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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 49. Je suis enveloppé dans un mystère
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Je reçus un matin par la poste la lettre suivante, datée de Canterbury, et qui m’était adressée aux Doctors’-Commons ; j’y lus, non sans surprise, ce qui suit :

« Mon cher monsieur,

« Des circonstances qui n’ont pas dépendu de ma volonté ont depuis longtemps refroidi une intimité qui m’a toujours causé les plus douces émotions. Aujourd’hui encore, lorsqu’il m’est possible, dans les rares instants de loisir que me laisse ma profession, de contempler les scènes du passé, embellies des couleurs brillantes qui décorent le prisme de la mémoire, je les retrouve avec bonheur. Je ne saurais me permettre, mon cher monsieur, maintenant que vos talents vous ont élevé à une si haute distinction, de donner au compagnon de ma jeunesse le nom familier de Copperfield ! Il me suffit de savoir que ce nom auquel j’ai l’honneur de faire allusion restera éternellement entouré d’estime et d’affection dans les archives de notre maison (je veux parler des archives relatives à nos anciens locataires, conservées soigneusement par mistress Micawber).

« Il ne m’appartient pas, à moi qui, par une suite d’erreurs personnelles et une combinaison fortuite d’événements néfastes, me trouve dans la situation d’une barque échouée (s’il m’est permis d’employer cette comparaison nautique), il ne m’appartient pas, dis-je, de vous adresser des compliments ou des félicitations. Je laisse ce plaisir à des mains plus pures et plus capables.

« Si vos importantes occupations (je n’ose l’espérer) vous permettent de parcourir ces caractères imparfaits, vous vous demanderez certainement dans quel but je trace la présente épître. Permettez-moi de vous dire que je comprends toute la justesse de cette demande, et que je vais y faire droit, en vous déclarant d’abord qu’elle n’a pas trait à des affaires pécuniaires.

« Sans faire d’allusion directe au talent que je puis avoir pour lancer la foudre ou pour diriger la flamme vengeresse, n’importe contre qui, je puis me permettre de remarquer en passant que mes plus brillantes visions sont détruites, que ma paix est anéantie et que toutes mes joies sont taries, que mon cœur n’est plus à sa place, et que je ne marche plus la tête levée devant mes concitoyens. La chenille est dans la fleur, la coupe d’amertume déborde, le ver est à l’œuvre, et bientôt il aura rongé sa victime. Le plus tôt sera le mieux. Mais je ne veux pas m’écarter de mon sujet.

« Placé, comme je le suis, dans la plus pénible situation d’esprit, trop malheureux pour que l’influence de mistress Micawber puisse adoucir ma souffrance, bien qu’elle l’exerce en sa triple qualité de femme, d’épouse et de mère, j’ai l’intention de me fuir moi-même pendant quelques instants, et d’employer quarante-huit heures à visiter dans la capitale les lieux qui ont été jadis le théâtre de mon contentement. Parmi ces ports tranquilles où j’ai connu la paix de l’âme, je me dirigerai naturellement vers la prison du Banc du Roi. J’aurai atteint mon but dans cette communication épistolaire en vous annonçant que je serai (D. V.) près du mur extérieur de ce lieu d’emprisonnement pour affaires civiles, après-demain ! à sept heures du soir.

« Je n’ose demander à mon ancien ami monsieur Copperfield, ou à mon ancien ami M. Thomas Traddles, du Temple, si ce dernier vit encore, de daigner venir m’y trouver, pour renouer (autant que cela sera possible) nos relations du bon vieux temps. Je me borne à jeter aux vents cette indication : à l’heure et au lieu précités, on pourra trouver les vestiges ruinés de ce qui

« reste

« d’une

« tour écroulée,

« Wilkins Micawber.

« P. S. Il est peut-être sage d’ajouter que je n’ai pas mis mistress Micawber dans ma confidence. »

Je relus plusieurs fois cette lettre. J’avais beau me rappeler le style pompeux des compositions de M. Micawber et le goût extraordinaire qu’il avait toujours eu pour écrire des lettres interminables dans toutes les occasions possibles ou impossibles, il me semblait qu’il devait y avoir au fond de ce pathos quelque chose d’important. Je posai la lettre pour y réfléchir, puis je la repris pour la lire encore une fois, et j’étais plongé dans cette nouvelle lecture quand Traddles entra chez moi.

