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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 47. Marthe
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Nous étions entrés dans le quartier de Westminster. Comme nous avions rencontré Marthe venant dans un sens opposé, nous étions retournés sur nos pas pour la suivre, et c’était près de l’abbaye de Westminster qu’elle avait quitté les rues bruyantes et passagères. Elle marchait si vite, qu’une fois hors de la foule qui traversait le pont en tout sens, nous ne parvînmes à la rejoindre que dans l’étroite ruelle qui longe la rivière près de Millbank. À ce même moment, elle traversa la chaussée, comme pour éviter ceux qui s’attachaient à ses pas, et, sans prendre seulement le temps de regarder derrière elle, elle accéléra encore sa marche.

La rivière m’apparut à travers un sombre passage où étaient remisés quelques chariots, et cette vue me fit changer de dessein. Je touchai le bras de mon compagnon sans dire un mot, et, au lieu de traverser le chemin comme venait de le faire Marthe, nous continuâmes à suivre le même côté de la route, nous cachant le plus possible à l’ombre des maisons, mais toujours tout près d’elle.

Il existait alors, et il existe encore aujourd’hui, au bout de cette ruelle, un petit hangar en ruines, jadis, sans doute, destiné à abriter les mariniers du bac. Il est placé tout juste à l’endroit où la rue cesse, et où la route commence à s’étendre entre la rivière et une rangée de maisons. Aussitôt qu’elle arriva là et qu’elle aperçut le fleuve, elle s’arrêta comme si elle avait atteint sa destination, et puis elle se mit à descendre lentement le long de la rivière, sans la perdre de vue un seul instant.

J’avais cru d’abord qu’elle se rendait dans quelque maison ; j’avais même vaguement espéré que nous y trouverions quelque chose qui nous mettrait sur la trace de celle que nous cherchions. Mais en apercevant l’eau verdâtre, à travers la ruelle, j’eus un secret instinct qu’elle n’irait pas plus loin.

Tout ce qui nous entourait était triste, solitaire et sombre ce soir-là. Il n’y avait ni quai ni maisons sur la route monotone qui avoisinait la vaste étendue de la prison. Un étang d’eau saumâtre déposait sa vase aux pieds de cet immense bâtiment. De mauvaises herbes à demi pourries couvraient le terrain marécageux. D’un côté, des maisons en ruines, mal commencées et qui n’avaient jamais été achevées ; de l’autre, un amas de pièces de fer informes, de roues, de crampons, de tuyaux, de fourneaux, d’ancres, de cloches à plongeur, de cabestans et je ne sais combien d’autres objets honteux d’eux-mêmes, qui semblaient vainement chercher à se cacher sous la poussière et la boue dont ils étaient recouverts. Sur la rive opposée, la lueur éclatante et le fracas des usines semblaient prendre à tâche de troubler le repos de la nuit, mais l’épaisse fumée que vomissaient leurs cheminées massives ne s’en émouvait pas et continuait de s’élever en une colonne incessante. Des trouées et des jetées limoneuses serpentaient entre des blocs de bois tout recouverts d’une mousse verdâtre, semblable à une perruque de chiendent, et sur lesquels on pouvait encore lire des fragments d’affiches de l’année dernière offrant une récompense à ceux qui recueilleraient des noyés apportés là par la marée, à travers la vase et la bourbe. On disait que jadis, dans le temps de la grande peste, on avait creusé là une fosse pour y jeter les morts, et cette croyance semblait avoir répandu sur tout le voisinage une fatale influence ; il semblait que la peste eût fini graduellement par se décomposer en cette forme nouvelle, et qu’elle se fût combinée là avec l’écume du fleuve souillée par son contact pour former ce bourbier immonde et gluant.

C’est là que, se croyant sans doute pétrie du même limon et se regardant comme le rebut de la nature réclamé par ce cloaque de pourriture et de corruption, la jeune fille que nous avions suivie dans sa course égarée se tenait au milieu de cette scène nocturne, seule et triste, regardant l’eau.

