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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 28. Il faut que M. Micawber jette le gant à la société
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Jusqu’au jour où je devais recevoir les vieux amis que j’avais retrouvés, je vécus de Dora et de café. Mon appétit souffrait de l’ardeur de mon amour et j’en étais bien aise, car il me semblait que j’aurais commis un acte de perfidie envers Dora, si j’avais pu manger mon dîner avec plaisir comme à l’ordinaire. J’avais beau marcher tout le jour, l’exercice ne produisait pas ses conséquences naturelles, attendu que le désappointement détruisait l’effet du grand air. Et puis, il faut tout dire, j’ai des doutes trop justifiés par l’amère expérience que j’acquis à cette époque de ma vie, sur la question de savoir si un être humain, soumis à la perpétuelle torture d’avoir des bottes trop étroites, peut être sensible aux jouissances de la nourriture animale. Je crois qu’il faut d’abord que les extrémités soient libres avant que l’estomac puisse agir lui-même avec vigueur.

Je ne renouvelai pas, à l’occasion de cette petite réunion d’amis, les grands préparatifs que j’avais faits naguère. Je me procurai seulement une paire de soles, un petit gigot de mouton et un pâté de pigeons. Mistress Crupp se révolta à la première proposition que je lui fis timidement de faire cuire le poisson et le mouton ; elle me dit avec un sentiment profond de dignité blessée :

« Non, non, monsieur ! vous ne me demanderez pas une chose pareille. Vous me connaissez trop bien pour supposer que je sois capable de faire quelque chose qui répugne à mes sentiments. »

Mais à la fin il y eut un compromis, et mistress Crupp consentit à accomplir cette grande entreprise, à condition que je dînerais dehors, après cela, pendant quinze jours.

Je remarquerai ici que la tyrannie de mistress Crupp me causait des souffrances indicibles. Je n’ai jamais eu si grand’peur de personne. Nous passions notre vie à faire ensemble des compromis. Si j’hésitais, elle était saisie à l’instant de ce mal extraordinaire qui se tenait en embuscade dans quelque coin de son tempérament, prêt à saisir le moindre prétexte pour mettre sa vie en péril. Si je sonnais avec impatience, après une demi-douzaine de coups de sonnette modestes et sans effet, quand elle apparaissait, ce qui n’arrivait pas toujours, c’était d’un air de reproche ; elle tombait essoufflée sur une chaise près de la porte, appuyait la main sur son sein nankin, et se trouvait tellement indisposée, que j’étais bien heureux de me débarrasser d’elle au prix de mon eau-de-vie ou de tout autre sacrifice. Si je trouvais mauvais qu’elle n’eût pas encore fait mon lit à cinq heures de l’après-midi, ce que je persiste à regarder comme un arrangement incommode, un seul geste de la main vers cette région nankin de sa sensibilité blessée me mettait à l’instant dans la nécessité de balbutier des excuses. En un mot, j’étais prêt à faire toutes les concessions que l’honneur ne réprouvait pas, plutôt que d’offenser mistress Crupp. Elle était la terreur de ma vie.

J’achetai une servante d’occasion pour ce dîner, au lieu de prendre de nouveau le jeune homme bien adroit, contre lequel j’avais conçu quelques préjugés depuis que je l’avais rencontré un dimanche matin dans la Strand revêtu d’un gilet qui ressemblait étonnamment à l’un des miens qui me manquait depuis le jour où il avait servi chez moi. Quant à « la jeune personne, » elle fut invitée à se borner à apporter les plats et à se retirer ensuite hors de l’antichambre, sur le palier, d’où on ne pourrait l’entendre renifler, comme elle en avait l’habitude. C’était d’ailleurs le moyen d’éviter qu’elle pût fouler aux pieds les assiettes dans sa retraite précipitée.

Je préparai les matériaux nécessaires pour un bol de punch dont je comptais confier la composition à M. Micawber ; je me procurai une bouteille d’eau de lavande, deux bougies, un paquet d’épingles mélangées et une pelote que je plaçai sur ma toilette, pour aider aux soins de toilette de mistress Micawber. Je fis allumer du feu dans ma chambre à coucher pour l’agrément de mistress Micawber, puis, ayant mis le couvert moi-même, j’attendis avec calme l’effet de mes préparatifs.

À l’heure dite, mes trois invités arrivèrent ensemble, le col de chemise de M. Micawber était plus grand qu’à l’ordinaire, et il avait mis un ruban neuf à son lorgnon. Mistress Micawber avait enveloppé son bonnet dans un papier gris : Traddles portait le paquet et donnait le bras à mistress Micawber. Ils furent tous enchantés de mon appartement. Quand je conduisis mistress Micawber devant ma toilette, et qu’elle vit les préparatifs que j’avais faits en son honneur, elle en fut dans un tel ravissement qu’elle appela M. Micawber.

« Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, c’est tout à fait du luxe. C’est une prodigalité qui me rappelle le temps où je vivais dans le célibat, et où mistress Micawber n’avait pas encore été sollicitée d’aller déposer sa foi sur l’autel de l’hyménée.

– Il veut dire sollicitée par lui, monsieur Copperfield, dit mistress Micawber d’un ton malin, il ne peut pas parler pour les autres.

– Ma chère, repartit M. Micawber avec un sérieux soudain, je n’ai aucun désir de parler pour les autres. Je sais trop bien que, lorsque dans les arrêts impénétrables du Destin vous m’avez été réservée, vous étiez peut-être réservée à un homme destiné, après de longs combats, à devenir enfin victime d’un embarras pécuniaire compliqué. Je comprends votre allusion, mon amie. Je la regrette, mais je vous la pardonne.

– Micawber ! s’écria mistress Micawber en pleurant, ai-je donc mérité d’être traitée ainsi ? moi qui ne vous ai jamais abandonné, qui ne vous abandonnerai jamais !

– Mon amour, dit M. Micawber très-ému, vous me pardonnerez, et notre ancien ami Copperfield me pardonnera aussi, j’en suis sûr, une susceptibilité momentanée causée par les blessures que vient de rouvrir une collision récente avec le séide du pouvoir, en d’autres termes, avec un misérable rat-de-cave attaché au service des eaux, et j’espère que vous plaindrez, sans le condamner, cet excès de sensibilité. »

Là-dessus M. Micawber embrassa mistress Micawber, me serra la main, et je conclus de l’allusion qu’il venait de faire qu’on lui avait supprimé l’eau de la ville, faute par lui de payer ce qu’il devait de taxe à la Compagnie.