« Mon cher ami, lui dis-je, je n’ai jamais été plus charmé de vous voir. Vous venez m’aider de votre jugement réfléchi dans un moment fort opportun. J’ai reçu, mon cher Traddles, la lettre la plus singulière de M. Micawber.

– Vraiment ? s’écria Traddles. Allons donc ! Et moi j’en ai reçu une de mistress Micawber ! »

Là-dessus, Traddles, animé par la marche, et les cheveux hérissés comme s’il venait de voir apparaître un revenant sous la double influence d’un exercice précipité et d’une émotion vive, me tendit sa lettre et prit la mienne. Je le regardais lire, et je vis son sourire quand il arriva à « lancer la foudre, ou diriger la flamme vengeresse. » – « Bon Dieu ! Copperfield, » s’écria-t-il. Puis je m’adonnai à la lecture de la lettre de mistress Micawber.

La voici :

« Je présente tous mes compliments à monsieur Thomas Traddles et, s’il garde quelque souvenir d’une personne qui a jadis eu le bonheur d’être liée avec lui, j’ose lui demander de vouloir bien me consacrer quelques instants. J’assure monsieur Thomas Traddles que je n’abuserais pas de sa bonté, si je n’étais sur le point de perdre la raison.

« Il m’est bien douloureux de dire que c’est la froideur de M. Micawber envers sa femme et ses enfants (lui jadis si tendre !) qui me force à m’adresser aujourd’hui à monsieur Traddles, et à solliciter son appui. Monsieur Traddles ne peut se faire une juste idée du changement qui s’est opéré dans la conduite de M. Micawber, de sa bizarrerie, de sa violence. Cela a toujours été croissant, et c’est devenu maintenant une véritable aberration. Je puis assurer Monsieur Traddles qu’il ne se passe pas un jour sans que j’aie à supporter quelque paroxysme de ce genre. Monsieur Traddles n’aura pas besoin que je m’étende sur ma douleur, quand je lui dirai que j’entends sans cesse M. Micawber affirmer qu’il s’est vendu au diable. Le mystère et le secret sont devenus depuis longtemps son caractère habituel, et remplacent une confiance illimitée. Sur la plus frivole provocation, si, par exemple, je lui fais seulement cette question : « Qu’est-ce que vous voulez pour votre dîner ? » il me déclare qu’il va demander une séparation de corps et de biens. Hier soir, ses enfants lui ayant demandé deux sous pour acheter des pralines au citron, friandise locale, il a tendu un grand couteau aux petits jumeaux.

« Je supplie monsieur Traddles de me pardonner ces détails, qui seuls peuvent lui donner une faible idée de mon horrible situation.

« Puis-je maintenant confier à monsieur Traddles le but de ma lettre ? Me permet-il de m’abandonner à son amitié ? Oh ! oui, je connais son cœur !

« L’œil de l’affection voit clair, surtout chez nous autres femmes. M. Micawber va à Londres. Quoiqu’il ait cherché ce matin à se cacher de moi, tandis qu’il écrivait une adresse pour la petite malle brune qui a connu nos jours de bonheur, le regard d’aigle de l’anxiété conjugale a su lire la dernière syllabe dres. Sa voiture descend à la Croix d’Or. Puis-je conjurer M. Traddles de voir mon époux qui s’égare, et de chercher à le ramener ? Puis-je demander à M. Traddles de venir en aide à une famille désespérée ? Oh ! non, ce serait trop d’importunité !

« Si M. Copperfield, dans sa gloire, se souvient encore d’une personne aussi inconnue que moi, M. Traddles voudra-t-il bien lui transmettre mes compliments et mes prières ? En tout cas, je le prie de bien vouloir regarder cette lettre comme expressément particulière, et de n’y faire aucune allusion, sous aucun prétexte, en présence de M. Micawber. Si M. Traddles daignait jamais me répondre (ce qui me semble extrêmement improbable), une lettre adressée à M. E., poste restante, Canterbury, aura, sous cette adresse, moins de douloureuses conséquences que sous toute autre, pour celle qui a l’honneur d’être, avec le plus profond désespoir,

« Très-respectueusement votre amie suppliante,

« Emma Micawber. »

« Que pensez-vous de cette lettre ? me dit Traddles en levant les yeux sur moi.

– Et vous, que pensez-vous de l’autre ? car il la lisait d’un air d’anxiété.