Quelques barques étaient jetées çà et là sur la vase du rivage ; nous pûmes, en les longeant, nous glisser près d’elle sans être vus. Je fis signe à M. Peggotty de rester où il était, et je m’approchai d’elle. Je ne m’avançais pas sans trembler, car, en la voyant terminer si brusquement sa course rapide, en l’observant là, debout, sous l’ombre du pont caverneux, toujours absorbée dans le spectacle de ces ondes mugissantes, je ne pouvais réprimer en moi une secrète épouvante.

Je crois qu’elle se parlait à elle-même. Je la vis ôter son châle et s’envelopper les mains dedans avec l’agitation nerveuse d’une somnambule. Jamais je n’oublierai que, dans toute sa personne, il y avait un trouble sauvage qui me tint dans une transe mortelle de la voir s’engloutir à mes yeux, jusqu’au moment où enfin je sentis que je tenais son bras serré dans ma main.

Au même instant, je criai : « Marthe ! » Elle poussa un cri d’effroi, et chercha à m’échapper ; seul, je n’aurais pas eu la force de la retenir, mais un bras plus vigoureux que le mien la saisit ; et quand elle leva les yeux, et qu’elle vit qui c’était, elle ne fit plus qu’un seul effort pour se dégager, avant de tomber à nos pieds. Nous la transportâmes hors de l’eau, dans un endroit où il y avait quelques grosses pierres, et nous la fîmes asseoir ; elle ne cessait de pleurer et de gémir, la tête cachée dans ses mains.

« Oh ! la rivière ! répétait-elle avec angoisse. Oh ! la rivière !

– Chut ! chut ! lui dis-je. Calmez-vous. »

Mais elle répétait toujours les mêmes paroles, et s’écriait avec rage : « Oh ! la rivière ! »

« Elle me ressemble ! disait-elle ; je lui appartiens. C’est la seule compagnie digne de moi maintenant. Comme moi, elle descend d’un lieu champêtre et paisible, où ses eaux coulaient innocentes ; à présent, elle coule, informe et troublée, au milieu des rues sombres, elle s’en va, comme ma vie, vers un immense océan sans cesse agité, et je sens bien qu’il faut que j’aille avec elle ! »

Jamais je n’ai entendu une voix ni des paroles aussi pleines de désespoir.

« Je ne peux pas y résister. Je ne peux pas m’empêcher d’y penser sans cesse. Elle me hante nuit et jour. C’est la seule chose au monde à laquelle je convienne, ou qui me convienne. Oh ! l’horrible rivière ! »

En regardant le visage de mon compagnon, je me dis alors que j’aurais deviné dans ses traits toute l’histoire de sa nièce si je ne l’avais pas sue d’avance. En voyant l’air dont il observait Marthe, sans dire un mot et sans bouger, jamais je n’ai vu, ni en réalité ni en peinture, l’horreur et la compassion mêlées d’une façon plus frappante. Il tremblait comme la feuille et sa main était froide comme le marbre. Son regard m’alarma. « Elle est dans un accès d’égarement, murmurai-je à l’oreille de M. Peggotty. Dans un moment elle parlera différemment. »

Je ne sais ce qu’il voulut me répondre ; il remua les lèvres, et crut sans doute m’avoir parlé, mais il n’avait fait autre chose que de me la montrer en étendant la main.

Elle éclatait de nouveau en sanglots, la tête cachée au milieu des pierres, image lamentable de honte et de ruine. Convaincu qu’il fallait lui laisser le temps de se calmer avant de lui adresser la parole, j’arrêtai M. Peggotty qui voulait la relever, et nous attendîmes en silence qu’elle fût devenue plus tranquille.

« Marthe, lui dis-je alors en me penchant pour la relever, car elle semblait vouloir s’éloigner, mais dans sa faiblesse elle allait retomber à terre ; Marthe, savez-vous qui est là avec moi ? »

Elle me dit faiblement : « Oui. »

« Savez-vous que nous vous avons suivie bien longtemps, ce soir ? »

Elle secoua la tête ; elle ne regardait ni lui ni moi, mais elle se tenait humblement penchée, son chapeau et son châle à la main, tandis que de l’autre elle se pressait convulsivement le front.

