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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 52. J’assiste à une explosion
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Quand nous fûmes arrivés à la veille du jour pour lequel M. Micawber nous avait donné un si mystérieux rendez-vous, nous nous consultâmes, ma tante et moi, pour savoir ce que nous ferions, car ma tante n’avait nulle envie de quitter Dora. Hélas ! qu’il m’était facile de monter Dora dans mes bras, maintenant !

Nous étions disposés, en dépit du désir exprimé par M. Micawber, à décider que ma tante resterait à la maison ; M. Dick et moi, nous nous chargerions de représenter la famille. C’était même une chose convenue, quand Dora vint tout déranger en déclarant que jamais elle se pardonnerait à elle-même, et qu’elle ne pardonnerait pas non plus à son méchant petit mari, si ma tante n’allait pas avec nous à Canterbury.

« Je ne vous adresserai pas la parole, dit-elle à ma tante en secouant ses boucles ; je serai désagréable, je ferai aboyer Jip toute la journée contre vous. Si vous n’y allez pas, je dirai que vous êtes une vieille grognon.

– Bah ! bah ! Petite-Fleur, dit ma tante en riant, vous savez bien que vous ne pouvez pas vous passer de moi !

– Mais si, certainement ! dit Dora, vous ne me servez à rien du tout. Vous ne montez jamais me voir dans ma chambre, toute la sainte journée ; vous ne venez jamais vous asseoir près de moi pour me raconter comme quoi mon Dody avait des souliers tout percés, et comment il était couvert de poussière, le pauvre petit homme ! Vous ne faites jamais rien pour me faire plaisir, convenez-en. »

Et Dora s’empressa d’embrasser ma tante en disant : « Non, non, c’est pour rire, » comme si elle avait peur que ma tante ne pût croire qu’elle parlait sérieusement.

« Mais, ma tante, reprit-elle d’un ton câlin, écoutez-moi bien : il faut y aller, je vous tourmenterai jusqu’à ce que vous m’ayez dit oui, et je rendrai ce méchant garçon horriblement malheureux s’il ne vous y emmène pas. Je serai insupportable, et Jip aussi ! Je ne veux pas vous laisser un moment de répit, pour vous faire regretter, tout le temps, de n’y être pas allée. Mais d’ailleurs, dit-elle, rejetant en arrière ses longs cheveux et nous regardant, ma tante et moi, d’un air interrogateur, pourquoi n’iriez-vous pas tous deux ? Je ne suis pas si malade, n’est-ce pas ?

– Là ! quelle question ! s’écria ma tante.

– Quelle idée ! lui dis-je.

– Oui ! je sais bien que je suis une petite sotte ! dit Dora en nous regardant l’un après l’autre, puis elle tendit sa jolie bouche pour nous embrasser. Eh bien, alors, il faut que vous y alliez tous les deux, ou bien je ne vous croirai pas, et ça me fera pleurer. »

Je vis sur le visage de ma tante qu’elle commençait à céder, et Dora s’épanouit en le voyant aussi.

« Vous aurez tant de choses à me raconter, qu’il me faudra au moins huit jours pour l’entendre et le comprendre, dit Dora ; car je ne comprendrai pas tout de suite, si ce sont des affaires, comme c’est bien probable. Et puis, s’il y a des additions à faire, je n’en viendrai pas à bout, et ce méchant garçon aura l’air contrarié tout le temps. Allons, vous irez, n’est-ce pas ? Vous ne serez absents qu’une nuit, et Jip prendra soin de moi pendant ce temps-là. David me portera dans ma chambre avant que vous partiez, et je ne redescendrai que quand vous serez de retour ; vous porterez aussi à Agnès une lettre de reproches ; je veux la gronder de n’être jamais venue nous voir ! »

Nous décidâmes, sans plus de contestations, que nous partirions tous les deux, et que Dora était une petite rusée qui s’amusait à faire la malade pour se faire soigner. Elle était enchantée et de très-bonne humeur ; nous prîmes ce soir-là la malle-poste de Canterbury, ma tante, M. Dick, Traddles et moi.

Je trouvai une lettre de M. Micawber à l’hôtel où il nous avait priés de l’attendre et où nous eûmes assez de peine à nous faire ouvrir au milieu de la nuit ; il m’écrivait qu’il nous viendrait voir le lendemain matin à neuf heures et demie précises. Après quoi, nous allâmes tout frissonnants nous coucher, à cette heure incommode, passant, pour gagner nos lits respectifs, à travers d’étroits corridors qu’on aurait dits, d’après l’odeur, confits dans une solution de soupe et de fumier.

Le lendemain matin, de bonne heure, j’errai dans les rues paisibles de cette antique cité : je me promenai à l’ombre des vénérables cloîtres et des églises. Les corbeaux planaient toujours sur les tours de la cathédrale, et les tours elles-mêmes, qui dominent tout le riche pays d’alentour avec ses rivières gracieuses, semblaient fendre l’air du matin, sereines et paisibles, comme si rien ne changeait sur la terre. Et pourtant les cloches, en résonnant à mes oreilles, ne me rappelaient que trop que tout change ici-bas ; elles me rappelaient leur propre vieillesse et la jeunesse de ma charmante Dora ; elles me racontaient la vie de tous ceux qui avaient passé près d’elles pour aimer, puis pour mourir, tandis que leur son plaintif venait frapper l’armure rouillée du prince Noir dans la cathédrale, pour aller se perdre après dans l’espace, comme un cercle qui se forme, et disparaît sur la surface des eaux.

Je jetai un coup d’œil sur la vieille maison qui faisait le coin de la rue, mais j’en restai éloigné : peut-être, si on m’avait aperçu, aurais-je pu nuire involontairement à la cause que je venais servir. Le soleil du matin dorait de ses rayons le toit et les fenêtres de cette demeure, et mon cœur ressentait quelque chose de la paix qu’il avait connue autrefois.

Je fis un tour aux environs pendant une heure ou deux, puis je revins par la grande rue, qui commençait à reprendre de l’activité. Dans une boutique qui s’ouvrait, je vis mon ancien ennemi, le boucher, qui berçait un petit enfant et semblait devenu un membre très-paisible de la société.

Nous nous mîmes à déjeuner ; l’impatience commençait à nous gagner. Il était près de neuf heures et demie, nous attendions M. Micawber avec une extrême agitation. À la fin, nous laissâmes là le déjeuner ; M. Dick seul y avait fait quelque honneur. Ma tante se mit à arpenter la chambre, Traddles s’assit sur le canapé, sous prétexte de lire un journal qu’il étudiait, les yeux au plafond ; je me mis à la fenêtre pour avertir les autres, dès que j’apercevrais M. Micawber. Je n’eus pas longtemps à attendre : neuf heures et demie sonnaient lorsque je le vis paraître dans la rue.

« Le voilà ! m’écriai-je, et il n’a pas son habit noir ! »

Ma tante renoua son chapeau (qu’elle avait gardé pendant tout le temps de son déjeuner) et mit son châle, comme si elle s’apprêtait à quelque événement qui demandât toute son énergie. Traddles boutonna sa redingote d’un air déterminé, M. Dick, ne comprenant rien à ces préparatifs redoutables, mais jugeant nécessaire de les imiter, enfonça son chapeau sur sa tête, de toutes ses forces, puis l’ôta immédiatement pour dire bonjour à M. Micawber.

« Messieurs et madame, dit M. Micawber, bonjour ! Mon cher monsieur, dit-il à M. Dick, qui lui avait donné une vigoureuse poignée de main, vous êtes bien bon.