– Je crois, Copperfield, que ces deux lettres ensemble sont plus significatives que ne le sont en général les épîtres de M. et de mistress Micawber, mais je ne sais pas trop ce qu’elles veulent dire. Je ne doute pas qu’ils ne les aient écrites de la meilleure foi du monde. Pauvre femme ! dit-il en regardant la lettre de mistress Micawber, tandis que nous comparions les deux missives ; en tout cas, il faut avoir la charité de lui écrire, et de lui dire que nous ne manquerons pas de voir M. Micawber. »

J’y consentis d’autant plus volontiers que je me reprochais d’avoir traité un peu trop légèrement la première lettre de cette pauvre femme. J’y avais réfléchi dans le temps, comme je l’ai déjà dit, mais j’étais préoccupé de mes propres affaires, je connaissais bien les individus, et peu à peu j’avais fini par n’y plus songer. Le souvenir des Micawber me tracassait souvent l’esprit, mais c’était surtout pour me demander quels « engagements pécuniaires » ils étaient en train de contracter à Canterbury, et pour me rappeler avec quel embarras M. Micawber m’avait reçu jadis, quand il était devenu le commis d’Uriah Heep.

J’écrivis une lettre consolante à mistress Micawber, en notre nom collectif, et nous la signâmes tous les deux. Nous sortîmes pour la mettre à la poste, et chemin faisant nous nous livrâmes, Traddles et moi, à une foule de suppositions qu’il est inutile de répéter ici. Nous appelâmes ma tante en conseil, mais le seul résultat positif de notre conférence fut que nous ne manquerions pas de nous trouver au rendez-vous fixé par M. Micawber.

En effet, nous arrivâmes au lieu convenu, un quart d’heure d’avance ; M. Micawber y était déjà. Il se tenait debout, les bras croisés, appuyé contre le mur, et il regardait d’un œil sentimental les pointes en fer qui le surmontent, comme si c’étaient les branches entrelacées des arbres qui l’avaient abrité durant les jours de sa jeunesse.

Quand nous fûmes près de lui, nous lui trouvâmes l’air plus embarrassé et moins élégant qu’autrefois. Il avait mis de côté ce jour-là son costume noir ; il portait son vieux surtout et son pantalon collant, mais non plus avec la même grâce que par le passé. À mesure que nous causions, il retrouvait un peu ses anciennes manières ; mais son lorgnon ne pendait plus avec la même aisance, et son col de chemise retombait plus négligemment.

« Messieurs, dit M. Micawber, quand nous eûmes échangé les premiers saluts, vous êtes vraiment des amis, les amis de l’adversité. Permettez-moi de vous demander quelques détails sur la santé physique de mistress Copperfield in esse, et de mistress Traddles in posse, en supposant toutefois que M. Traddles ne soit pas encore uni à l’objet de son affection pour partager le bien et le mal du ménage. »

Nous répondîmes, comme il convenait, à sa politesse. Puis il nous montra du doigt la muraille, et il avait déjà commencé son discours par : « Je vous assure, messieurs… » Quand je me permis de m’opposer à ce qu’il nous traitât avec tant de cérémonie, et à lui demander de nous regarder comme de vieux amis, « mon cher Copperfield, reprit-il en me serrant la main, votre cordialité m’accable. En recevant avec tant de bonté ce fragment détruit d’un temple auquel on donnait jadis le nom d’homme, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, vous faites preuve de sentiments qui honorent notre commune nature. J’étais sur le point de remarquer que je revoyais aujourd’hui le lieu paisible où se sont écoulées quelques-unes des plus belles années de mon existence.

– Grâce à mistress Micawber, j’en suis convaincu, répondis-je ; j’espère qu’elle se porte bien ?

– Merci, reprit M. Micawber, dont le visage s’était assombri, elle va comme ci comme ça. Voilà donc, dit M. Micawber en inclinant tristement la tête, voilà donc le Banc ! voilà ce lieu où pour la première fois, pendant de longues années, le douloureux fardeau d’engagements pécuniaires n’a pas été proclamé chaque jour par des voix importunes qui refusaient de me laisser sortir ; où il n’y avait pas à la porte de marteau qui permît aux créanciers de frapper, où on n’exigeait aucun service personnel, et où ceux qui vous détenaient en prison attendaient à la grille. Messieurs, dit M. Micawber, lorsque l’ombre de ces piques de fer qui ornent le sommet des briques venait se réfléchir sur le sable de la Parade, j’ai vu mes enfants s’amuser à suivre avec leurs pieds le labyrinthe compliqué du parquet en évitant les points noirs. Il n’y a pas une pierre de ce bâtiment qui ne me soit familière. Si je ne puis vous dissimuler ma faiblesse, veuillez m’excuser.