Pour détourner ses pensées de ce sujet mélancolique, j’appris à M. Micawber que je comptais sur lui pour faire un bol de punch, et je lui montrai les citrons. Son abattement, pour ne pas dire son désespoir, disparut en un moment. Je n’ai jamais vu un homme jouir du parfum de l’écorce de citron, du sucre, de l’odeur du rhum et de la vapeur de l’eau bouillante comme M. Micawber ce jour-là. C’était plaisir de voir son visage resplendir au milieu du nuage formé par ces évaporations délicates, tandis qu’il mêlait, qu’il remuait, qu’il goûtait, qu’il avait l’air enfin, au lieu de préparer du punch, de s’occuper à faire une fortune considérable, qui devait enrichir sa famille de génération en génération. Quant à mistress Micawber, je ne sais si ce fut l’effet du bonnet ou de l’eau de lavande, ou des épingles, ou du feu, ou des bougies, mais elle sortit de ma chambre charmante, par comparaison, et surtout gaie comme un pinson.

Je suppose, je n’ai jamais osé le demander, mais je suppose, qu’après avoir frit les soles, mistress Crupp se trouva mal, parce que le dîner s’arrêta là. Le gigot arriva, tout rouge à l’intérieur et très-pâle à l’extérieur, sans compter qu’il était couvert d’une substance étrangère de nature poudreuse qui semblait indiquer qu’il était tombé dans les cendres de la fameuse cheminée de la cuisine. Peut-être le jus nous aurait-il fourni là-dessus quelques renseignements, mais il n’y en avait pas ; « la jeune personne » l’avait répandu tout entier sur l’escalier, où il formait une longue traînée, qui, soit dit en passant, resta là tant qu’elle voulut, sans être dérangée. Le pâté de pigeons n’avait pas trop mauvaise mine, mais c’était un pâté trompeur ; la croûte en ressemblait à ces têtes désespérantes pour le phrénologue, pleines de bosses et d’éminences, sous lesquelles il n’y a rien de particulier. En un mot, le banquet fit fiasco, et j’aurais été très-malheureux (de mon peu de succès, veux-je dire, car je l’étais toujours en songeant à Dora) si je n’avais été récréé par la bonne humeur de mes hôtes et par une idée lumineuse de M. Micawber.

« Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, il arrive des accidents dans les maisons les mieux tenues, mais dans les ménages qui ne sont pas gouvernés par cette influence souveraine qui sanctifie et rehausse le… la…, en un mot, par l’influence de la femme revêtue du saint caractère de l’épouse, on peut les attendre à coup sûr, et il faut savoir les supporter avec philosophie. Si vous me permettiez de vous faire remarquer qu’il y a peu de comestibles qui vaillent mieux dans leur genre qu’une grillade, je vous dirais qu’avec la division du travail, nous pourrions arriver à un excellent résultat de cette nature, si la jeune personne qui vous sert pouvait seulement nous procurer un gril ; je vous réponds qu’alors ce petit malheur serait bientôt réparé. »

Il y avait dans l’office un gril sur lequel on faisait cuire, tous les matins, ma tranche de lard : on l’apporta en un clin d’œil et on s’appliqua à l’instant à mettre à exécution l’idée de M. Micawber. La division du travail qu’il avait conçue s’accomplissait ainsi : Traddles coupait le mouton par tranches, M. Micawber, qui avait un grand talent pour toutes les choses de ce genre, les couvrait de poivre, de sel et de moutarde ; je les plaçais sur le gril, je les retournais avec une fourchette, puis je les enlevais sous la direction de M. Micawber, pendant que mistress Micawber faisait chauffer et remuait constamment de la sauce aux champignons dans une petite écuelle. Quand nous eûmes assez de tranches pour commencer, nous tombâmes dessus avec nos manches encore retroussées et une nouvelle série de grillades devant le feu, partageant notre attention entre le mouton en activité de service sur nos assiettes et celui qui cuisait encore.

La nouveauté de ces opérations culinaires, leur excellence, l’activité qu’elles exigeaient, la nécessité de se lever à tout moment pour regarder les tranches qui étaient devant le feu et de se rasseoir à tout moment pour les dévorer à mesure qu’elles sortaient du gril, tout chaud tout bouillant ; nos teints animés par notre ardeur et par celle du feu, tout cela nous amusait tant, qu’au milieu de nos rires folâtres et de nos extases gastronomiques, il ne resta bientôt plus du gigot que l’os ; mon appétit avait reparu d’une manière merveilleuse. Je suis honteux de le dire, mais je crois en vérité, que j’oubliai Dora un moment, un tout petit moment ; je suis convaincu que M. et mistress Micawber n’auraient pas trouvé la fête plus réjouissante quand ils auraient vendu un lit pour la payer. Traddles riait, mangeait et travaillait avec le même entrain, et nous en faisions tous autant. Jamais vous n’avez vu succès plus complet.

Nous étions donc au comble du bonheur et nous travaillions, chacun dans notre département respectif, à amener la dernière grillade à un degré de perfection qui pût couronner la fête, quand je m’aperçus qu’un étranger était entré dans la chambre ; et mes yeux rencontrèrent ceux du grave Littimer qui se tenait devant moi, le chapeau à la main.

« Qu’y a-t-il donc ? demandai-je involontairement.

– Je vous demande pardon, monsieur ; on m’avait dit d’entrer. Mon maître n’est-il pas ici, monsieur ?

– Non.

– Vous ne l’avez pas vu, monsieur ?

– Non, est-ce que vous n’étiez pas avec lui ?

– Pas pour le moment, monsieur.

– Vous a-t-il dit que vous le trouveriez ici ?

– Pas précisément, monsieur, mais je pense qu’il y viendra demain, puisqu’il n’est pas venu aujourd’hui.

– Vient-il d’Oxford ?

– Si monsieur voulait bien s’asseoir, continua-t-il avec respect, je lui demanderais la permission de le remplacer pour le moment. » Là-dessus il prit la fourchette sans que je fisse aucune résistance, et il se pencha sur le gril comme s’il concentrait toute son attention sur cette opération délicate.