– Avez-vous déjeuné ? dit M. Dick. Voulez-vous une côtelette ?

– Pour rien au monde, mon cher monsieur ! s’écria M. Micawber en l’empêchant de sonner ; depuis longtemps, monsieur Dixon, l’appétit et moi, nous sommes étrangers l’un à l’autre. »

M. Dixon fut si charmé de son nouveau nom, qu’il donna à M. Micawber une nouvelle poignée de main en riant comme un enfant.

« Dick, lui dit ma tante, attention ! »

M. Dick rougit et se redressa.

« Maintenant, monsieur, dit ma tante à M. Micawber tout en mettant ses gants, nous sommes prêts à partir pour le mont Vésuve ou ailleurs, aussitôt qu’il vous plaira.

– Madame, répondit M. Micawber, j’ai l’espérance, en effet, de vous faire assister bientôt à une éruption. Monsieur Traddles, vous me permettez, n’est-ce pas, de dire que nous avons eu quelques communications, vous et moi ?

– C’est un fait, Copperfield, dit Traddles, que je regardais d’un air surpris. M. Micawber m’a consulté sur ce qu’il comptait faire, et je lui ai donné mon avis aussi bien que j’ai pu.

– À moins que je ne me fasse illusion, monsieur Traddles, continua M. Micawber, ce que j’ai l’intention de découvrir ici est très-important ?

– Extrêmement important, dit Traddles.

– Peut-être, dans de telles circonstances, madame et messieurs, dit M. Micawber, me ferez-vous l’honneur de vous laisser diriger par un homme qui, tout indigne qu’il est d’être considéré comme autre chose qu’un frêle esquif échoué sur la grève de la vie humaine, est cependant un homme comme vous ; des erreurs individuelles et une fatale combinaison d’événements l’ont seules fait déchoir de sa position naturelle.

– Nous avons pleine confiance en vous, monsieur Micawber, lui dis-je ; nous ferons tout ce qu’il vous plaira.

– Monsieur Copperfield, repartit M. Micawber, votre confiance n’est pas mal placée pour le moment, je vous demande de vouloir bien me laisser vous devancer de cinq minutes ; puis soyez assez bons pour venir rendre visite à miss Wickfield, au bureau de MM. Wickfield-et-Heep, où je suis commis salarié. »

Ma tante et moi, nous regardâmes Traddles qui faisait un signe d’approbation.

« Je n’ai plus rien à ajouter, » continua M. Micawber.

Puis, à mon grand étonnement, il nous fit un profond salut d’un air très-cérémonieux, et disparut. J’avais remarqué qu’il était extrêmement pâle.

Traddles se borna à sourire en hochant la tête, quand je le regardai pour lui demander ce que tout cela signifiait : ses cheveux étaient plus indisciplinés que jamais. Je tirai ma montre pour attendre que le délai de cinq minutes fût expiré. Ma tante, sa montre à la main, faisait de même. Enfin, Traddles lui offrit le bras, et nous sortîmes tous ensemble pour nous rendre à la maison des Wickfield, sans dire un mot tout le long du chemin.

Nous trouvâmes M. Micawber à son bureau du rez-de-chaussée, dans la petite tourelle ; il avait l’air de travailler activement. Sa grande règle était cachée dans son gilet, mais elle passait, à une des extrémités, comme un jabot de nouvelle espèce.

Voyant que c’était à moi de prendre la parole, je dis tout haut :

« Comment allez-vous, monsieur Micawber ?

– Monsieur Copperfield, dit gravement M. Micawber, j’espère que vous vous portez bien ?

– Miss Wickfield est-elle chez elle ?

– M. Wickfield est souffrant et au lit, monsieur, dit-il, il a une fièvre rhumatismale ; mais miss Wickfield sera charmée, j’en suis sûre, de revoir d’anciens amis. Voulez-vous entrer, monsieur ? »

Il nous précéda dans la salle à manger ; c’était là que, pour la première fois, on m’avait reçu dans cette maison ; puis, ouvrant la porte de la pièce qui servait jadis de bureau à M. Wickfield, il annonça d’une voix retentissante :

« Miss Trotwood, monsieur David Copperfield, monsieur Thomas Traddles et monsieur Dick. »

Je n’avais pas revu Uriah Heep depuis le jour où je l’avais frappé. Évidemment notre visite l’étonnait presque autant qu’elle nous étonnait nous-mêmes. Il ne fronça pas les sourcils, parce qu’il n’en avait pas à froncer, mais il plissa son front de manière à fermer presque complètement ses petits yeux, tandis qu’il portait sa main hideuse à son menton, d’un air de surprise et d’anxiété. Ce ne fut que l’affaire d’un moment : je l’entrevis en le regardant par-dessus l’épaule de ma tante. La minute d’après, il était aussi humble et aussi rampant que jamais.

« Ah vraiment ! dit-il, voilà un plaisir bien inattendu ! C’est une fête sur laquelle je ne comptais guère, tant d’amis à la fois ! Monsieur Copperfield, vous allez bien, j’espère ? et si je peux humblement m’exprimer ainsi, vous êtes toujours bienveillant envers vos anciens amis ? Mistress Copperfield va mieux, j’espère, monsieur ? Nous avons été bien inquiets de sa santé depuis quelque temps, je vous assure. »

Je me souciais fort peu de lui laisser prendre ma main, mais comment faire ?

« Les choses ont bien changé ici, miss Trotwood, depuis le temps où je n’étais qu’un humble commis, et où je tenais votre poney ; n’est-ce pas ? dit Uriah de son sourire le plus piteux. Mais, moi, je n’ai pas changé, miss Trotwood.

– À vous parler franchement, monsieur, dit ma tante, si cela peut vous être agréable, je vous dirai bien que vous avez tenu tout ce que vous promettiez dans votre jeunesse.

– Merci de votre bonne opinion, miss Trotwood, dit Uriah, avec ses contorsions accoutumées.

– Micawber, voulez-vous avertir miss Agnès et ma mère ! Ma mère va être dans tous ses états, en voyant si brillante compagnie ! dit Uriah en nous offrant des chaises.

– Vous n’êtes pas occupé, monsieur Heep ? dit Traddles, dont les yeux venaient de rencontrer l’œil fauve du renard qui le regardait à la dérobée d’un air interrogateur.

– Non, monsieur Traddles, répondit Uriah en reprenant sa place officielle et en serrant l’une contre l’autre deux mains osseuses, entre deux genoux également osseux, pas autant que je le voudrais. Mais les jurisconsultes sont comme les requins ou comme les sangsues, vous savez : ils ne sont pas aisés à satisfaire ! Ce n’est pas que M. Micawber et moi nous n’ayons assez à faire, monsieur, grâce à ce que M. Wickfield ne peut se livrer à aucun travail, pour ainsi dire. Mais c’est pour nous un plaisir aussi bien qu’un devoir, de travailler pour lui. Vous n’êtes pas lié avec M. Wickfield, je crois, monsieur Traddles ? il me semble que je n’ai eu moi-même l’honneur de vous voir qu’une seule fois ?