– Nous avons tous fait du chemin en ce monde depuis ce temps-là, monsieur Micawber, lui dis-je.

– Monsieur Copperfield, me répondit-il avec amertume, lorsque j’habitais cette retraite, je pouvais regarder en face mon prochain, je pouvais l’assommer s’il venait à m’offenser. Mon prochain et moi, nous ne sommes plus sur ce glorieux pied d’égalité ! »

M. Micawber s’éloigna d’un air abattu, et prenant le bras de Traddles d’un côté, tandis que, de l’autre, il s’appuyait sur le mien, il continua ainsi :

« Il y a sur la voie qui mène à la tombe des bornes qu’on voudrait n’avoir jamais franchies, si l’on ne sentait qu’un pareil vœu serait impie. Tel est le Banc du Roi dans ma vie bigarrée !

– Vous êtes bien triste, monsieur Micawber, dit Traddles.

– Oui, monsieur, repartit M. Micawber.

– J’espère, dit Traddles, que ce n’est pas parce que vous avez pris du dégoût pour le droit, car je suis avocat, comme vous savez. »

M. Micawber ne répondit pas un mot.

« Comment va notre ami Heep, monsieur Micawber ? lui dis-je après un moment de silence.

– Mon cher Copperfield, répondit M. Micawber, qui parut d’abord en proie à une violente émotion, puis devint tout pâle, si vous appelez votre ami celui qui m’emploie, j’en suis fâché, si vous l’appelez mon ami, je vous réponds par un rire sardonique. Quelque nom que vous donniez à ce monsieur, je vous demande la permission de vous répondre simplement que, quel que puisse être son état de santé, il a l’air d’un renard, pour ne pas dire d’un diable. Vous me permettrez de ne pas m’étendre davantage, comme individu, sur un sujet qui, comme homme public, m’a entraîné presque au bord de l’abîme. »

Je lui exprimai mon regret d’avoir bien innocemment abordé un thème de conversation qui semblait l’émouvoir si vivement.

« Puis-je vous demander, sans courir le risque de commettre la même faute, comment vont mes vieux amis, M. et miss Wickfield ?

– Miss Wickfield, dit M. Micawber, et son visage se colora d’une vive rougeur, miss Wickfield est, ce qu’elle a toujours été, un modèle, un exemple radieux. Mon cher Copperfield, c’est la seule étoile qui brille au milieu d’une profonde nuit. Mon respect pour cette jeune fille, mon admiration de sa vertu, mon dévouement à sa personne… tant de bonté, de tendresse, de fidélité… Emmenez-moi dans un endroit écarté, dit-il enfin, sur mon âme, je ne suis plus maître de moi ! »

Nous le conduisîmes dans une étroite ruelle : il s’appuya contre le mur et tira son mouchoir. Si je le regardais d’un air aussi grave que le faisait Traddles, notre compagnie ne devait pas être propre à lui rendre beaucoup de courage.

« Je suis condamné, dit M. Micawber en sanglotant, mais sans oublier de sangloter avec quelque reste de son élégance passée, je suis condamné, messieurs, à souffrir de tous les bons sentiments que renferme la nature humaine. L’hommage que je viens de rendre à miss Wickfield m’a percé le cœur. Tenez ! laissez-moi, plutôt, errer sur la terre, triste vagabond que je suis. Je vous réponds que les vers ne mettront pas longtemps à régler mon compte. »

Sans répondre à cette invocation, nous attendîmes qu’il eut remis son mouchoir dans sa poche, tiré le col de sa chemise, et sifflé de l’air le plus dégagé pour tromper les passants qui auraient pu remarquer ses larmes. Je lui dis alors, bien décidé à ne pas le perdre de vue, pour ne pas perdre non plus ce que nous voulions savoir, que je serais charmé de le présenter à ma tante, s’il voulait bien nous accompagner jusqu’à Highgate, où nous avions un lit à son service.