L’arrivée de Steerforth ne nous aurait pas beaucoup dérangés ; mais nous fûmes en un instant complètement humiliés et découragés par la présence de son respectable serviteur. M. Micawber se laissa glisser sur sa chaise, en chantonnant un air pour montrer qu’il était parfaitement à son aise. Le manche d’une fourchette qu’il avait cachée précipitamment dans son gilet passait encore au travers, comme s’il venait de se poignarder. Mistress Micawber enfila ses gante bruns et prit un air de langueur élégante. Traddles passa ses mains graisseuses dans ses cheveux, qu’il hérissa complètement, et regarda la nappe d’un air de confusion. Quant à moi, je n’étais plus qu’un baby à ma propre table, et j’osais à peine jeter un regard sur ce respectable phénomène qui arrivait je ne sais d’où pour mettre ma maison en ordre.

Cependant, il retira le mouton du gril et en offrit gravement à tout le monde à la ronde. On accepta, mais nous avions tous perdu l’appétit, et nous ne fîmes plus que semblant de manger. En nous voyant repousser nos assiettes, il les enleva sans bruit et mit le fromage sur la table. Il l’enleva ensuite quand on eut fini, desservit, entassa les assiettes sur la servante, nous donna des petits verres, plaça le vin sur la table, et de son propre mouvement roula la servante dans l’office. Tout cela fut exécuté dans la perfection et sans qu’il levât seulement les yeux, uniquement occupé, à ce qu’il semblait, de son affaire. Mais lorsqu’il tournait les talons, je voyais, rien qu’à ses coudes, qu’ils exprimaient hautement sa ferme conviction que j’étais extrêmement jeune.

« Voulez-vous que je fasse encore quelque chose, monsieur ?

– Je vous remercie, lut dis-je. Mais vous allez dîner aussi ?

– Non, monsieur, je vous suis bien obligé.

– M. Steerforth vient-il d’Oxford ?

– Pardon, monsieur ?

– Je demande si M. Steerforth vient d’Oxford ?

– Je pense qu’il sera ici demain, monsieur. Je croyais même le trouver chez vous aujourd’hui. C’est sans doute moi, monsieur, qui me serai trompé.

– Si vous le voyez avant moi…

– Je demande pardon à monsieur, mais je ne pense pas le voir avant monsieur.

– Dans le cas où vous le verriez, dites-lui que je suis bien fâché qu’il ne soit pas venu ici aujourd’hui, parce qu’il y aurait trouvé un de ses anciens camarades.

– Vraiment, monsieur ? » et il partagea son salut entre moi et Traddles auquel il jeta un coup d’œil.

Il prenait sans bruit le chemin de la porte, lorsque, faisant un effort désespéré pour lui dire enfin quelque chose d’un ton simple et naturel, ce qui lui était pas encore arrivé, je lui dis :

« Eh ! Littimer !

– Monsieur !

– Êtes-vous resté longtemps à Yarmouth cette fois ?

– Pas très-longtemps, monsieur.

– Vous avez vu achever le bateau ?

– Oui, monsieur, j’étais resté pour voir achever le bateau.

– Je le sais. (Il leva les yeux sur moi d’un air de respect.) M. Steerforth ne l’a pas encore vu, je pense ?

– Je ne puis pas vous dire, monsieur. Je pense… mais je ne puis réellement pas dire… je souhaite le bonsoir à monsieur. »

Il comprit tous les assistants dans le salut respectueux qui suivit ces mots, puis il disparut. Mes hôtes semblèrent respirer plus librement après son départ, et quant à moi, je me sentis on ne peut plus soulagé, car, outre la contrainte que m’inspirait toujours l’étrange conviction où j’étais que mes moyens étaient paralysés devant cet homme, ma conscience était troublée de l’idée que j’avais pris son maître en défiance, et je ne pouvais réprimer une certaine crainte vague qu’il ne s’en fût aperçu. Comment se faisait-il qu’ayant si peu de choses à cacher, je tremblais toujours que cet homme ne vînt à deviner mon secret.

M. Micawber me tira de mes réflexions auxquelles se mêlait une certaine crainte mêlée de remords, de voir Steerforth apparaître lui-même, en donnant les plus grands éloges à Littimer absent, comme étant un très-respectable garçon et un excellent domestique. Il est bon de remarquer que M. Micawber avait pris sa grande part du salut fait à la compagnie, et qu’il l’avait reçu avec une condescendance infinie.

« Mais le punch, mon cher Copperfield, dit M. Micawber en le goûtant, est comme le vent et la marée, il n’attend personne. Ah ! sentez-vous son parfum ? il est pour le moment fort à point. Mon amour, voulez-vous nous donner votre avis ? »

Mistress Micawber déclara qu’il était excellent. « Alors, dit M. Micawber, je vais boire, si notre ami Copperfield veut bien me permettre de prendre cette liberté, … je vais boire au temps où mon ami Copperfield et moi nous étions plus jeunes, et où nous luttions côte à côte contre les difficultés de ce monde pour percer chacun de notre côté. Je puis dire de moi et de Copperfield, comme nous l’avons souvent chanté ensemble :

Nous avons battu la campagne
Pour y cueillir le bouton d’or,

tout cela au figuré, bien entendu. Je ne sais pas bien, dit M. Micawber avec son ancien roulement dans la voix et cette manière indéfinissable de chercher quelque terme élégant, ce que c’est que ces boutons d’or de la chansonnette, mais je ne doute pas que nous ne les eussions souvent cueillis, Copperfield et moi, si cela avait été possible. »

M. Micawber, en parlant ainsi, but un coup. Nous fîmes tous de même. Traddles était évidemment plongé dans l’étonnement et se demandait à quelle époque lointaine M. Micawber avait pu m’avoir pour compagnon dans cette grande lutte du monde, où nous avions combattu côte à côte.

« Ah ! dit M. Micawber en s’éclaircissant le gosier, et doublement échauffé par le punch et par le feu, ma chère, un second verre ? »

Mistress Micawber dit qu’elle n’en voulait qu’une goutte, mais nous ne voulûmes pas entendre parler de cela, et on lui en versa un plein verre.

« Comme nous sommes ici entre nous, monsieur Copperfield, dit mistress Micawber en buvant son punch à petites gorgées, puisque M. Traddles est de la maison, je voudrais bien avoir votre opinion sur l’avenir de M. Micawber. Le commerce des grains, continua-t-elle d’un ton sérieux, peut être un commerce distingué, mais il n’est pas productif. Des commissions qui rapportent deux shillings et neuf pence en quinze jours ne peuvent pas, quelque modeste que soit notre ambition, être considérées comme une bonne affaire. »

Nous convînmes tous de cette vérité.