– Non, je ne suis pas lié avec M. Wickfield, répondit Traddles ; sans cela j’aurais peut-être eu l’occasion de vous rendre visite plus tôt. »

Il y avait dans le ton dont Traddles prononça ces mots quelque chose qui inquiéta de nouveau Uriah ; il jeta les yeux sur lui d’un air sinistre et soupçonneux. Mais il se remit en voyant le visage ouvert de Traddles, ses manières simples et ses cheveux hérissés, et il continua en sautant sur sa chaise :

« J’en suis fâché, monsieur Traddles, vous l’auriez apprécié comme moi, ses petits défauts n’auraient fait que vous le rendre plus cher. Mais si vous voulez entendre l’éloge de mon maître, adressez-vous à Copperfield ! D’ailleurs, toute la famille de M. Wickfield est un sujet sur lequel son éloquence ne tarit pas. »

Je n’eus pas le temps de décliner le compliment, quand j’aurais été disposé à le faire. Agnès venait d’entrer, suivie de mistress Heep. Elle n’avait pas l’air aussi calme qu’à l’ordinaire ; évidemment elle avait eu à supporter beaucoup d’anxiété et de fatigue. Mais sa cordialité empressée et sa sereine beauté n’en étaient que plus frappantes.

Je vis Uriah l’observer tandis qu’elle nous disait bonjour, il me rappela la laideur des mauvais génies épiant une bonne fée. Puis je vis M. Micawber faire un signe à Traddles, qui sortit aussitôt.

« Vous n’avez pas besoin de rester ici, Micawber, dit Uriah. »

Mais M. Micawber restait debout devant la porte, une main appuyée sur la règle qu’il avait placée dans son gilet. On voyait bien, à ne pas s’y méprendre, qu’il avait l’œil fixé sur un individu, et que cet individu, c’était son abominable patron.

« Qu’est-ce que vous attendez ? dit Uriah. Micawber, n’avez-vous pas entendu que je vous ai dit de ne pas rester ici ?

– Si, dit M. Micawber, toujours immobile.

– Alors, pourquoi restez-vous ? dit Uriah.

– Parce que… parce que cela me convient, répondit M. Micawber, qui ne pouvait plus se contenir. »

Les joues d’Uriah perdirent toute leur couleur et se couvrirent d’une pâleur mortelle, faiblement illuminée par le rouge de ses paupières. Il regarda attentivement M. Micawber avec une figure toute haletante.

« Vous n’êtes qu’un pauvre sujet, tout le monde le sait bien, dit-il en s’efforçant de sourire, et j’ai peur que vous ne m’obligiez à me débarrasser de vous. Sortez ! je vous parlerai tout à l’heure.

– S’il y a en ce monde un scélérat, dit M. Micawber, en éclatant tout à coup avec une véhémence inouïe, un coquin auquel je n’ai que trop parlé en ma vie, ce gredin-là se nomme… Heep ! »

Uriah recula, comme s’il avait été piqué par un reptile venimeux. Il promena lentement ses regards sur nous, de l’air le plus sombre et le plus méchant ; puis il dit à voix basse :

« Ah ! ah ! c’est un complot ! Vous vous êtes donné rendez-vous ici ; vous voulez vous entendre avec mon commis, Copperfield, à ce qu’il paraît ! Mais prenez garde. Vous ne réussirez pas ; nous nous connaissons, vous et moi : nous ne nous aimons guère. Depuis votre première visite ici, vous avez toujours fait le chien hargneux, vous êtes jaloux de mon élévation, n’est-ce pas ! mais je vous en avertis, pas de complots contre moi, ou les miens vaudront bien les vôtres. Micawber, sortez, j’ai deux mots à vous dire.

– Monsieur Micawber, dis-je, il s’est fait un étrange changement dans ce drôle, il en est venu à dire la vérité sur un point, c’est qu’il se sent menacé. Traitez-le comme il le mérite !

– Vous êtes d’aimables gens, dit Uriah, toujours du même ton, en essuyant, de sa longue main, les gouttes de sueur gluante qui coulaient sur son front, de venir acheter mon commis, l’écume de la société ; un homme tel que vous étiez jadis, Copperfield, avant qu’on vous eût fait la charité ; et de le payer pour me diffamer par des mensonges ! Mistress Trotwood, vous ferez bien d’arrêter tout ça, ou je me charge de faire arrêter votre mari, plutôt qu’il ne vous conviendra. Ce n’est pas pour des prunes que j’ai étudié à fond votre histoire, en homme du métier, ma brave dame ! Miss Wickfield, au nom de l’affection que vous avez pour votre père, ne vous joignez pas à cette bande, si vous ne voulez pas que je le ruine… Et maintenant, Micawber, venez-y ! je vous tiens entre mes griffes. Regardez-y à deux fois, si vous ne voulez pas être écrasé. Je vous recommande de vous éloigner, tandis qu’il en est encore temps. Mais où est ma mère ? dit-il, en ayant l’air de remarquer avec une certaine alarme l’absence de Traddles, et en tirant brusquement la sonnette. La jolie scène à venir faire chez les gens !

– Mistress Heep est ici, monsieur, dit Traddles, qui reparut suivi de la digne mère de ce digne fils. J’ai pris la liberté de me faire connaître d’elle.

– Et qui êtes-vous, pour vous faire connaître ? répondit Uriah ; que venez-vous demander ici ?

– Je suis l’ami et l’agent de M. Wickfield, monsieur, dit Traddles d’un air grave et calme. Et j’ai dans ma poche ses pleins pouvoirs, pour agir comme procureur en son nom, quoi qu’il arrive.

– Le vieux baudet aura bu jusqu’à en perdre l’esprit, dit Uriah, qui devenait toujours de plus en plus affreux à voir, et on lui aura soutiré cet acte par des moyens frauduleux !

– Je sais qu’on lui a soutiré quelque chose par des moyens frauduleux, reprit doucement Traddles ; et vous le savez aussi bien que moi, monsieur Heep. Nous laisserons cette question à traiter à M. Micawber, si vous le voulez bien.

– Uriah ! dit mistress Heep d’un ton inquiet.

– Taisez-vous, ma mère, répondit-il, moins on parle, moins on se trompe.

– Mais, mon ami…

– Voulez-vous me faire le plaisir de vous taire, ma mère, et de me laisser parler ? »

Je savais bien depuis longtemps que sa servilité n’était qu’une feinte, et qu’il n’y avait en lui que fourberie et fausseté ; mais, jusqu’au jour où il laissa tomber son masque, je ne m’étais fait aucune idée de l’étendue de son hypocrisie. J’avais beau le connaître depuis de longues années, et le détester cordialement, je fus surpris de la rapidité avec laquelle il cessa de mentir, quand il reconnut que tout mensonge lui serait inutile ; de la malice, de l’insolence et de la haine qu’il laissa éclater, de sa joie en songeant, même alors, à tout le mal qu’il avait fait. Je croyais savoir à quoi m’en tenir sur son compte, et pourtant ce fut toute une révélation pour moi, car en même temps qu’il affectait de triompher, il était au désespoir, et ne savait comment se tirer de ce mauvais pas.

Je ne dis rien du regard qu’il me lança, pendant qu’il se tenait là debout, à nous lorgner les uns après les autres, car je n’ignorais pas qu’il me haïssait, et je me rappelais les marques que ma main avait laissées sur sa joue. Mais, quand ses yeux se fixèrent sur Agnès, ils avaient une expression de rage qui me fit frémir : on voyait qu’il sentait qu’elle lui échappait ; il ne pourrait satisfaire l’odieuse passion qui lui avait fait espérer de posséder une femme dont il était incapable d’apprécier toutes les vertus. Était-il possible qu’Agnès eût été condamnée à vivre, seulement une heure, dans la compagnie d’un pareil homme !