« Vous nous ferez un verre de votre excellent punch d’autrefois, monsieur Micawber, lui dis-je, et de plus agréables souvenirs vous feront oublier vos soucis du moment.

– Ou si vous trouvez quelque soulagement à confier à des amis la cause de votre anxiété, monsieur Micawber, nous serons tout prêts à vous écouter, ajouta prudemment Traddles.

– Messieurs, répondit M. Micawber, faites de moi tout ce que vous voudrez ! Je suis une paille emportée par l’Océan en furie ; je suis ballotté en tout sens par les éléphants, je vous demande pardon, c’est par les éléments que j’aurais dû dire. »

Nous nous remîmes en marche, bras dessus bras dessous ; nous prîmes bientôt l’omnibus et nous arrivâmes sans encombre à Highgate. J’étais fort embarrassé, je ne savais que faire ni que dire. Traddles ne valait pas mieux. M. Micawber était sombre. De temps à autre il faisait un effort pour se remettre en sifflant quelques fragments de chansonnettes ; mais il retombait bientôt dans une profonde mélancolie, et plus il semblait abattu, plus il mettait son chapeau sur l’oreille, plus il tirait son col de chemise jusqu’à ses yeux.

Nous nous rendîmes chez ma tante plutôt que chez moi, parce que Dora était souffrante. Ma tante accueillit M. Micawber avec une gracieuse cordialité. M. Micawber lui baisa la main, se retira dans un coin de la fenêtre, et, sortant son mouchoir de sa poche, se livra une lutte intérieure contre lui-même.

M. Dick était à la maison. Il avait naturellement pitié de tous ceux qui paraissaient mal à leur aise, et il les découvrait si vite qu’il donna bien dix poignées de main à M. Micawber en cinq minutes. Cette affection, à laquelle il ne pouvait s’attendre de la part d’un étranger, toucha tellement M. Micawber, qu’il répétait à chaque instant : « Mon cher monsieur, c’en est trop ! » Et M. Dick, encouragé par ses succès, revenait à la charge avec une nouvelle ardeur.

« La bonté de ce monsieur, madame, dit M. Micawber à l’oreille de ma tante, si vous voulez bien me permettre d’emprunter une figure fleurie au vocabulaire de nos jeux nationaux un peu vulgaires, me passe la jambe ; une pareille réception est une épreuve bien sensible pour un homme qui lutte, comme je le fais, contre un tas de troubles et de difficultés.

– Mon ami M. Dick, reprit fièrement ma tante, n’est pas un homme ordinaire.

– J’en suis convaincu, madame, dit M. Micawber. Mon cher monsieur, continua-t-il, car M. Dick lui serrait de nouveau les mains, je sens vivement votre bonté !

– Comment allez-vous ? dit M. Dick d’un air affectueux.

– Comme ça, monsieur, répondit en soupirant M. Micawber.

– Il ne faut pas se laisser abattre, dit M. Dick, bien au contraire ; tâchez de vous égayer comme vous pourrez. »

Ces paroles amicales émurent vivement M. Micawber, et il serra la main de M. Dick entre les siennes.

« J’ai eu l’avantage de rencontrer quelquefois dans le panorama si varié de l’existence humaine une oasis sur mon chemin, mais jamais je n’en ai vu de si verdoyante ni de si rafraîchissante que celle qui s’offre à ma vue ! »

À un autre moment j’aurais ri de cette image ; mais nous nous sentions tous gênés et inquiets, et je suivais avec tant d’anxiété les incertitudes de M. Micawber, partagé entre le désir manifeste de nous faire une révélation et le contre-désir de ne rien révéler du tout, que j’en avais véritablement la fièvre. Traddles, assis sur le bord de sa chaise, les yeux écarquillés et les cheveux plus droits que jamais, regardait alternativement le plancher et M. Micawber, sans dire un seul mot. Ma tante, tout en cherchant avec beaucoup d’adresse à comprendre son nouvel hôte, gardait plus de présence d’esprit qu’aucun de nous, car elle causait avec lui et le forçait à causer, bon gré mal gré.

« Vous êtes un ancien ami de mon neveu, monsieur Micawber, dit ma tante ; je regrette de ne pas avoir eu le plaisir de vous connaître plus tôt.

– Madame, dit M. Micawber, j’aurais été heureux de faire plus tôt votre connaissance. Je n’ai pas toujours été le misérable naufragé que vous pouvez contempler en ce moment.