« Ainsi donc, dit mistress Micawber qui se piquait d’avoir l’esprit positif et de corriger par son bon sens l’imagination de M. Micawber un peu sujette à caution, je me pose cette question : Si on ne peut pas compter sur les grains, à quelle partie s’adresser ? Au charbon ? pas davantage. Nous avons déjà tourné notre attention de ce côté, d’après l’avis de ma famille, et nous n’y avons trouvé que des déceptions. »

M. Micawber, les deux mains dans ses poches, s’enfonça dans son fauteuil, et nous regarda de côté avec un signe de tête comme pour nous dire qu’il était impossible d’exposer plus clairement la situation.

« Les articles blé et charbon, dit mistress Micawber avec un sérieux de discussion de plus en plus prononcé, étant donc également écartés, monsieur Copperfield, je regarde naturellement autour de moi, et je me dis : Quelle est la situation dans laquelle un homme possédant les talents de M. Micawber aurait le plus de chance de succès ? J’exclus d’abord toute entreprise de commission, parce que la commission ne présente pas de certitude, et je suis convaincue que la certitude est ce qui convient le mieux au caractère particulier de M. Micawber. »

Traddles et moi nous exprimâmes par un murmure bien senti, que cette appréciation du caractère de M. Micawber était fondée sur les faits, et lui faisait le plus grand honneur.

« Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que je pense depuis longtemps que la partie de la brasserie est particulièrement adaptée aux dispositions de M. Micawber. Voyez Barclay et Perkins ! Voyez Truman, Hanbury et Buxton ! C’est sur cette vaste échelle que les facultés de M. Micawber, je le sais mieux que personne, sont faites pour briller dans tout leur éclat, et les profits, me dit-on, sont É…NOR…MES ! Mais comme M. Micawber ne peut pénétrer dans ces établissements, qu’on refuse même de répondre aux lettres dans lesquelles il offre ses services pour occuper une position inférieure, à quoi sert de revenir sur cette idée ? À rien. Je puis avoir personnellement la conviction que les manières de M. Micawber…

– Allons ! en vérité, ma chère, dit M. Micawber l’interrompant par modestie.

– Mon ami, taisez-vous, dit mistress Micawber en posant son gant brun sur le bras de son mari. Je puis, monsieur Copperfield, avoir personnellement la conviction que les manières de M. Micawber seraient particulièrement convenables dans une maison de banque ; je puis me dire que, si j’avais de l’argent placé dans une maison de banque, les manières de M. Micawber, comme représentant de cette maison, m’inspireraient toute confiance, et pourraient contribuer à étendre les relations de cette banque. Mais si toutes les maisons de banque refusent d’ouvrir cette carrière aux talents de M. Micawber et rejettent avec mépris l’offre de ses services, à quoi sert de revenir sur cette idée ? À rien. Quant à fonder une maison de banque, je puis dire qu’il y a des membres de ma famille qui, s’il leur convenait de placer leur argent entre les mains de M. Micawber, auraient bientôt créé pour lui un établissement de ce genre. Mais s’il ne leur convient pas de mettre cet argent entre les mains de M. Micawber, ce qui est précisément le cas, à quoi sert d’y penser ? Je conclus donc que nous ne sommes pas plus avancés qu’auparavant. »

Je secouai la tête et ne pus m’empêcher de dire : « Pas le moins du monde. » Traddles secoua aussi la tête et répéta : « Pas le moins du monde. »

« Savez-vous ce que je conclus de tout ceci ? reprit mistress Micawber avec le même talent d’exposition pour mettre clairement à jour une situation. Savez-vous quelle est, mon cher monsieur Copperfield, la conclusion à laquelle je suis amenée d’une manière irrésistible ? La voici, vous me direz si j’ai tort : c’est qu’il faut pourtant que nous vivions.

– Pas du tout, répondis-je, vous n’avez pas tort, et Traddles répondit : « Pas du tout. » J’ajoutai ensuite gravement tout seul : Il n’y a pas là d’alternative, il faut vivre ou mourir.

– Justement, repartit mistress Micawber ; c’est précisément cela. Et le fait est, mon cher monsieur Copperfield, que nous ne pouvons pas vivre, à moins que les circonstances actuelles ne viennent à changer complètement. Je suis convaincue, et j’ai fait remarquer plusieurs fois à M. Micawber depuis quelque temps, que les bonnes chances n’arrivent pas toutes seules. Il faut, jusqu’à un certain point, y aider soi-même. Je puis me tromper, mais c’est mon opinion. »

Traddles applaudit hautement ainsi que moi.

« Très-bien ! dit mistress Micawber. Maintenant, qu’est-ce que je conseille ? Voilà M. Micawber, avec des facultés variées, de grands talents…

– Vraiment, ma chère… dit M. Micawber.

– Mon ami, permettez-moi de conclure. Voilà M. Micawber, avec des facultés très-variées, de grands talents, je pourrais ajouter du génie, mais on dirait peut-être que c’est parce que je suis sa femme… »

Ici Traddles et moi nous murmurâmes ensemble : « Non. »

« Et pourtant voilà M. Micawber sans position et sans emploi qui lui conviennent. Sur qui en retombe la responsabilité ? Évidemment sur la société. Voilà pourquoi je voudrais divulguer un fait aussi honteux, pour sommer hardiment la société de réparer ses torts. Il me semble, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber avec énergie, que M. Micawber n’a rien autre chose à faire que de jeter le gant à la société, et de dire positivement : « Voyons qui le ramassera ? Y a-t-il quelqu’un qui se présente ? »

Je m’aventurai à demander à mistress Micawber comment cela pourrait se faire.

« En mettant une réclame dans tous les journaux, dit mistress Micawber. Il me semble que M. Micawber se doit à lui-même, qu’il doit à sa famille, et je dirai même à la société qui l’a laissé de côté pendant si longtemps, de mettre une réclame dans tous les journaux, de décrire clairement sa personne et ses connaissances, en ajoutant : « À présent, c’est à vous à m’employer d’une manière lucrative : s’adresser, franco, à W. M., poste restante, Camden-Town. »

– Cette idée de mistress Micawber, mon cher Copperfield, dit M. Micawber, en rapprochant des deux côtés de son menton les coins de son col de chemise, et en me regardant du coin de l’œil, est en réalité le saut merveilleux auquel j’ai fait allusion, la dernière fois que j’ai eu le plaisir de vous voir.