Il se grattait le menton, puis nous regardait avec colère, enfin il se tourna de nouveau vers moi et me dit d’un ton demi-patelin, demi-insolent :

« Et vous, Copperfield, qui faites tant de fracas de votre honneur et de tout ce qui s’ensuit ; comment m’expliquerez-vous, monsieur l’honnête homme, que vous veniez espionner ce qui se passe chez moi, et suborner mon commis pour qu’il vous contât mes affaires ? Si c’était moi, je n’en serais pas surpris, car je n’ai pas la prétention d’être un gentleman (bien que je n’aie jamais erré dans les rues, comme vous le faisiez jadis, à ce que raconte Micawber), mais vous ! cela ne vous fait pas peur ? Vous ne songez pas à tout ce que je pourrai faire, en retour, jusqu’à vous faire poursuivre pour complot, etc., etc. ? très-bien. Nous verrons ! monsieur… Comment vous appelez-vous ? Vous qui vouliez faire une question à Micawber, tenez ! le voilà. Pourquoi donc ne lui dites-vous pas de parler ? Il sait sa leçon par cœur, à ce que je puis croire. »

Il s’aperçut que tout ce qu’il disait ne faisait aucun effet sur nous, et, s’asseyant sur le bord de la table, il mit ses mains dans ses poches, et, les jambes entrelacées, il attendit d’un air résolu la suite des événements.

M. Micawber, que j’avais eu beaucoup de peine à contenir, et qui avait plusieurs fois articulé la première syllabe du mot scélérat ! sans que je lui permisse de prononcer le reste, éclata enfin, tira de son sein la grande règle (probablement destinée à lui servir d’arme défensive), et sortit de sa poche un volumineux document sur papier ministre, plié en forme de grandes lettres. Il ouvrit ce paquet d’un air dramatique et le contempla avec admiration, comme s’il était ravi à l’avance de ses talents d’auteur, puis il commença à lire ce qui suit :

« Chère miss Trotwood, Messieurs…

– Que le bon Dieu le bénisse ! s’écria ma tante, il s’agirait d’un recours en grâces pour crime capital, qu’il dépenserait une rame de papier pour écrire sa pétition. »

M. Micawber ne l’avait pas entendue, et continuait :

« En paraissant devant vous pour vous dénoncer le plus abominable coquin qui, selon moi, ait jamais existé, dit-il sans lever les yeux de dessus la lettre, mais en brandissant sa règle, comme si c’était un monstrueux gourdin, dans la direction d’Uriah Heep, je ne viens pas vous demander de songer à moi. Victime, depuis mon enfance, d’embarras pécuniaires dont il m’a été impossible de sortir, j’ai été le jouet des plus tristes circonstances. L’ignominie, la misère, l’affliction et la folie, ont été, collectivement ou successivement, mes compagnes assidues pendant ma douloureuse carrière. »

La satisfaction avec laquelle M. Micawber décrivait tous les malheurs de sa vie ne saurait être égalée que par l’emphase avec laquelle il lisait sa lettre, et l’hommage qu’il rendait lui-même à ce petit chef-d’œuvre, en roulant la tête chaque fois qu’il croyait avoir rencontré une expression suffisamment énergique.

« Un jour, sous le coup de l’ignominie, de la misère, de l’affliction et de la folie combinées, j’entrai dans le bureau de l’association connue sous le nom de Wickfield-et-Heep, mais en réalité dirigée par Heep tout seul. HEEP, le seul HEEP est le grand ressort de cette machine. HEEP, le seul HEEP est un faussaire et un fripon. »

Uriah devint bleu, de pâle qu’il était ; il bondit pour s’emparer de la lettre, et la mettre en morceaux. M. Micawber, avec une dextérité couronnée de succès, lui attrapa les doigts à la volée, avec la règle, et mit sa main droite hors de combat. Uriah laissa tomber son poignet comme si on le lui avait cassé. Le bruit que fit le coup était aussi sec que s’il avait frappé sur un morceau de bois.

« Que le diable vous emporte ! dit Uriah en se tordant de douleur, je vous revaudrai ça.

– Approchez seulement, vous, vous Heep, tas d’infamie, s’écria M. Micawber, et si votre tête est une tête d’homme et non de diable, je la mets en pièces. Approchez, approchez ! »

Je n’ai jamais rien vu, je crois, de plus risible que cette scène. M. Micawber faisait le moulinet avec sa règle, en criant : « Approchez ! approchez ! » tandis que Traddles et moi, nous le poussions dans un coin, d’où il faisait des efforts inimaginables pour sortir.

Son ennemi grommelait entre ses dents en frottant sa main meurtrie ; il prit son mouchoir pour l’envelopper, puis il se rassit sur sa table, les yeux baissés, d’un air sombre.

Quand M. Micawber se fut un peu calmé, il reprit sa lecture.

« Le traitement qui me décida à entrer au service de… Heep (il s’arrêtait toujours avant de prononcer ce nom, pour y mettre plus de vigueur) n’avait été provisoirement fixé qu’à vingt-deux shillings six pences par semaine. Le reste devait être réglé d’après mon travail au bureau, ou plutôt, pour dire la vérité, d’après la bassesse de ma nature, d’après la cupidité de mes désirs, d’après la pauvreté de ma famille, d’après la ressemblance morale, ou plutôt immorale, qui pourrait exister entre moi et… Heep ! Ai-je besoin de dire que bientôt je me vis contraint de solliciter de… Heep des secours pécuniaires pour venir en aide à mistress Micawber et à notre famille infortunée, qui ne faisait que s’accroître au milieu de nos malheurs ! Ai-je besoin de dire que cette nécessité avait été prévue par… Heep et que les avances qu’il me faisait étaient garanties par des reconnaissances conformes aux lois de ce pays ? Ai-je besoin d’ajouter que ce fut ainsi que cette araignée perfide m’attira dans la toile qu’elle avait tissée pour ma perte ? »

M. Micawber était tellement fier de ses talents épistolaires, tout en décrivant un si douloureux état de choses, qu’il semblait avoir oublié le chagrin ou l’anxiété que lui avait jadis causé la réalité. Il continuait :

« Ce fut alors que… Heep commença à me favoriser d’une certaine dose de confiance qui lui était nécessaire pour que je vinsse en aide à ses plans infernaux. Ce fut alors que, pour me servir du langage de Shakespeare, je commençai à languir, à dépérir, à m’étioler. On me demandait constamment ma coopération pour falsifier des documents et pour tromper un individu que je désignerai sous le nom de M. W… M. W… ignorait tout ; on l’abusait de toutes les manières, sans que ce scélérat de… Heep cessât de témoigner au pauvre malheureux une reconnaissance et une amitié sans bornes. C’était déjà assez vilain, mais, comme l’observe le prince de Danemark avec cette hauteur de philosophie qui distingue l’illustre ornement de l’ère d’Élisabeth, « c’est le reste qui est le pis. »

M. Micawber fut si charmé de cette heureuse citation que, sous prétexte de ne plus savoir où il en était de sa lecture, il nous relut ce passage deux fois de suite.

« Je n’ai pas l’intention, reprit-il, de vous donner le détail de toutes les petites fraudes qu’on a pratiquées contre l’individu désigné sous le nom de M. W…, et auxquelles j’ai prêté un concours tacite ; cette lettre ne saurait les contenir, mais je les ai recueillies ailleurs. Lorsque je cessai de discuter en moi-même la douloureuse alternative où je me trouvais de toucher ou non mon traitement, de manger ou de mourir de faim, de vivre ou de ne pas vivre, je résolus de m’appliquer à découvrir et à exposer tous les crimes commis par… Heep au détriment de ce malheureux monsieur. Stimulé par le conseiller silencieux qui veillait au dedans de ma conscience et par un conseiller non moins touchant, que je nommerai brièvement miss W…, je cherchai à établir, non sans peine, une série d’investigations secrètes, remontant, si je ne me trompe, à une période de plus de douze mois. »

Il lut ce passage comme si c’était un acte du parlement, et parût singulièrement étonné de la majesté des expressions.