– J’espère que mistress Micawber et toute votre famille se portent bien, monsieur ? » dit ma tante.

M. Micawber salua. « Ils sont aussi bien, madame, reprit-il d’un ton désespéré, que peuvent l’être de malheureux proscrits.

– Eh bon Dieu ! monsieur, s’écria ma tante, avec sa brusquerie habituelle, qu’est-ce que vous nous dites là ?

– L’existence de ma famille, répondit M. Micawber, ne tient plus qu’à un fil. Celui qui m’emploie… »

Ici M. Micawber s’arrêta, à mon grand déplaisir, et commença à peler les citrons que j’avais fait placer sur la table devant lui, avec tous les autres ingrédients dont il avait besoin pour faire le punch.

« Celui qui vous emploie, disiez-vous… reprit M. Dick en le poussant doucement du coude.

– Je vous remercie, mon cher monsieur, répondit M. Micawber, de me rappeler ce que je voulais dire. Eh bien ! donc, madame, celui qui m’emploie, M. Heep, m’a fait un jour l’honneur de me dire que, si je ne touchais pas le traitement attaché aux fonctions que je remplis auprès de lui, je ne serais probablement qu’un malheureux saltimbanque, et que je parcourrais les campagnes, faisant métier d’avaler des lames de sabre ou de dévorer des flammes. Et il n’est que trop probable, en effet, que mes enfants seront réduits à gagner leur vie, à faire des contorsions et des tours de force, tandis que mistress Micawber jouera de l’orgue de Barbarie pour accompagner ces malheureuses créatures dans leurs atroces exercices. »

M. Micawber brandit alors son couteau d’un air distrait, mais expressif, comme s’il voulait dire que, heureusement, il ne serait plus là pour voir ça ; puis il se remit à peler ses citrons d’un air navré.

Ma tante le regardait attentivement, le coude appuyé sur son petit guéridon. Malgré ma répugnance à obtenir de lui par surprise les confidences qu’il ne paraissait pas disposé à nous faire, j’allais profiter de l’occasion pour le faire parler ; mais il n’y avait pas moyen : il était trop occupé à mettre l’écorce de citron dans la bouilloire, le sucre dans les mouchettes, l’esprit-de-vin dans la carafe vide, à prendre le chandelier pour en verser de l’eau bouillante, enfin à une foule de procédés les plus étranges. Je voyais que nous touchions à une crise : cela ne tarda pas. Il repoussa loin de lui tous ses matériaux et ses ustensiles, se leva brusquement, tira son mouchoir et fondit en larmes.

« Mon cher Copperfield, me dit-il, tout en s’essuyant les yeux, cette occupation demande plus que toute autre du calme et le respect de soi-même. Je ne suis pas capable de m’en charger. C’est une chose indubitable.

– Monsieur Micawber, lui dis-je, qu’est-ce que vous avez donc ? Parlez, je vous en prie, il n’y a ici que des amis.

– Des amis ! monsieur, répéta M. Micawber ; et le secret qu’il avait contenu jusque-là à grand’peine lui échappa tout à coup ! Grand Dieu, c’est précisément parce que je suis entouré d’amis que vous me voyez dans cet état. Ce que j’ai, et ce qu’il y a, messieurs ? Demandez-moi plutôt ce que je n’ai pas. Il y a de la méchanceté, il y a de la bassesse, il y a de la déception, de la fraude, des complots ; et le nom de cette masse d’atrocités, c’est… HEEP ! »

Ma tante frappa des mains, et nous tressaillîmes tous comme des possédés.

« Non, non, plus de combat, plus de lutte avec moi-même, dit M. Micawber en gesticulant violemment avec son mouchoir et en étendant ses deux bras devant lui de temps en temps, en mesure, comme s’il nageait dans un océan de difficultés surhumaines ; je ne saurais mener plus longtemps cette vie, je suis trop misérable ; on m’a enlevé tout ce qui rend l’existence supportable. J’ai été condamné à l’excommunication du Tabou tout le temps que je suis resté au service de ce scélérat. Rendez-moi ma femme, rendez-moi mes enfants ; remettez Micawber à la place du malheureux qui marche aujourd’hui dans mes bottes, et puis dites-moi d’avaler demain un sabre, et je le ferai ; vous verrez avec quel appétit ! »

Je n’avais jamais vu un homme aussi exalté. Je m’efforçai de le calmer pour tâcher de tirer de lui quelques paroles plus sensées, mais il montait comme une soupe au lait sans vouloir seulement écouter un mot.