« Êtes-vous assez calme, lui dis-je, pour causer avec moi d’un sujet qui vous intéressait si vivement (Dieu veuille vous en garder le souvenir !), un soir, par la neige ? »

Elle recommença à sangloter, et murmura d’une voix entrecoupée qu’elle me remerciait de ne pas l’avoir alors chassée de la porte.

« Je ne veux rien dire pour me justifier, reprit-elle au bout d’un moment ; je suis coupable, je suis perdue. Je n’ai point d’espoir. Mais dites-lui, monsieur, et elle s’éloignait de M. Peggotty, si vous avez quelque pitié de moi, dites-lui que ce n’est pas moi qui ai causé son malheur.

– Jamais personne n’en a eu la pensée, repris-je avec émotion.

– C’est vous, si je ne me trompe, dit-elle d’une voix tremblante, qui êtes venu dans la cuisine, le soir où elle a eu pitié de moi, où elle a été si bonne pour moi ; car elle ne me repoussait pas comme les autres, elle venait à mon secours. Était-ce vous, monsieur ?

– Oui, répondis-je.

– Il y a longtemps que je serais dans la rivière, reprit-elle en jetant sur l’eau un terrible regard, si j’avais eu à me reprocher de lui avoir jamais fait le moindre tort. Dès la première nuit de cet hiver je me serais rendu justice, si je ne m’étais pas sentie innocente de ce qu’elle a fait.

– On ne sait que trop bien la cause de sa fuite, lui dis-je. Nous croyons, nous sommes sûrs que vous en êtes, en effet, entièrement innocente.

– Oh ! si je n’avais pas eu un si mauvais cœur, reprit la pauvre fille avec un regret navrant, j’aurais dû changer par ses conseils : elle était si bonne pour moi ! Jamais elle ne m’a parlé qu’avec sagesse et douceur. Comment est-il possible de croire que j’eusse envie de la rendre semblable à moi, me connaissant comme je me connais ? Moi qui ai perdu tout ce qui pouvait m’attacher à la vie, moi dont le plus grand chagrin a été de penser que, par ma conduite, j’étais séparée d’elle pour toujours ! »

M. Peggotty se tenait les yeux baissés, et, la main droite appuyée sur le rebord d’une barque, il porte l’autre devant son visage.

« Et quand j’ai appris de quelqu’un du pays ce qui était arrivé, s’écria Marthe, ma plus grande angoisse a été de me dire qu’on se souviendrait que jadis elle avait été bonne pour moi, et qu’on dirait que je l’avais pervertie. Oh ! Dieu sait, bien au contraire, que j’aurais donné ma vie pour lui rendre plutôt son honneur et sa bonne renommée ! »

Et la pauvre fille, peu habituée à se contraindre, s’abandonnait à toute l’agonie de sa douleur et de ses remords.

« J’aurais donné ma vie ! non, j’aurais fait plus encore, s’écria-t-elle, j’aurais vécu ! j’aurais vécu vieille et abandonnée, dans ces rues si misérables ! j’aurais erré dans les ténèbres ! j’aurais vu le jour se lever sur ces murailles blanchies, je me serais souvenue que jadis se même soleil brillait dans ma chambre et me réveillait jeune et… Oui, j’aurais fait cela, pour la sauver ! »

Elle se laissa retomber au milieu des pierres, et, les saisissant à deux mains dans son angoisse, elle semblait vouloir les broyer. À chaque instant elle changeait de posture : tantôt elle raidissait ses bras amaigris ; tantôt elle les tordait devant sa tête pour échapper au peu de jour dont elle avait honte ; tantôt elle penchait son front vers la terre comme s’il était trop lourd pour elle, sous le poids de tant de douloureux souvenirs.