« Voici ce dont j’accuse… Heep, » dit-il en regardant Uriah, et en plaçant sa règle sous son bras gauche, de façon à pouvoir la retrouver en cas de besoin.

Nous retenions tous notre respiration, Heep, je crois, plus que personne.

« D’abord, dit M. Micawber, quand les facultés de M. W… devinrent, par des causes qu’il est inutile de rappeler, troubles et faibles, Heep s’étudia à compliquer toutes les transactions officielles. Plus M. W… était impropre à s’occuper d’affaires, plus Heep voulait le contraindre à s’en occuper. Dans de tels moments, il fit signer à M. W… des documents d’une grande importance, pour d’autres qui n’en avaient aucune. Il amena M. W… à lui donner l’autorisation d’employer une somme considérable qui lui avait été confiée, prétendant qu’on avait à payer des charges très-onéreuses déjà liquidées ou qui même n’avaient jamais existé. Et, en même temps, il mettait au compte de M. W… l’invention d’une indélicatesse si criante ; dont il s’est servi depuis pour torturer et contraindre M. W… à lui céder sur tous les points.

– Vous aurez à prouver tout cela, Copperfield ! dit Uriah en secouant la tête d’un air menaçant. Patience !

– Monsieur Traddles, demandez à… Heep qui est-ce qui a demeuré dans cette maison après lui, dit M. Micawber en s’interrompant dans sa lecture ; voulez-vous ?

– Un imbécile qui y demeure encore, dit Uriah d’un air dédaigneux.

– Demandez à… Heep s’il n’a pas, par hasard, possédé certain livre de mémorandum dans cette maison, dit M. Micawber ; voulez-vous ? »

Je vis Uriah cesser tout à coup de se gratter le menton.

« Ou bien, demandez-lui, dit M. Micawber, s’il n’en a pas brûlé un dans cette maison. S’il vous dit oui, et qu’il vous demande où sont les cendres de cet agenda, adressez-le à Wilkins Micawber, et il apprendra des choses qui lui seront peu agréables. »

M. Micawber prononça ces paroles d’un ton si triomphant qu’il parvint à alarmer sérieusement la mère, qui s’écria avec la plus vive agitation :

« Uriah ! Uriah ! Soyez humble et tentez d’arranger l’affaire, mon enfant !

– Mère, répliqua-t-il, voulez-vous vous taire ? Vous avez peur, et vous ne savez ce que vous dites. Humble ! répéta-t-il, en me regardant d’un air méchant. Je les ai humiliés il y a déjà longtemps, tout humble que je suis ! »

M. Micawber rentra tout doucement son menton dans sa cravate, puis il reprit :

« Secundo. Heep a plusieurs fois, à ce que je puis croire et savoir…

– Les belles preuves ! murmura Uriah d’un ton de soulagement. Ma mère, restez donc tranquille.

– Nous tâcherons d’en trouver de meilleures pour vous achever, monsieur, » répondit M. Micawber.

« Secundo. Heep a plusieurs fois, à ce que je puis croire et savoir, fait des faux, en imitant dans divers papiers, livres et documents, la signature de M. W…, particulièrement dans une circonstance dont je pourrai donner la preuve, par exemple, de la manière suivante, à savoir… »

M. Micawber aimait singulièrement à entasser ainsi des formules officielles, mais cela ne lui était pas particulier, je dois le dire. C’est plutôt la règle générale. Bien souvent j’ai pu remarquer que les individus appelés à prêter serment, par exemple, semblent être dans l’enchantement quand ils peuvent enfiler des mots identiques à la suite les uns des autres pour exprimer une seule idée ; ils disent qu’ils détestent, qu’ils haïssent et qu’ils exècrent, etc., etc. Les anathèmes étaient jadis conçus d’après le même principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous aimons bien aussi à les tyranniser ; nous aimons à nous en faire une riche provision qui puisse nous servir de cortège dans les grandes occasions ; il nous semble que cela nous donne de l’importance, que cela a bonne façon. De même que dans les jours d’apparat nous ne sommes pas très-difficiles sur la qualité des valets qui endossent notre livrée, pourvu qu’ils la portent bien et qu’ils fassent nombre ; de même nous n’attachons qu’une importance secondaire au sens ou à l’utilité des mots que nous employons pourvu qu’ils défilent à la parade. Et, de même qu’on s’attire des ennemis en affichant trop la magnificence de ses livrées, ou du moins que des esclaves trop nombreux se révoltent contre leurs maîtres, de même aussi je pourrais citer un peuple qui s’est attiré de grands embarras et s’en attirera bien d’autres pour avoir voulu conserver un répertoire trop riche de synonymes dans son vocabulaire national.

M. Micawber continua sa lecture en se léchant les barbes.

« … Par exemple, de la manière suivante, à savoir : M. W… était malade, il était fort probable que sa mort amènerait des découvertes propres à détruire l’influence de… Heep sur la famille W… ce que je puis affirmer, moi, soussigné, Wilkins Micawber… à moins qu’on ne pût obtenir de sa fille de renoncer par affection filiale à toute investigation du passé ; dans cette prévision, le susdit… Heep jugea prudent d’avoir un acte tout prêt, comme lui venant de M. W…, établissant que les sommes ci-dessus mentionnées avaient été avancées par… Heep à M. W…, pour le sauver du déshonneur. La vérité est que cette somme n’a jamais été avancée par lui. C’est… Heep qui a forgé les signatures de ce document ; il y a mis le nom de M. W… et, en dessous, une attestation de Wilkins Micawber. J’ai en ma possession, dans son agenda, plusieurs imitations de la signature de M. W… un peu endommagées par les flammes, mais encore lisibles. Jamais de ma vie je n’ai soussigné un pareil acte. J’ai en ma possession le document original. »

Uriah Heep tressaillit, puis il tira de sa poche un trousseau de clefs et ouvrit un tiroir ; mais, changeant soudainement de résolution, il se tourna de nouveau vers nous sans y regarder.

« Et j’ai le document… reprit M. Micawber en jetant les yeux tout autour de lui, comme s’il relisait le texte d’un sermon… en ma possession, c’est-à-dire, je l’avais ce matin quand j’ai écrit ceci ! mais, depuis, je l’ai remis à M. Traddles.

– C’est parfaitement vrai, dit Traddles.

– Uriah ! Uriah ! cria sa mère, soyez humble et arrangez-vous avec ces messieurs. Je sais que mon fils sera humble, si vous lui donnez le temps de la réflexion. Monsieur Copperfield, vous savez comme il a toujours été humble ! »

Il était curieux de voir la mère rester fidèle à ses vieilles habitudes de ruse, pendant que le fils les repoussait à présent comme inutiles.

« Ma mère, dit-il en mordant avec impatience le mouchoir qui enveloppait sa main, vous feriez mieux de prendre tout de suite un fusil chargé et de tirer sur moi.

