quelle autre cérémonie?...

HAMLET.—C'est Laërtes, un fort noble jeune homme: écoutons.

LAERTES.—Quelle autre cérémonie?...

PREMIER PRÊTRE.—Ses obsèques ont été poussées aussi loin que nous en avons mission. Sa mort prêtait au doute, et sans cette haute volonté qui l'emporte sur l'ordre établi, elle eût été logée dans une terre non bénite jusqu'à la trompette du dernier jugement. Au lieu de charitables prières, on eût jeté sur elle des tessons, des pierres et des cailloux; mais on lui a accordé ses couronnes de jeune fille, ses jonchées de fleurs virginales, et l'accompagnement des cloches et des funérailles.

LAERTES.—Ne doit-on rien faire de plus?

PREMIER PRÊTRE.—Non, rien de plus; ce serait profaner l'office des morts que de chanter pour elle le Requiem et ce repos réservé aux âmes qui partent en paix.

LAERTES.—Placez-la dans la terre, et puissent de sa chair belle et sans tache mille violettes naître ici!52 Je te dis ceci, prêtre brutal: ma soeur sera un ange protecteur, quand tu seras, toi, tombé là-bas en hurlant!

Note 52: (retour) De même Perse, Sat. 1, v. 39:

Nunc non e tumulo fortunataqne faville

Nascentur victae?

HAMLET.—Quoi? la belle Ophélia!

LA REINE, répandant des fleurs.—Les plus douces à la plus douce! Adieu! J'avais espéré que tu serais la femme de mon Hamlet; je pensais, douce fille, à parer de ces fleurs ton lit nuptial, et non à en joncher ton tombeau.

LAERTES.—Oh! qu'une triple peine tombe trois fois dix fois sur cette tête maudite dont l'action méchante t'a privée de ta très-délicate raison! Tenez pour un moment cette terre encore écartée, jusqu'à ce-que je l'aie saisie une dernière fois dans mes bras. (Il s'élance dans la fosse.) Et maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur le mort, jusqu'à ce que vous ayez fait de cette plaine une montagne qui dépasse le vieux Pêlion ou le front céleste de l'Olympe bleu!

HAMLET, avançant.—Quel est l'homme dont la douleur comporte une pareille hauteur d'accent, et dont les plaintes vont, comme une conjuration magique, atteindre les astres errants et les arrêter, tels que des auditeurs frappés d'une mortelle surprise? Je suis cet homme, moi, Hamlet le Danois!

(Il s'élance dans la fosse.)

LAERTES, le saisissant.—Que le démon prenne ton âme!

HAMLET.—Tu ne pries pas bien. Allons, ôte tes doigts de ma gorge; car bien que je ne sois ni bilieux ni brusque, j'ai cependant au-dedans de moi quelque chose de dangereux et que devra redouter ta prudence. Écarte ta main.

LE ROI.—Séparez-les.

LA REINE.—Hamlet! Hamlet!

TOUS.—Messieurs!

HORATIO.—Mon bon seigneur, calmez-vous.

(On les sépare et ils sortent de la fosse.)

HAMLET.—Or çà, je combattrai avec lui pour cette cause, jusqu'à ce que mes paupières refusent de se mouvoir.

LA REINE.—O mon fils, pour quelle cause?

HAMLET.—J'aimais Ophélia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec toute leur somme d'amour, monter au même total que moi... Que veux-tu faire pour elle?

LE ROI.—O Laërtes, il est fou.

LA REINE.—Pour l'amour de Dieu, laissez-le!

HAMLET.—Morbleu! montre-moi ce que tu veux faire. Veux-tu pleurer? veux-tu combattre? veux-tu t'affamer? veux-tu te mettre en-pièces? veux-tu t'abreuver de vinaigre?53 veux-tu manger un crocodile?... Je ferai tout cela... Ne viens-tu ici que pour gémir? pour me braver en t'élançant dans son tombeau? Fais-toi enterrer vivant avec elle; j'en ferai autant. Et puisque tu bavardes à propos de montagnes, qu'on jette sur nous des millions d'arpents de terre, jusqu'à ce que notre sol aille aux sphères brûlantes heurter et roussir sa tête et fasse ressembler le mont Ossa à une verrue!... Sur mon honneur! si tu déclames, je crierai aussi bien que toi.

Note 53: (retour)

Les galants, au temps de Shakspeare, avaient pour mode de prouver leur passion à leurs maîtresses par les plus extravagantes épreuves; une des moins folles, mais non la moins sotte, consistait à avaler quelque breuvage déplaisant. Il est donc inutile de supposer, comme quelques commentateurs, que Hamlet propose à Laërtes de boire une rivière telle que l'Yssel ou la Vistule. Le texte porte:

Woo't drink up esile?

et dans ce dernier mot on reconnaît aisément eisell, qui désignait alors tantôt le vinaigre, tantôt l'absinthe, et jouait souvent un rôle en ces défis de courage amoureux.—On le trouve ainsi mentionné dans les oeuvres de sir Th. Moor (1557): «Si tu affliges ton goût par un breuvage amer, souviens-toi que, pour toi, Jésus-Christ a goûté le vinaigre et le fiel;» et dans son IIIe sonnet Shakspeare a dit lui-même: «Malade docile, je boirai des potions d'absinthe pour combattre le poison violent qui m'envahit.»

LA REINE.—Ceci est de la folie toute pure! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps; mais bientôt vous le verrez, aussi patiemment que la colombe quand ses jumeaux au duvet doré viennent d'éclore,54 couver un silence languissant.

Note 54: (retour) On sait que la colombe n'a jamais que deux oeufs à la fois, et que, ses petits étant sortis de l'oeuf, elle ne laisse plus le mâle couver à sa place, et demeure trois jours immobile dans son nid.

HAMLET.—Entendez-vous, monsieur? Quelle raison avez-vous pour en user ainsi avec moi? Je vous ai toujours aimé.... mais n'importe! Hercule lui-même aurait beau faire: le chat miaulera... et le chien aura son tour.

(Il sort.)

LE ROI.—Je te prie, cher Horatio, ne le quitte pas. (Horatio sort.)—(À Laërtes). Que votre patience s'affermisse sur notre entretien d'hier soir. Nous allons mettre cette affaire en train.—Chère Gertrude, ordonnez quelque surveillance autour de votre fils... Il faut à cette tombe un monument vivant; nous verrons ainsi venir l'heure du repos; d'ici là, usons de patience dans nos entreprises.

(Ils sortent.)