« Je ne donnerai une poignée de main à personne, continua-t-il en étouffant un sanglot, et en soufflant comme un homme qui se noie, jusqu’à ce que j’aie mis en morceaux ce détestable… serpent de Heep ! Je n’accepterai de personne l’hospitalité, jusqu’à ce que j’aie décidé le mont Vésuve à faire jaillir ses flammes… sur ce misérable bandit de Heep ! Je ne pourrai avaler le… moindre rafraîchissement… sous ce toit… surtout du punch… avant d’avoir arraché les yeux… à ce voleur, à ce menteur de Heep ! Je ne veux voir personne… je ne veux rien dire… je… ne veux loger nulle part… jusqu’à ce que j’aie réduit… en une impalpable poussière cet hypocrite transcendant, cet immortel parjure de Heep ! »

Je commençais à craindre de voir M. Micawber mourir sur place. Il prononçait toutes ces phrases courtes et saccadées d’une voix suffoquée ; puis, quand il approchait du nom de Heep, il redoublait de vitesse et d’ardeur, son accent passionné avait quelque chose d’effrayant ; mais quand il se laissa retomber sur sa chaise, tout en nage, hors de lui, nous regardant d’un air égaré, les joues violettes, la respiration gênée, le front couvert de sueur, il avait tout l’air d’être à la dernière extrémité. Je m’approchai de lui pour venir à son aide, mais il m’écarta d’un signe de sa main et reprit :

« Non, Copperfield !… Point de communication entre nous… jusqu’à ce que miss Wickfield… ait obtenu réparation… du tort que lui a causé cet adroit coquin de Heep ! » Je suis sûr qu’il n’aurait pas eu la force de prononcer trois mots s’il n’avait pas senti au bout ce nom odieux qui lui rendait courage… « Qu’un secret inviolable soit gardé !… Pas d’exceptions !… D’aujourd’hui en huit, à l’heure du déjeuner… que tous ceux qui sont ici présents… y compris la tante… et cet excellent monsieur… se trouvent réunis à l’hôtel de Canterbury… Ils y rencontreront mistress Micawber et moi… Nous chanterons en chœur le souvenir des beaux jours enfuis, et… je démasquerai cet épouvantable scélérat de Heep ! Je n’ai rien de plus à dire… rien de plus à entendre… Je m’élance immédiatement… car la société me pèse… sur les traces de ce traître, de ce scélérat, de ce brigand de HEEP ! »

Et après cette dernière répétition du mot magique qui l’avait soutenu jusqu’au bout, après y avoir épuisé tout ce qui lui restait de force, M. Micawber se précipita hors de la maison, nous laissant tous dans un tel état d’excitation, d’attente et d’étonnement, que nous n’étions guère moins haletants, moins essoufflés que lui. Mais, même alors, il ne put résister à sa passion épistolaire, car, tandis que nous étions encore dans le paroxysme de notre excitation, de notre attente et de notre étonnement, on m’apporta le billet suivant, qu’il venait de m’écrire dans un café du voisinage :

« très-secret et confidentiel,

« Mon cher Monsieur,

« Je vous prie de vouloir bien transmettre à votre excellente tante toutes mes excuses pour l’agitation que j’ai laissé paraître devant elle. L’explosion d’un volcan longtemps comprimé a suivi une lutte intérieure que je ne saurais décrire. Vous la devinerez.

« J’espère vous avoir fait comprendre, cependant, que d’aujourd’hui en huit je compte sur vous, au café de Canterbury, là où jadis nous eûmes l’honneur, mistress Micawber et moi, d’unir nos voix à la vôtre pour répéter les fameux accents du douanier immortel nourri et élevé sur l’autre rive de la Tweed.

« Une fois ce devoir rempli et cet acte de réparation accompli, le seul qui puisse me rendre le courage d’envisager mon prochain en face, je disparaîtrai pour toujours, et je ne demanderai plus qu’à être déposé dans ce lieu d’asile universel

Où dorment pour toujours dans leur étroit caveau

Les ancêtres obscurs de cet humble hameau

avec cette simple inscription :

« WILKINS MICAWBER. »