– Mais je vous aime, Uriah ! s’écria mistress Heep. » Et certainement elle l’aimait et il avait de l’affection pour elle : quelque étrange que cela puisse paraître, c’était un couple bien assorti. « Je ne peux pas souffrir de vous entendre insulter ces messieurs, vous n’y gagnerez rien. Je l’ai dit tout de suite à monsieur, quand il m’a affirmé, en descendant l’escalier, qu’on savait tout ; j’ai promis que vous seriez humble, et que vous répareriez vos torts. Oh ! voyez comme je suis humble, moi, messieurs, et ne l’écoutez pas.

– Mais, ma mère, dit-il d’un air de fureur en tournant vers moi son doigt long et maigre, voilà Copperfield qui vous aurait volontiers donné cent livres sterling pour en savoir moitié moins que vous n’en avez dit depuis un quart d’heure. C’était à moi qu’il en voulait par-dessus tout, convaincu que j’avais été le principal moteur de cette affaire : je ne cherchai pas à le détromper.

– C’est plus fort que moi, Uriah, cria sa mère. Je ne peux pas vous voir ainsi vous exposer au danger par fierté. Mieux vaut être humble comme vous l’avez toujours été. »

Il resta un moment silencieux à dévorer son mouchoir, puis il me dit avec un grognement sourd :

« Avez-vous encore quelque chose à avancer ? S’il y a autre chose, dites-le. Qu’est-ce que vous attendez ? »

M. Micawber reprit sa lettre ; il était trop heureux de pouvoir reprendre un rôle dont il était tellement satisfait.

« Tertio. Enfin je suis en état de prouver, d’après les livres falsifiés de… Heep, et d’après l’agenda authentique de… Heep, que pendant nombre d’années… Heep s’est servi des faiblesses et des défauts de M. W… pour arriver à ses infâmes desseins. Dans ce but, il a su même employer les vertus, le sentiment d’honneur, l’affection paternelle de l’infortuné M. W… Tout cela sera démontré par moi, grâce au petit carnet, en partie calciné (que je n’ai pas pu comprendre tout d’abord, lorsque mistress Micawber le découvrit accidentellement dans notre domicile, au fond du coffre destiné à contenir les cendres consumées sur notre foyer domestique). Pendant des années, M. W… a été trompé et volé de toutes les façons imaginables par l’avare, le faux, le perfide… Heep. Le but suprême de… Heep, après sa passion pour le gain, c’était de prendre un empire absolu sur M. et miss W… (Je ne dis rien de ses vues ultérieures sur icelle.) Son dernier acte fut, il y a quelques mois, d’amener M. W… à abandonner sa part de l’association et même à vendre le mobilier de sa maison, à condition qu’il recevrait exactement et fidèlement de… Heep une rente viagère payable tous les trois mois. Peu à peu, on a si bien embrouillé toutes les affaires, que l’infortuné M. W… n’a plus été capable de s’y retrouver. On a établi de faux états du domaine dont M. W… répond, à une époque où M. W… s’était lancé dans des spéculations hasardeuses, et n’avait pas entre les mains la somme dont il était moralement et légalement responsable. On a déclaré qu’il avait emprunté de l’argent à un intérêt fabuleux, tandis que… Heep avait frauduleusement soustrait cet argent à M. W… On a dressé un catalogue inouï de chicanes inconcevables. Enfin le malheureux M. W… crut à la banqueroute de sa fortune, de ses espérances terrestres, de son honneur, et ne vit plus de salut que dans le monstre à forme humaine qui, en se rendant indispensable, avait su perpétrer la ruine de cette famille infortunée. (M. Micawber aimait beaucoup l’expression de monstre à figure humaine, qui lui semblait neuve et originale.) Tout ceci, je puis le prouver, et probablement bien d’autres choses encore ! »

Je murmurai quelques mots à l’oreille d’Agnès qui pleurait de joie et de tristesse à côté de moi ; il se fit un mouvement dans la chambre, comme si M. Micawber avait fini. Mais il reprit du ton le plus grave ! « Je vous demande pardon, » et continua avec un mélange d’extrême abattement et d’éclatante joie, la lecture de sa péroraison :

« J’ai fini. Il me reste seulement à établir la vérité de ces accusations ; puis à disparaître, avec une famille prédestinée au malheur, d’un lieu où nous semblons être à charge à tout le monde. Ce sera bientôt un fait accompli. On peut supposer avec quelque raison que notre plus jeune enfant expirera le premier d’inanition, lui qui est le plus frêle de tous ; les jumeaux le suivront. Qu’il en soit ainsi ! Quant à moi, mon séjour à Canterbury a déjà bien avancé les choses ; la prison pour dettes et la misère feront le reste. J’ai la confiance que le résultat heureux d’une enquête longuement et péniblement exécutée, au milieu de travaux incessants et de craintes douloureuses, au lever du soleil comme à son coucher, et pendant l’ombre de la nuit, sous le regard vigilant d’un individu qu’il est superflu d’appeler un démon, et dans l’angoisse que me causait la situation de mes infortunés héritiers, répandra sur mon bûcher funèbre quelques gouttes de miséricorde. Je n’en demande pas davantage. Qu’on me rende seulement justice, et qu’on dise de moi comme de ce noble héros maritime, auquel je n’ai pas la prétention de me comparer, que ce que j’ai fait, je l’ai fait, en dépit d’intérêts égoïstes ou mercenaires,

Par amour pour la vérité,
Pour l’Angleterre et la beauté.

« Je suis pour la vie, etc., etc.

« Wilkins Micawber. »

M. Micawber plia sa lettre avec une vive émotion, mais avec une satisfaction non moins vive, et la tendit à ma tante comme un document qu’elle aurait sans doute du plaisir à garder.

Il y avait dans la chambre un coffre-fort en fer : je l’avais déjà remarqué lors de ma première visite. La clef était sur la serrure. Un soupçon soudain sembla s’emparer d’Uriah ; il jeta un regard sur M. Micawber, s’élança vers le coffre-fort, et l’ouvrit avec fracas. Il était vide.

« Où sont les livres ? s’écria-t-il, avec une effroyable expression de rage. Un voleur a dérobé mes livres ! »

M. Micawber se donna un petit coup de règle sur les doigts :

« C’est moi : vous m’avez remis la clef comme à l’ordinaire, un peu plus tôt même que de coutume, et j’ai ouvert le coffre.

– Soyez sans inquiétude, dit Traddles. Ils sont en ma possession. J’en prendrai soin, d’après les pouvoirs que j’ai reçus.

– Vous êtes donc un recéleur ? cria Uriah.

– Dans des circonstances comme celles-ci, certainement oui, » répondit Traddles.

Quel fut mon étonnement quand je vis ma tante, qui jusque-là avait écouté avec un calme parfait, ne faire qu’un bond vers Uriah Heep et le saisir au collet !

« Vous savez ce qu’il me faut ? dit ma tante.

– Une camisole de force, dit-il.

– Non. Ma fortune ! répondit ma tante. Agnès, ma chère, tant que j’ai cru que c’était votre père qui l’avait laissé perdre, je n’ai pas soufflé mot : Trot lui-même n’a pas su que c’était entre les mains de M. Wickfield que je l’avais déposée. Mais, maintenant que je sais que c’est à cet individu de m’en répondre, je veux l’avoir ! Trot, venez la lui reprendre ! »

Je suppose que ma tante croyait sur le moment retrouver sa fortune dans la cravate d’Uriah Heep, car elle la secouait de toutes ses forces. Je m’empressai de les séparer, en assurant ma tante qu’il rendrait jusqu’au dernier sou tout ce qu’il avait acquis indûment. Au bout d’un moment de réflexion, elle se calma et alla se rasseoir, sans paraître le moins du monde déconcertée de ce qu’elle venait de faire (je ne saurais en dire autant de son chapeau).