« Que voulez-vous que je devienne ? dit-elle enfin, luttant avec son désespoir. Comment pourrai-je continuer à vivre ainsi, moi qui porte avec moi la malédiction de moi-même, moi qui ne suis qu’une honte vivante pour tout ce qui m’approche ? » Tout à coup elle se tourna vers mon compagnon. « Foulez-moi aux pieds, tuez-moi ! Quand elle était encore votre orgueil, vous auriez cru que je lui faisais du mal en la coudoyant dans la rue. Mais à quoi bon ! vous ne me croirez pas… et pourquoi croiriez-vous une seule des paroles qui sortent de la bouche d’une misérable comme moi ? Vous rougiriez de honte, même en ce moment, si elle échangeait une parole avec moi. Je ne me plains pas. Je ne dis pas que nous soyons semblables, elle et moi, je sais qu’il y a une grande… grande distance entre nous. Je dis seulement, en sentant tout le poids de mon crime et de ma misère, que je lui suis reconnaissante du fond du cœur, et que je l’aime. Oh ! ne croyez pas que je sois devenue incapable d’aimer ! Rejetez-moi comme le monde me rejette ! Tuez-moi, pour me punir de l’avoir recherchée et connue, criminelle comme je suis, mais ne pensez pas cela de moi ! »

Pendant qu’elle lui adressait ses supplications, il la regardait l’âme navrée. Quand elle se tut, il la releva doucement.

« Marthe, dit-il, Dieu me préserve de vous juger ! Dieu m’en préserve, moi plus que tout autre homme au monde ! Vous ne savez pas combien je suis changé. Enfin ! » Il s’arrêta un moment, puis il reprit : « Vous ne comprenez pas pourquoi M. Copperfield et moi nous désirons vous parler. Vous ne savez pas ce que nous voulons. Écoutez-moi ! »

Son influence sur elle fut complète. Elle resta devant lui, sans bouger, comme si elle craignait de rencontrer son regard, mais sa douleur exaltée devint muette.

Puisque vous avez entendu ce qui s’est passé entre maître Davy et moi, le soir où il neigeait si fort, vous savez que j’ai été (hélas ! où n’ai-je pas été ?…) chercher bien loin ma chère nièce. Ma chère nièce, répéta-t-il d’un ton ferme, car elle m’est plus chère aujourd’hui, Marthe, qu’elle ne l’a jamais été. »

Elle mit ses mains sur ses yeux, mais elle resta tranquille.

« J’ai entendu dire à Émilie, continua M. Peggotty, que vous étiez restée orpheline toute petite, et que pas un ami n’était venu remplacer vos parents. Peut-être si vous aviez eu un ami, tout rude et tout bourru qu’il pût être, vous auriez fini par l’aimer, peut-être seriez-vous devenue pour lui ce que ma nièce était pour moi. »

Elle tremblait en silence ; il l’enveloppa soigneusement de son châle, qu’elle avait laissé tomber.

« Je sais, dit-il, que si elle me revoyait une fois, elle me suivrait au bout du monde, mais aussi qu’elle fuirait au bout du monde pour éviter de me revoir. Elle n’a pas le droit de douter de mon amour, elle n’en doute pas ; non, elle n’en doute pas, répéta-t-il avec une calme certitude de la vérité de ses paroles, mais il y a de la honte entre nous, et c’est là ce qui nous sépare ! »

Il était évident, à la façon ferme et claire dont il parlait, qu’il avait étudié à fond chaque détail de cette question qui était tout pour lui.

« Nous croyons probable, reprit-il, maître Davy que voici et moi, qu’un jour elle dirigera vers Londres sa pauvre course égarée et solitaire. Nous croyons, maître Davy et moi, et nous tous, que vous êtes aussi innocente que l’enfant qui vient de naître de tout le mal qui lui est arrivé. Vous disiez qu’elle avait été bonne et douce pour vous. Que Dieu la bénisse, je le sais bien ! Je sais qu’elle a toujours été bonne pour tout le monde. Vous lui avez de la reconnaissance, et vous l’aimez. Aidez-nous à la retrouver, et que le ciel vous récompense ! »

Pour la première fois elle leva rapidement les yeux sur lui, comme si elle n’en pouvait croire ses oreilles.