– Les annonces coûtent cher d’insertion, me hasardai-je à dire avec quelque hésitation.

– Précisément, dit mistress Micawber toujours du même ton de logicien. Vous avez bien raison, mon cher monsieur Copperfield. J’ai fait la même observation à M. Micawber. C’est précisément pour cette raison que je crois que M. Micawber se doit à lui-même, comme je l’ai déjà dit, qu’il doit à sa famille et à la société de se procurer une certaine somme d’argent sur billet. »

M. Micawber s’appuya sur le dossier de sa chaise, joua quelque peu avec son lorgnon et regarda au plafond, mais il me sembla qu’il observait en même temps Traddles, qui regardait le feu.

« S’il ne se trouve pas un membre de ma famille qui ait assez de sentiments naturels pour… négocier ce billet, je crois qu’on emploie un autre mot dans les affaires pour exprimer ce que je veux dire. »

M. Micawber, les yeux toujours fixés sur le plafond, suggéra « escompter. »

« … Pour escompter ce billet, dit mistress Micawber, alors mon opinion est que M. Micawber fera bien d’aller dans la Cité, d’y porter ce billet chez les gens d’affaires, et d’en tirer ce qu’il pourra. Si les gens d’affaires obligent M. Micawber à quelque grand sacrifice, c’est une question entre eux et leur conscience. Mais cela ne m’empêche pas de regarder positivement cette opération comme un bon placement. J’encourage M. Micawber, mon cher monsieur Copperfield, à faire de même, à regarder cela comme un placement sûr, et à prendre son parti de tous les sacrifices qui pourront lui être imposés. »

Je m’imaginai, je ne sais pourquoi, que mistress Micawber faisait en cela preuve de désintéressement, et qu’elle n’écoutait que son dévouement pour son mari ; j’en murmurai même quelques chose à Traddles qui en fit autant, par imitation, toujours en regardant le feu.

« Je ne veux pas, dit mistress Micawber, en finissant son punch et en ramenant son écharpe sur ses épaules avant de se retirer dans ma chambre à coucher pour faire ses préparatifs de départ, je ne veux pas prolonger ces observations sur les affaires pécuniaires de M. Micawber, au coin de votre feu, mon cher monsieur Copperfield, et en présence de M. Traddles qui n’est pas, il est vrai, de nos amis depuis aussi longtemps que vous, mais ! que nous n’en considérons pas moins comme un des nôtres ; cependant je n’ai pu m’empêcher de vous mettre au courant de la conduite que je conseille à M. Micawber. Je sens que le temps est arrivé pour lui d’agir par lui-même et de revendiquer ses droits, et il me semble que c’est là le meilleur moyen. Je sais que je ne suis qu’une femme, et que le jugement des hommes est regardé, en général, comme plus compétent dans de pareilles questions, mais je ne puis oublier que, lorsque je demeurais chez papa et maman, papa avait l’habitude de dire : « Emma, avec son petit tempérament frêle, vous saisit une question aussi bien que qui que ce soit. » Je sais bien que papa me voyait avec les yeux d’un père, mais mon devoir, ma raison me défendent également de douter qu’il eût un grand discernement pour juger le caractère des gens. »

À ces mots mistress Micawber, résistant à toutes les prières, refusa d’assister à la consommation du reste du punch, et se retira dans ma chambre à coucher. Et réellement je me disais que c’était une noble femme, qu’elle aurait dû naître matrone romaine, pour accomplir toute sorte d’actions héroïques dans un temps de troubles politiques.

Dans l’ardeur de mon impression, je félicitai M. Micawber de la possession de ce trésor. Traddles aussi. M. Micawber nous tendit la main à tous deux, puis se couvrit le visage avec son mouchoir, qu’il ne savait pas apparemment aussi maculé de tabac ; il revint ensuite à son punch, avec la plus grande ardeur d’hilarité.

Il fut plein d’éloquence ; il nous donna à entendre qu’on revivait dans ses enfants, et que, sous le poids d’embarras pécuniaires, toute augmentation dans leur nombre était doublement bien venue. Il dit que mistress Micawber avait eu dernièrement quelques doutes sur ce point, mais qu’il les avait dissipés et l’avait rassurée. Quant à sa famille, tous ses membres étaient indignes d’elle, et leur manière de voir lui était fort indifférente, ils pouvaient aller au … je cite son expression même… au diable.

M. Micawber se lança ensuite dans un éloge pompeux de Traddles. Il dit que le caractère de Traddles était un composé de vertus solides, auxquelles lui (M. Micawber) ne pouvait pas prétendre, sans doute, mais qu’il pouvait au moins admirer, grâce au ciel. Il fit une allusion touchante à la jeune personne inconnue que Traddles avait honorée de son affection, et qui avait bien voulu honorer et enrichir Traddles de la sienne. M. Micawber porta sa santé, moi aussi. Traddles nous remercia tous les deux avec une simplicité et une franchise que j’eus le bon sens de trouver charmantes, en disant : « Je vous suis bien reconnaissant, je vous assure ; si vous saviez comme c’est une bonne fille ! »

M. Micawber, un moment après, fit allusion, avec beaucoup de délicatesse et de précaution, à l’état de mon cœur. Une assurance positive du contraire l’obligerait seule à renoncer, dit-il, à la conviction que son ami Copperfield aimait et était aimé. Après un moment de malaise et d’émotion, après avoir nié, rougi, balbutié, je dis, mon verre à la main : « Eh bien ! je porte la santé de D !… » ce qui enchanta et excita si fort M. Micawber qu’il courut, avec un verre de punch, dans ma chambre à coucher, pour que mistress Micawber pût boire à la santé de D… ce qu’elle fit avec enthousiasme, en criant d’une voix aiguë : « Écoutez ! écoutez ! mon cher monsieur Copperfield, je suis ravie, bravo ! » en tapant contre le mur, en guise d’applaudissements.