Pendant le quart d’heure qui venait de s’écouler, mistress Heep s’était épuisée à crier à son fils d’être « humble ; » elle s’était mise à genoux devant chacun de nous successivement, en faisant les promesses les plus extravagantes. Son fils la fit rasseoir, puis se tenant près d’elle d’un air sombre, le bras appuyé sur la main de sa mère, mais sans rudesse, il me dit avec un regard féroce :

« Que voulez-vous que je fasse ?

– Je m’en vais vous dire ce qu’il faut faire, dit Traddles.

– Copperfield n’a donc pas de langue ? murmura Uriah. Je vous donnerais quelque chose de bon cœur, si vous pouviez m’affirmer, sans mentir, qu’on la lui a coupée.

– Mon Uriah va se faire humble, s’écria sa mère. Ne l’écoutez pas, mes bons messieurs !

– Voilà ce qu’il faut faire, dit Traddles. D’abord, vous allez me remettre, ici même, l’acte par lequel M. Wickfield vous faisait l’abandon de ses biens.

– Et si je ne l’ai pas ?

– Vous l’avez, dit Traddles, ainsi nous n’avons pas à faire cette supposition. »

Je ne puis m’empêcher d’avouer que je rendis pour la première fois justice, en cette occasion, à la sagacité et au bon sens simple et pratique de mon ancien camarade.

« Ainsi donc, dit Traddles, il faut vous préparer à rendre gorge, à restituer jusqu’au dernier sou tout ce que votre rapacité a fait passer entre vos mains. Nous garderons en notre possession tous les livres et tous les papiers de l’association ; tous vos livres et tous vos papiers ; tous les comptes et reçus ; en un mot, tout ce qui est ici.

– Vraiment ? Je ne suis pas décidé à cela, dit Uriah. Il faut me donner le temps d’y penser.

– Certainement, répondit Traddles, mais en attendant, et jusqu’à ce que tout soit réglé à notre satisfaction, nous prendrons possession de toutes ces garanties, et nous vous prierons, ou s’il le faut, nous vous contraindrons de rester dans votre chambre, sans communiquer avec qui que ce soit.

– Je ne le ferai pas, dit Uriah en jurant comme un diable.

– La prison de Maidstone est un lieu de détention plus sûr, reprit Traddles, et bien que la loi puisse tarder à nous faire justice, et nous la fasse peut-être moins complète que vous ne le pourriez, cependant il n’y a pas de doute qu’elle ne vous punisse. Vous le savez aussi bien que moi. Copperfield, voulez-vous aller à Guildhall chercher deux policemen ? »

Ici mistress Heep tomba de nouveau à genoux, elle conjura Agnès d’intercéder en leur faveur, elle s’écria qu’il était très-humble, qu’elle en était bien sûre, et que s’il ne faisait pas ce que nous voulions, elle le ferait à sa place. Et en effet, elle aurait fait tout ce qu’on aurait voulu, car elle avait presque perdu la tête, tant elle tremblait pour son fils chéri ; quant à lui, à quoi bon se demander ce qu’il aurait pu faire, s’il avait eu un peu plus de hardiesse ; autant vaudrait demander ce que ferait un vil roquet animé de l’audace d’un tigre. C’était un lâche, de la tête aux pieds ; et, en ce moment plus que jamais, il montrait bien la bassesse de sa nature par son air mortifié et son désespoir sombre.

« Attendez ! cria-t-il d’une voix sourde, en essuyant ses joues couvertes de sueur. Ma mère, pas tant de bruit ! Qu’on leur donne ce papier ! Allez le chercher.

– Voulez-vous avoir la bonté de lui prêter votre concours, monsieur Dick ? dit Traddles.

Tout fier de cette commission dont il comprenait la portée, M. Dick accompagna mistress Heep, comme un chien de berger accompagne un mouton. Mais mistress Heep lui donna peu de peine ; car elle rapporta, non-seulement le document demandé, mais même la boîte qui le contenait, où nous trouvâmes un livre de banque, et d’autres papiers qui furent utiles plus tard.

« Bien, dit Traddles en les recevant. Maintenant, monsieur Heep, vous pouvez vous retirer pour réfléchir ; mais dites-vous bien, je vous prie, que vous n’avez qu’une chose à faire, comme je vous l’ai déjà expliqué, et qu’il faut la faire sans délai. »

Uriah traversa la chambre sans lever les yeux, en se passant la main sur le menton, puis s’arrêtant à la porte, il me dit :

« Copperfield, Je vous ai toujours détesté. Vous n’avez jamais été qu’un parvenu, et vous avez toujours été contre moi.

– Je vous ai déjà dit, répondis-je, que c’est vous qui avez toujours été contre le monde entier par votre fourberie et votre avidité. Songez désormais que jamais la fourberie et l’avidité ne savent s’arrêter à temps, même dans leur propre intérêt. C’est un fait aussi certain que nous mourrons un jour.

– C’est peut-être un fait aussi incertain que ce qu’on nous enseignait à l’école, dit-il avec un ricanement expressif, à cette même école où j’ai appris à être si humble, de neuf heures à onze heures, on nous disait que le travail était une malédiction ; de onze heures à une heure, que c’était un bien, une bénédiction, et que sais-je encore ? Vous nous prêchez là des doctrines à peu près aussi conséquentes que ces gens-là. L’humilité vaut mieux que tout cela, c’est un excellent système. Je n’aurais pas sans elle si bien enlacé mon noble associé, je vous en réponds… Micawber, vieil animal, vous me payerez ça ! »

M. Micawber le regarda d’un air de souverain mépris jusqu’à ce qu’il eut quitté la chambre, puis il se tourna vers moi, et me proposa de me donner le plaisir de venir voir la confiance se rétablir entre lui et mistress Micawber. Après quoi, il invita toute la compagnie à contempler une si touchante cérémonie.

« Le voile qui nous a longtemps séparés, mistress Micawber et moi, s’est enfin déchiré, dit M. Micawber ; mes enfants et l’auteur de leur existence peuvent maintenant se rapprocher sans rougir les uns des autres. »

Nous lui avions tous beaucoup de reconnaissance, et nous désirions lui en donner un témoignage, autant du moins que nous le permettait le désordre de nos esprits : aussi, aurions-nous tous volontiers accepté son offre, si Agnès n’avait été forcée d’aller retrouver son père, auquel on n’avait encore osé que faire entrevoir une lueur d’espérance ; il fallait d’ailleurs que quelqu’un montât la garde auprès d’Uriah. Traddles se consacra à cet emploi où M. Dick devait bientôt venir le relayer ; ma tante, M. Dick et moi, nous accompagnâmes M. Micawber. En me séparant si précipitamment de ma chère Agnès, à qui je devais tant, et en songeant au danger dont nous l’avions sauvée peut-être ce jour-là, car qui aurait su si son courage n’aurait pas succombé dans cette lutte ? je me sentais le cœur plein de reconnaissance pour les malheurs de ma jeunesse qui m’avaient amené à connaître M. Micawber.