« Vous voulez vous fier à moi ? demanda-t-elle avec étonnement et à voix basse.

– De tout notre cœur, dit M. Peggotty.

– Vous me permettez de lui parler si je la retrouve ; de lui donner un abri, si j’ai un abri à partager avec elle, et puis de venir, sans le lui dire, vous chercher pour vous amener auprès d’elle ? » demanda-t-elle vivement.

Nous répondîmes au même instant : « Oui ! »

Elle leva les yeux au ciel et déclara solennellement qu’elle se vouait à cette tâche, ardemment et fidèlement ; qu’elle ne l’abandonnerait pas, qu’elle ne s’en laisserait jamais distraire, tant qu’il y aurait une lueur d’espoir. Elle prit le ciel à témoin que, si elle chancelait dans son œuvre, elle consentait à être plus misérable et plus désespérée, si c’était possible, qu’elle ne l’avait été ce soir-là, au bord de cette rivière, et qu’elle renonçait à tout jamais à implorer le secours de Dieu ou des hommes !

Elle parlait à voix basse, sans se tourner de notre côté, comme si elle s’adressait au ciel qui était au-dessus de nous ; puis elle fixait de nouveau les yeux sur l’eau sombre.

Nous crûmes nécessaire de lui dire tout ce que nous savions, et je le lui racontai tout au long. Elle écoutait avec une grande attention, en changeant souvent de visage, mais dans toutes ses diverses expressions on lisait le même dessein. Parfois ses yeux se remplissaient de larmes, mais elle les réprimait à l’instant. Il semblait que son exaltation passée eût fait place à un calme profond.

Quand j’eus cessé de parler, elle demanda où elle pourrait venir nous chercher, si l’occasion s’en présentait. Un faible réverbère éclairait la route, j’écrivis nos deux adresses sur une feuille de mon agenda, je la lui remis, elle la cacha dans son sein. Je lui demandai où elle demeurait. Après un moment de silence, elle me dit qu’elle n’habitait pas longtemps le même endroit ; mieux valait peut-être ne pas le savoir.

M. Peggotty me suggéra, à voix basse, une pensée qui déjà m’était venue ; je tirai ma bourse, mais il me fut impossible de lui persuader d’accepter de l’argent, ni d’obtenir d’elle la promesse qu’elle y consentirait plus tard. Je lui représentai que, pour un homme de sa condition, M. Peggotty n’était pas pauvre, et que nous ne pouvions nous résoudre à la voir entreprendre une pareille tâche à l’aide de ses seules ressources. Elle fut inébranlable. M. Peggotty n’eut pas, auprès d’elle, plus de succès que moi ; elle le remercia avec reconnaissance, mais sans changer de résolution.

« Je trouverai de l’ouvrage, dit-elle, j’essayerai.

– Acceptez au moins, en attendant, notre assistance, lui disais-je.

– Je ne peux pas faire pour de l’argent ce que je vous ai promis, répondit-elle ; lors même que je mourrais de faim, je ne pourrais l’accepter. Me donner de l’argent, ce serait me retirer votre confiance, m’enlever le but auquel je veux tendre, me priver de la seule chose au monde qui puisse m’empêcher de me jeter dans cette rivière.

– Au nom du grand Juge, devant lequel nous paraîtrons tous un jour, bannissez cette terrible idée. Nous pouvons tous faire du bien en ce monde, si nous le voulons seulement. »

Elle tremblait, son visage était plus pâle, lorsqu’elle répondit :

« Peut-être avez-vous reçu d’en haut la mission de sauver une misérable créature. Je n’ose le croire, je ne mérite pas cette grâce. Si je parvenais à faire un peu de bien, je pourrais commencer à espérer ; mais jusqu’ici ma conduite n’a été que mauvaise. Pour la première fois, depuis bien longtemps, je désire de vivre pour me dévouer à l’œuvre que vous m’avez donnée à faire. Je n’en sais pas davantage, et je n’en peux rien dire de plus. »

Elle retint ses larmes qui recommençaient à couler, et, avançant vers M. Peggotty sa main tremblante, elle le toucha comme s’il possédait quelque vertu bienfaisante, puis elle s’éloigna sur la route solitaire. Elle avait été malade ; on le voyait à son maigre et pâle visage, à ses yeux enfoncés qui révélaient de longues souffrances et de cruelles privations.