La conversation prit ensuite une tournure plus mondaine. M. Micawber nous dit qu’il trouvait Camden-Town fort incommode, et que la première chose qu’il comptait faire quand ses annonces lui auraient procuré quelque chose de satisfaisant, c’était de déménager. Il parla d’une maison à l’extrémité occidentale d’Oxford-Street donnant sur Hyde-Park, et sur laquelle il avait toujours jeté les yeux, mais il ne pensait pas pouvoir s’y installer immédiatement, parce qu’il faudrait un grand train de maison. Il était probable, que pendant un certain temps, il serait obligé de se contenter de la partie supérieure d’une maison, au-dessus de quelque magasin respectable, dans Piccadilly, par exemple : la situation serait agréable pour mistress Micawber, et en construisant un balcon, ou en élevant la maison d’un étage, ou en faisant quelque autre arrangement de ce genre, il serait possible de s’y loger d’une manière commode et convenable pendant quelques années. Quoi qu’il pût lui arriver, et quelle que dût être sa demeure, nous pouvions compter, ajouta-t-il, qu’il y aurait toujours une chambre pour Traddles et un couvert pour moi. Nous exprimâmes notre reconnaissance de ses bontés, et il nous demanda pardon de s’être lancé dans des détails de ménage ; c’était une disposition bien naturelle qu’il fallait excuser chez un homme à la veille d’entrer dans une vie nouvelle.

Mistress Micawber à ce moment tapa de nouveau à la muraille pour savoir si le thé était prêt, et interrompit ainsi notre conversation amicale. Elle nous versa le thé de la manière la plus aimable, et toutes les fois que je m’approchais d’elle pour apporter les tasses, ou pour faire circuler les tartines, elle me demandait tout bas si D. était blonde ou brune, si elle était grande ou petite, ou quelque détail de ce genre, et il me semble que cela ne me déplaisait pas. Après le thé, nous discutâmes une quantité de questions devant le feu, et mistress Micawber eut la bonté de nous chanter, d’une petite voix grêle (que je regardais autrefois, je m’en souviens, comme ce qu’on pouvait entendre de plus agréable), les ballades favorites du beau sergent blanc, et du petit Tafflin. M. Micawber nous dit que, lorsqu’il lui avait entendu chanter le Sergent blanc, la première fois qu’il l’avait vue sous le toit paternel, elle avait attiré son attention au plus haut point, mais que lorsqu’elle en était venue au petit Tafflin, il s’était juré à lui-même de posséder cette femme ou de mourir à la peine.

Il était à peu près dix heures et demie quand mistress Micawber se leva pour envelopper son bonnet dans le papier gris et remettre son chapeau. M. Micawber saisit le moment où Traddles endossait son paletot, pour me glisser une lettre dans la main, en me priant tout bas de la lire quand j’en aurais le temps. Je saisis, à mon tour, le moment où je tenais une bougie au-dessus de la rampe pour les éclairer, pendant que M. Micawber descendait le premier en conduisant mistress Micawber, et je retins Traddles qui les suivait déjà, le bonnet de cette dame à la main.

« Traddles, lui dis-je, M. Micawber n’a pas de mauvaises intentions, le pauvre homme, mais, si j’étais à votre place, je ne lui prêterais rien.

– Mon cher Copperfield, dit Traddles en souriant, je n’ai rien à prêter.

– Vous avez toujours votre nom, vous savez.

– Ah ! vous appelez cela quelque chose à prêter ? dit Traddles d’un air pensif.

– Certainement.

– Oh ! dit Traddles, oui, c’est bien sûr. Je vous suis très-obligé, Copperfield, mais j’ai peur de le lui avoir déjà prêté.

– Pour ce billet qui est un placement sûr ? demandais-je.

– Non, dit Traddles. Pas pour celui-là. C’est la première fois que j’en entends parler. Je pensais qu’il me proposerait peut-être de signer celui-là, en retournant à la maison. Le mien, c’est autre chose.

– J’espère qu’il n’y a pas de danger ?

– J’espère que non, dit Traddles : je ne le crois pas, parce qu’il m’a dit l’autre jour qu’il y avait pourvu. C’est l’expression de M. Micawber : « J’y ai pourvu. »

M. Micawber levant les yeux à ce moment, je n’eus que le temps de répéter mes recommandations au pauvre Traddles, qui me remercia et descendit. Mais en regardant l’air de bonne humeur avec lequel il portait le bonnet et donnait le bras à mistress Micawber, j’avais grand’peur qu’il ne se laissât livrer, pieds et poings liés, aux gens d’affaires.

Je revins au coin de mon feu, et je réfléchissais moitié gaiement moitié sérieusement, sur le caractère de M Micawber et sur nos anciennes relations, quand j’entendis quelqu’un monter rapidement. Je crus d’abord que c’était Traddles qui venait chercher quelque objet oublié par mistress Micawber, mais à mesure que le pas approchait, je le reconnus mieux ; le cœur me battait et le sang me montait au visage. C’était Steerforth.

Je n’oubliais jamais Agnès, et elle ne quittait jamais le sanctuaire (si je puis m’exprimer ainsi) qu’elle occupait dans mon esprit depuis le premier jour. Mais lorsqu’il entra, et que je le vis devant moi, me tendant la main, le nuage obscur qui l’enveloppait dans ma pensée se déchira pour faire place à une lumière brillante, et je me sentis honteux et confus d’avoir douté d’un ami si cher. Mon affection pour Agnès n’en souffrit point : je pensais toujours à elle comme à l’ange bienfaisant de ma vie ; mes reproches ne s’adressaient qu’à moi, et non pas à elle ; j’étais troublé de l’idée que j’avais fait injure à Steerforth, et j’aurais voulu l’expier, si j’avais su comment m’y prendre.

« Eh bien, Pâquerette, mon garçon, vous voilà muet ! dit Steerforth avec enjouement, en me serrant la main de la façon la plus amicale. Est-ce que je vous surprends au milieu d’un autre festin, sybarite que vous êtes. Je crois en vérité que les étudiants de Doctors’-Commons sont les jeunes gens les plus dissipés de Londres ; vous nous distancez joliment, nous autres, innocente jeunesse d’Oxford ! » Il promenait gaiement ses regards animés autour de la chambre, et vint s’asseoir sur le canapé en face de moi, à la place que mistress Micawber venait de quitter, puis il se mit à tisonner.

« J’étais si étonné au premier abord, lui dis-je en lui souhaitant la bienvenue avec toute la cordialité dont j’étais capable, que je n’avais plus la force de vous dire bonjour, Steerforth.

– Eh bien ! ma vue fait du bien aux yeux malades, comme disent les Écossais, répliqua Steerforth, et la vôtre produit le même effet, maintenant que vous êtes en pleine fleur, ma Pâquerette, comment allez-vous, monsieur Bacchanal ?

– Très-bien, répliquai-je, et je vous assure que je ne fête pas le moins du monde une bacchanale ce soir, quoique j’avoue que j’ai donné à dîner à trois personnes.