Sa maison n’était pas loin ; la porte du salon donnait sur la rue, il s’y précipita avec sa vivacité habituelle, et nous nous trouvâmes au milieu de sa famille. Il s’élança dans les bras de mistress Micawber en s’écriant : « Emma, mon bonheur et ma vie ! » Mistress Micawber poussa un cri perçant et serra M. Micawber sur son cœur. Miss Micawber, qui était occupée à bercer l’innocent étranger dont me parlait mistress Micawber dans sa lettre, fut extrêmement émue. L’étranger sauta de joie. Les jumeaux témoignèrent leur satisfaction par diverses démonstrations incommodes, mais naïves. Maître Micawber, dont l’humeur paraissait aigrie par les déceptions précoces de sa jeunesse, et dont la mine avait conservé quelque chose de morose, céda à de meilleurs sentiments et pleurnicha.

« Emma ! dit M. Micawber, le nuage qui voilait mon âme s’est dissipé. La confiance qui a si longtemps existé entre nous revit à jamais ! Salut, pauvreté ! s’écria-t-il en versant des larmes. Salut, misère bénie ! que la faim, les haillons, la tempête, la mendicité soient les bienvenus ! Salut ! La confiance réciproque nous soutiendra jusqu’à la fin ! »

En parlant ainsi, M. Micawber embrassait tous ses enfants les uns après les autres, et faisait asseoir sa femme, poursuivant de ses saluts, avec enthousiasme, la perspective d’une série d’infortunes qui ne me paraissaient pas trop désirables pour sa famille ; et les invitant tous à venir chanter en chœur dans les rues de Canterbury, puisque c’était la seule ressource qui leur restât pour vivre.

Mais mistress Micawber venait de s’évanouir, vaincue par tant d’émotions ; la première chose à faire, même avant de songer à compléter le chœur en question, c’était de la faire revenir à elle. Ma tante et M. Micawber s’en chargèrent ; puis on lui présenta ma tante, et mistress Micawber me reconnut.

« Pardonnez-moi, cher monsieur Copperfield, dit la pauvre femme en me tendant la main, mais je ne suis pas forte, et je n’ai pu résister au bonheur de voir disparaître tant de désaccord entre M. Micawber et moi.

– Sont-ce là tous vos enfants, madame ? dit ma tante.

– C’est tout ce que nous en avons pour le moment, répondit mistress Micawber…

– Grand Dieu ! ce n’est pas là ce que je veux dire, madame, reprit ma tante. Ce que je vous demande, c’est si tous ces enfants-là sont à vous ?

– Madame, répartit M. Micawber, c’est bien le compte exact.

– Et ce grand jeune homme-là, dit ma tante d’un air pensif, qu’est-ce que vous en faites ?

– Lorsque je suis venu ici, dit M. Micawber, j’espérais placer Wilkins dans l’Église, ou, pour parler plus correctement, dans le chœur. Mais il n’y a pas de place de ténor vacante dans le vénérable édifice, qui fait à juste titre la gloire de cette cité ; et il a… en un mot, il a pris l’habitude de chanter dans des cafés, au lieu de s’exercer dans une enceinte consacrée.

– Mais c’est à bonne intention, dit mistress Micawber avec tendresse.

– Je suis sûr, mon amour, reprit M. Micawber, qu’il a les meilleures intentions du monde ; seulement, jusqu’ici, je ne vois pas trop à quoi cela lui sert. »

Ici maître Micawber reprit son air morose et demanda avec quelque aigreur ce qu’on voulait qu’il fît. Croyait-on qu’il pût se faire charpentier de naissance, ou forgeron sans apprentissage ? autant lui demander de voler dans les airs comme un oiseau ! Voulait-on qu’il allât s’établir comme pharmacien dans la rue voisine ? Ou bien pouvait-il se précipiter devant la Cour, aux prochaines assises, pour y prendre la parole comme avocat ? Ou se faire entendre de force à l’Opéra, et emporter les bravos de haute lutte ? Ne voulait-on pas qu’il fût prêt à tout faire, sans qu’on lui eût rien appris ?

Ma tante réfléchit un instant, puis :

« Monsieur Micawber, dit-elle, je suis surprise que vous n’ayez jamais songé à émigrer.

– Madame, répondit M. Micawber, c’était le rêve de ma jeunesse ; c’est encore le trompeur espoir de mon âge mûr ; » et à propos de cela, je suis pleinement convaincu qu’il n’y avait jamais pensé.

« Eh ! dit ma tante, en jetant un regard sur moi, quelle excellente chose ce serait pour vous et pour votre famille, monsieur et mistress Micawber !

– Et des fonds ? madame, des fonds ? s’écria M. Micawber, d’un air sombre.

– C’est là la principale, pour ne pas dire la seule difficulté, mon cher monsieur Copperfield, ajouta sa femme.

– Des fonds ! dit ma tante, mais vous nous rendez, vous nous avez rendu un grand service. Je puis bien le dire, car on sauvera certainement bien des choses de ce désastre ; et que pourrions-nous faire de mieux pour vous, que de vous procurer des fonds pour cet usage ?

«– Je ne saurais l’accepter en pur don, dit M. Micawber avec foi, mais si on pouvait m’avancer une somme suffisante, à un intérêt de cinq pour cent, sous ma responsabilité personnelle, je pourrais rembourser petit à petit, à douze, dix-huit, vingt-quatre mois de date, par exemple » pour me laisser le temps d’amasser…

– Si on pouvait ? répondit ma tante. On le peut, et on le fera, pour peu que cela vous convienne. Pensez-y bien tous deux, David a des amis qui vont partir pour l’Australie : si vous vous décidez à partir aussi, pourquoi ne profiteriez-vous pas du même bâtiment ? Vous pourriez vous rendre service mutuellement. Pensez-y bien, monsieur et mistress Micawber. Prenez du temps et pesez mûrement la chose.

– Je n’ai qu’une question à vous adresser, dit mistress Micawber : le climat est sain, je crois ?

– Le plus beau climat du monde, dit ma tante.

– Parfaitement, reprit mistress Micawber. Alors, voici ce que je vous demande : l’état du pays est-il tel qu’un homme distingué comme M. Micawber, puisse espérer de s’élever dans l’échelle sociale ? Je ne veux pas dire, pour l’instant, qu’il pourrait prétendre à être gouverneur ou à quelque fonction de cette nature, mais trouverait-il un champ assez vaste pour le développement expansif de ses grandes facultés ?

– Il ne saurait y avoir nulle part un plus bel avenir, pour un homme qui a de la conduite et de l’activité, dit ma tante.

– Pour un homme qui a de la conduite et de l’activité, répéta lentement mistress Micawber. Précisément il est évident pour moi que l’Australie est le lieu où M. Micawber trouvera la sphère d’action légitime pour donner carrière à ses grandes qualités.

– Je suis convaincu, ma chère madame, dit M. Micawber, que c’est dans les circonstances actuelles, le pays, le seul pays où je puisse établir ma famille ; quelque chose d’extraordinaire nous est réservé sur ce rivage inconnu. La distance n’est rien, à proprement parler ; et bien qu’il soit convenable de réfléchir à votre généreuse proposition, je vous assure que c’est purement une affaire de forme. »

Jamais je n’oublierai comment, en un instant, il devint l’homme des espérances les plus folles, et se vit emporté déjà sur la roue de la fortune, ni comment mistress Micawber se mit à discourir à l’instant sur les mœurs du kangourou ? Jamais je ne pourrai penser à cette rue de Canterbury, un jour de marché, sans me rappeler en même temps de quel air délibéré il marchait à nos côtés ; il avait déjà pris les manières rudes, insouciantes et voyageuses d’un colon lointain ; il fallait la voir examiner en passant les bêtes a cornes, de l’œil exercé d’un fermier d’Australie.