Nous la suivîmes de loin, jusqu’à ce que nous fussions de retour au milieu des quartiers populeux. J’avais une confiance si absolue dans ses promesses, que j’insinuai à M. Peggotty qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas aller plus loin ; elle croirait que nous voulions la surveiller. Il fut de mon avis, et laissant Marthe suivre sa route, nous nous dirigeâmes vers Highgate. Il m’accompagna quelque temps encore, et lorsque nous nous séparâmes, en priant Dieu de bénir ce nouvel effort, il y avait dans sa voix une tendre compassion bien facile à comprendre.

Il était minuit quand j’arrivai chez moi. J’allais rentrer, et j’écoutais le son des cloches de Saint-Paul qui venait jusqu’à moi au milieu du bruit des horloges de la ville, lorsque je remarquai avec surprise que la porte du cottage de ma tante était ouverte et qu’on apercevait une faible lueur devant la maison.

Je m’imaginai que ma tante avait repris quelqu’une de ses terreurs d’autrefois, et qu’elle observait au loin les progrès d’un incendie imaginaire ; je m’avançai donc pour lui parler. Quel ne fut pas mon étonnement quand je vis un homme debout dans son petit jardin !

Il tenait à la main une bouteille et un verre et était occupé à boire. Je m’arrêtai au milieu des arbres, et, à la lueur de la lune qui paraissait à travers les nuages, je reconnus l’homme que j’avais rencontré une fois avec ma tante dans les rues de la cité, après avoir cru longtemps auparavant que cet être fantastique n’était qu’une hallucination de plus du pauvre cerveau de M. Dick.

Il mangeait et buvait de bon appétit, et en même temps il observait curieusement le cottage, comme si c’était la première fois qu’il l’eût vu. Il se baissa pour poser la bouteille sur le gazon, puis regarda autour de lui d’un œil inquiet, comme un homme pressé de s’éloigner.

La lumière du corridor s’obscurcit un moment, quand ma tante passa devant. Elle paraissait agitée, et j’entendis qu’elle lui mettait de l’argent dans la main.

« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de cela ? demanda-t-il ?

– Je ne peux pas vous en donner plus, répondit ma tante.

– Alors je ne m’en vais pas, dit-il ; tenez ! reprenez ça.

– Méchant homme, reprit ma tante avec une vive émotion, comment pouvez-vous me traiter ainsi ? Mais je suis bien bonne de vous le demander. C’est parce que vous connaissez ma faiblesse ! Si je voulais me débarrasser à tout jamais de vos visites, je n’aurais qu’à vous abandonner au sort que vous méritez !

– Eh bien ! pourquoi ne pas m’abandonner au sort que je mérite ?

– Et c’est vous qui me faites cette question ! reprit ma tante. Il faut que vous ayez bien peu de cœur. »

Il restait là à faire sonner en rechignant l’argent dans sa main, et à secouer la tête d’un air mécontent ; enfin :

« C’est tout ce que vous voulez me donner ? dit-il.

– C’est tout ce que je peux vous donner, dit ma tante. Vous savez que j’ai fait des pertes, je suis plus pauvre que je n’étais. Je vous l’ai dit. Maintenant que vous avez ce que vous vouliez, pourquoi me faites-vous le chagrin de rester près de moi un instant de plus et de me montrer ce que vous êtes devenu ?

– Je suis devenu bien misérable, répondit-il. Je vis comme un hibou.