– Que je viens de rencontrer dans la rue, faisant tout haut votre éloge, dit Steerforth. Quel est donc celui de vos amis qui était en pantalon collant ? »

Je lui fis de mon mieux, en quelques mots, le portrait de M. Micawber, et il rit de tout son cœur, déclarant que c’était un homme à connaître, et qu’il entendait bien faire sa connaissance.

« Mais l’autre, lui dis-je à mon tour, notre autre ami ; devinez qui c’est.

– Dieu le sait peut-être, dit Steerforth, mais non pas moi. Ce n’est pas un fâcheux, j’espère ? Je me suis figuré qu’il avait un peu l’air ennuyeux !

– Traddles ! dis-je d’un ton de triomphe.

– Qui ça ? demanda Steerforth de son air insouciant.

– Est-ce que vous ne vous rappelez pas Traddles ? Traddles, qui couchait dans la même chambre que nous à Salem-House ?

– Ah ! c’est lui, dit Steerforth en frappant avec les pincettes un morceau de charbon placé sur le sommet du feu ? Est-il toujours aussi simple qu’autrefois ? Où donc l’avez-vous déterré ? »

Je fis de Traddles un éloge aussi pompeux que possible, car je sentais que Steerforth avait pour lui quelque dédain. Mais lui, écartant ce sujet avec un signe de tête et un sourire, se borna à remarquer qu’il ne serait pas fâché non plus de revoir notre ancien camarade, qui avait toujours été un drôle de corps, puis il me demanda si j’avais quelque chose à lui donner à manger. Pendant les intervalles de ce court dialogue qu’il soutenait avec une vivacité fébrile, il brisait les charbons avec les pincettes, d’un air contrarié. Je remarquai qu’il continuait, pendant que je tirais de mon armoire les débris du pâté de pigeons, et quelques autres restes du festin.

« Mais voilà un souper de roi, Pâquerette, s’écria-t-il, en sortant tout à coup de sa rêverie, et en s’asseyant près de la table. Je vais y faire honneur, car je viens de Yarmouth.

– Je croyais que vous étiez à Oxford, répliquai-je.

– Non, dit Steerforth, je viens de faire le métier de matelot, ce qui vaut mieux.

– Littimer est venu aujourd’hui ici pour demander si je vous avais vu, repris-je, et j’ai compris d’après ses paroles que vous étiez à Oxford, quoique je doive avouer, maintenant que j’y pense, qu’il ne m’en a pas dit un mot.

– Littimer est plus fou que je ne croyais, puisqu’il se donne la peine de me chercher, dit Steerforth, en versant gaiement un verre de vin, et en buvant à ma santé. Quant à vouloir deviner ce qu’il pense, vous serez plus habile que nous tous, Pâquerette, si vous en venez à bout.

– Vous avez bien raison, lui dis-je, en approchant ma chaise de la table… Ainsi donc vous avez été à Yarmouth, Steerforth, ajoutai-je dans mon impatience de savoir des nouvelles de nos connaissances. Y avez-vous passé longtemps ?

– Non, répliqua-t-il ; ce n’était qu’une petite fugue de huit jours à peu près.

– Et comment se porte-t-on là-bas ? Naturellement la petite Émilie n’est pas encore mariée ?

– Non, pas encore, cet événement doit se passer dans je ne sais combien de semaines ou de mois, l’un ou l’autre. Je ne les ai pas beaucoup vus. À propos, j’ai une lettre pour vous, ajouta-t-il en posant son couteau et sa fourchette qu’il avait maniés avec beaucoup d’ardeur, et en cherchant dans ses poches.

– De qui ?

– De votre vieille bonne, répliqua-t-il en tirant quelques papiers de la poche de son gilet. J. Steerforth, esq., doit à l’hôtel de la Bonne-Volonté… Ce n’est pas cela. Patience, je vais le trouver. Le vieux… je ne sais comment… est malade, c’est à propos de cela qu’elle vous écrit, je suppose.

– Barkis, vous voulez dire ?

– Oui ! répondit-il, en fouillant toujours dans ses poches, et en examinant ce qu’il y avait dedans. Tout est fini pour le pauvre Barkis, j’en ai peur. J’ai vu un petit apothicaire ou médecin, je ne sais lequel, qui a eu l’honneur d’amener Votre Majesté dans ce monde. Il m’a donné les détails les plus savants : mais en résumé son opinion est que le voiturier ne tardera pas à faire son dernier voyage. Mettez la main dans la poche de devant de mon paletot qui est là sur cette chaise, je crois que vous trouverez la lettre. L’avez-vous ?

– La voilà ! dis-je.

– Ah ! justement. »

La lettre était de Peggotty, elle était courte et un peu moins lisible qu’à l’ordinaire. Elle m’apprenait l’état désespéré de son mari, faisait allusion à ce qu’il était devenu un peu plus serré qu’autrefois, ce qu’elle regrettait surtout parce qu’elle ne pouvait pas lui donner à lui-même toutes les petites douceurs qu’elle voudrait. Elle ne disait pas un mot de ses fatigues et de ses veilles, mais elle ne tarissait pas en éloges sur son mari. Tout cela était dit avec une tendresse simple, honnête et naturelle, que je savais véritable, et la lettre finissait par ces mots : « tous mes respects à mon enfant chéri ! » L’enfant chéri c’était moi.

Pendant que je déchiffrais cette épître, Steerforth continuait de manger et de boire.

« C’est dommage, dit-il, quand j’eus fini, mais le soleil se couche tous les jours, et il meurt des gens à toute minute, il ne faut donc pas se tourmenter d’une chose qui est le lot commun de tout le monde. Si nous nous arrêtions chaque fois que nous entendons frapper du pied à quelque porte cette voyageuse qui ne s’arrête pas elle-même, nous ne ferions pas grand bruit dans ce monde. Non ! En avant ! par les mauvais chemins, s’il n’y en a pas d’autres, par les beaux chemins si cela se peut, mais en avant ! Sautons par-dessus tous les obstacles pour arriver au but !

– Quel but ? demandai-je.