– Vous m’avez dépouillée de tout ce que je possédais, dit ma tante, vous m’avez, pendant de longues années, endurci le cœur. Vous m’avez traitée de la manière la plus perfide, la plus ingrate, la plus cruelle. Allez, et repentez-vous ; n’ajoutez pas de nouveaux torts à tous les torts que vous vous êtes déjà donnés avec moi.

– Voyez-vous ! reprit-il. Tout cela est très-joli, ma foi ! Enfin ! puisqu’il faut que je m’en accommode pour le quart d’heure !… »

En dépit de lui-même, il parut honteux des larmes de ma tante et sortit en tapinois du jardin. Je m’avançai rapidement, comme si je venais d’arriver, et je le rencontrai qui s’éloignait. Nous nous jetâmes un coup d’œil peu amical.

« Ma tante, dis-je vivement, voilà donc encore cet homme qui vient vous faire peur ? Laissez-moi lui parler. Qui est-ce ?

– Mon enfant ! répondit-elle en me prenant le bras, entrez et ne me parlez pas, de dix minutes d’ici. »

Nous nous assîmes dans son petit salon. Elle s’abrita derrière son vieil écran vert, qui était vissé au dos d’une chaise, et, pendant un quart d’heure environ, je la vis s’essuyer souvent les yeux. Puis elle se leva et vint s’asseoir à côté de moi.

« Trot, me dit-elle avec calme, c’est mon mari.

– Votre mari, ma tante ? je croyais qu’il était mort !

– Il est mort pour moi, répondit ma tante, mais il vit. »

J’étais muet d’étonnement.

« Betsy Trotwood n’a pas l’air très-propre à se laisser séduire par une tendre passion, dit-elle avec tranquillité ; mais il y a eu un temps, Trot, où elle avait mis en cet homme sa confiance tout entière ; un temps, Trot, où elle l’aimait sincèrement, et où elle n’aurait reculé devant aucune preuve d’attachement et d’affection. Il l’en a récompensée en mangeant sa fortune et en lui brisant le cœur. Alors elle a pour toujours enterré toute espèce de sensibilité, une bonne fois et à tout jamais, dans un tombeau dont elle a creusé, comblé et aplani la fosse.

– Ma chère, ma bonne tante !

– J’ai été généreuse envers lui, continua-t-elle, en posant sa main sur les miennes. Je puis le dire maintenant, Trot, j’ai été généreuse envers lui. Il avait été si cruel pour moi que j’aurais pu obtenir une séparation très-profitable à mes intérêts : je ne l’ai pas voulu. Il a dissipé en un clin d’œil tout ce que je lui avais donné, il est tombé plus bas de jour en jour : je ne sais pas s’il n’a pas épousé une autre femme, c’est devenu un aventurier, un joueur, un fripon. Vous venez de le voir tel qu’il est aujourd’hui, mais c’était un bien bel homme lorsque je l’ai épousé, dit ma tante, dont la voix contenait encore quelque trace de son admiration passée, et, pauvre folle que j’étais, je le croyais l’honneur incarné. »

Elle me serra la main et secoua la tête.

« Il n’est plus rien pour moi maintenant, Trot, il est moins que rien. Mais, plutôt que de le voir punir pour ses fautes (ce qui lui arriverait infailliblement s’il séjournait dans ce pays), je lui donne de temps à autre plus que je ne puis, à condition qu’il s’éloigne. J’étais folle quand je l’ai épousé, et je suis encore si incorrigible que je ne voudrais pas voir maltraiter l’homme sur lequel j’ai pu me faire une fois de si bizarres illusions, car je croyais en lui, Trot, de toute mon âme. »

Ma tante poussa un profond soupir, puis elle lissa soigneusement avec sa main les plis de sa robe.

« Voilà ! mon ami, dit-elle. Maintenant vous savez tout, le commencement, le milieu et la fin. Nous n’en parlerons plus ; et, bien entendu, vous n’en ouvrirez la bouche à personne. C’est l’histoire de mes sottises, Trot, gardons-la pour nous ! »