– Celui pour lequel on s’est mis en route, répliqua-t-il : en avant ! »

Je me rappelle que, lorsqu’il s’arrêta pour me regarder, son verre à la main, et son beau visage un peu penché en arrière, je remarquai pour la première fois que, quoiqu’il fût bruni, et que la fraîcheur du vent de mer eût animé son teint, ses traits portaient des traces de l’ardeur passionnée qui lui était habituelle, lorsqu’il se jetait à corps perdu dans quelque nouvelle fantaisie. J’eus un moment l’idée de lui reprocher l’énergie désespérée avec laquelle il poursuivait l’objet qu’il avait en vue, par exemple cette manie de lutter avec la mauvaise mer, et de braver les orages ; mais le premier sujet de notre conversation me revint à l’esprit, et je lui dis :

« Voyons ! Steerforth, si votre esprit veut bien se maîtriser assez pour m’écouter un moment, je vous dirai…

– L’esprit qui me possède est un puissant esprit et il fera ce que vous voudrez, » répliqua-t-il en quittant la table pour se rasseoir au coin du feu.

– Eh ! bien, je vais vous dire, Steerforth. J’ai envie d’aller voir ma vieille bonne. Non que je puisse lui être utile, ou lui rendre un véritable service, mais elle m’aime tant que ma visite lui fera autant de plaisir que si je pouvais lui être bon à quelque chose. Elle en sera si heureuse que ce sera une consolation et un secours pour elle. Ce n’est pas un grand effort à faire pour une amie aussi fidèle. N’iriez-vous pas y passer près d’elle une journée, si vous étiez à ma place ? »

Il avait l’air pensif, et il réfléchit un moment avant de me répondre à voix basse :

« Mais, oui, allez-y ; ça ne peut pas faire de mal.

– Vous en arrivez, dis-je, et il est inutile, je pense, de vous demander de venir avec moi.

– Parfaitement inutile, répliqua-t-il. Je vais coucher à Highgate ce soir. Je n’ai pas vu ma mère depuis longtemps, et cela me pèse sur la conscience, car c’est quelque chose que d’être aimé comme elle aime son enfant prodigue. Bah ! quelle folie ! Vous comptez partir demain, je pense, dit-il, en appuyant ses mains sur mes épaules, et en me tenant à distance.

– Oui, je crois.

– Eh bien, attendez seulement jusqu’à après-demain. Je voulais vous prier de passer quelques jours avec nous ; j’étais venu tout exprès pour vous inviter, et voilà que vous vous envolez pour Yarmouth.

– Je vous conseille de parler des gens qui s’envolent, Steerforth, quand vous partez toujours comme un fou pour quelque expédition inconnue. »

Il me regarda un moment sans me parler, puis reprit, en me tenant toujours de même et en me secouant par les épaules.

« Allons ! décidez-vous pour après-demain et passez la journée de demain avec nous ! Qui sait quand nous nous reverrons ! Allons ! après-demain ! J’ai besoin de vous pour m’épargner le tête-à-tête de Rosa Dartle, et pour nous séparer.

– Craignez-vous de trop vous aimer si je n’étais pas là ? demandai-je.

– Oui, ou de nous détester, dit Steerforth en riant : l’un ou l’autre. Allons ! c’est convenu ? après-demain !

– Va pour après-demain, lui dis-je, » et il mit son paletot, alluma son cigare et se prépara à aller chez lui à pied. Voyant que telle était son intention, je mis aussi mon paletot sans allumer mon cigare, j’en avais eu assez d’une fois, et je l’accompagnai jusqu’à la grand’route qui n’était pas gaie le soir, dans ce temps-là. Il était fort en train tout le long du chemin, et quand nous nous séparâmes, je le regardai marcher d’un pas si léger et si ferme, que je me rappelai ce qu’il m’avait dit : « Sautons par-dessus tous les obstacles pour arriver au but ! » et je me pris à souhaiter pour la première fois que le but qu’il poursuivait fut digne de lui.

J’étais rentré dans ma chambre et je me déshabillais, quand la lettre de M. Micawber tomba par terre : elle fit bien, car je l’avais oubliée. Je rompis le cachet et je lus ce qui suit : la lettre était datée d’une heure et demie avant le dîner. Je ne sais si j’ai dit que, toutes les fois que M. Micawber se trouvait dans une situation désespérée, il employait une sorte de phraséologie légale qu’il semblait regarder comme une manière de liquider ses affaires.

« Monsieur… car je n’ose pas dire, mon cher Copperfield.

« Il est nécessaire que vous sachiez que le soussigné est enfoncé. Vous remarquerez peut-être aujourd’hui qu’il aura fait quelques faibles efforts pour vous épargner une découverte prématurée de sa malheureuse position, mais toute espérance est évanouie de l’horizon, et le soussigné est enfoncé.

« La présente communication est écrite en présence (je ne peux pas dire dans la société), d’un individu plongé dans un état voisin de l’ivresse, et qui est employé par un prêteur sur gages. Cet individu est en possession légale de ces lieux, par défaut de payement de loyer. L’inventaire qu’il a dressé comprend non-seulement toutes les propriétés personnelles de tout genre appartenant au soussigné, locataire à l’année de cette demeure, mais aussi tous les effets et propriétés de M. Thomas Traddles, sous-locataire, membre de l’honorable corporation du Temple.

« Si une seule goutte d’amertume pouvait manquer à la coupe déjà débordante qui s’offre maintenant (comme le dit un écrivain immortel) aux lèvres du soussigné, elle se trouverait dans ce fait douloureux qu’un billet endossé en faveur du soussigné par le sus-nommé M. Thomas Traddles pour la somme de vingt-trois livres quatre shillings et neuf pence est échu et qu’il n’y a pas été pourvu. Elle se trouverait encore dans ce fait également douloureux, que les responsabilités vivantes qui pèsent sur le soussigné seront augmentées selon le cours de la nature, par une nouvelle et innocente victime dont on doit attendre la malheureuse arrivée à l’expiration d’une période qu’on peut exprimer en nombres ronds par six mois lunaires, à partir du moment présent.

« Après les détails ci-dessus, ce serait une œuvre de surérogation que d’ajouter que les cendres et la poussière couvrent à tout jamais

« la

« tête

« de

« Wilkins Micawber. »

Pauvre Traddles ! Je connaissais assez M. Micawber pour savoir qu’on était sûr de le voir se relever de ce coup, mais mon repos fut troublé cette nuit-là par le souvenir de Traddles, et de la fille du pasteur suffragant de Devonshire, père de dix enfants bien vivants. Quel dommage ! une si bonne fille ! toute prête, comme disait Traddles (ô ! éloge de funeste présage), à l’attendre jusqu’à soixante ans ou mieux s’il le fallait.