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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 26. Me voilà tombé en captivité
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Je ne vis plus Uriah Heep jusqu’au jour du départ d’Agnès. J’étais au bureau de la diligence pour lui dire adieu et la voir partir, et je la trouvai là qui retournait à Canterbury par le même véhicule. J’éprouvai du moins une petite satisfaction à voir cette redingote marron trop courte de taille, étroite et mal fagotée, en compagnie d’un parapluie qui ressemblait à une tente, plantés au bord du siège de derrière sur l’impériale, tandis qu’Agnès avait naturellement une place d’intérieur ; mais je méritais bien cette petite indemnité pour la peine que je pris de faire l’aimable avec lui pendant qu’Agnès pouvait nous voir. À la portière de la diligence, de même qu’au dîner de mistress Waterbrook, il planait autour de nous sans relâche comme un grand vautour, dévorant chaque parole que je disais à Agnès ou qu’elle me disait.

Dans l’état de trouble où m’avait jeté la confidence qu’il m’avait faite au coin de mon feu, j’avais réfléchi souvent aux expressions qu’Agnès avait employées en parlant de l’association. « J’ai fait, j’espère, ce que je devais faire. Je savais qu’il était nécessaire pour le repos de papa que ce sacrifice s’accomplit, et je l’ai engagé à le consommer. » J’étais poursuivi depuis lors par le triste pressentiment qu’elle céderait à ce même sentiment, et qu’elle y puiserait la force d’accomplir tout autre sacrifice par amour pour son père. Je connaissais son affection pour lui. Je savais combien sa nature était dévouée. J’avais appris d’elle-même qu’elle se regardait comme la cause innocente des erreurs de M. Wickfield, et qu’elle croyait avoir ainsi contracté envers lui une dette qu’elle désirait ardemment d’acquitter. Je ne trouvais aucune consolation à remarquer la différence qui existait entre elle et ce misérable rousseau en redingote marron, car je sentais que le grand danger venait précisément de la différence qu’il y avait entre la pureté et le dévouement de son âme et la bassesse sordide de celle d’Uriah. Il le savait bien, et il avait sans doute fait entrer tout cela en ligne de compte dans ses calculs hypocrites.

Cependant, j’étais si convaincu que la perspective lointaine d’un tel sacrifice suffirait pour détruire le bonheur d’Agnès, et j’étais tellement sûr, d’après ses manières, qu’elle ne se doutait encore de rien, et que cette ombre n’était pas encore tombée sur son front, que je ne songeais pas plus à l’avertir du coup dont elle était menacée, qu’à lui faire quelque insulte gratuite. Nous nous séparâmes donc sans aucune explication ; elle me faisait des signes et me souriait à la portière de la diligence pour me dire adieu, pendant que je voyais sur l’impériale son mauvais génie qui se tortillait de plaisir, comme s’il l’avait déjà tenue dans ses griffes triomphantes.

Pendant longtemps, ce dernier regard jeté sur eux ne cessa pas de me poursuivre. Quand Agnès m’écrivit pour m’annoncer son heureuse arrivée, sa lettre me trouva aussi malheureux de ce souvenir qu’au moment même de son départ. Toutes les fois que je tombais dans la rêverie, j’étais sûr que cette vision allait encore m’apparaître et redoubler mes tourments. Je ne passais pas une seule nuit sans y rêver. Cette pensée était devenue une partie de ma vie, aussi inséparable de mon être que ma tête l’était de mon corps.

J’avais tout le temps de me torturer à mon aise, car Steerforth était à Oxford, m’écrivait-il, et quand je n’étais pas à la cour des Commons’, j’étais presque toujours seul. Je crois que je commençais déjà à me sentir une secrète méfiance de Steerforth. Je lui répondis de la manière la plus affectueuse, mais il me semble qu’au bout du compte, je n’étais pas fâché qu’il ne pût pas venir à Londres pour le moment. Je soupçonne qu’à dire le vrai, l’influence d’Agnès, n’étant plus combattue par la présence de Steerforth, agissait sur moi avec d’autant plus de puissance qu’elle tenait plus de place dans mes pensées et mes préoccupations.

Cependant, les jours et les semaines s’écoulaient. J’avais décidément pris place chez MM. Spenlow et Jorkins. Ma tante me donnait quatre-vingts livres sterling par an, payait mon loyer et beaucoup d’autres dépenses. Elle avait loué mon appartement pour un an, et quoiqu’il m’arrivât encore de le trouver un peu triste le soir, et les soirées bien longues, j’avais fini par me faire une espèce de mélancolie uniforme, et par me résigner au café de mistress Crupp, et même par l’avaler, non plus à la tasse, mais à grands seaux, autant que je me rappelle cette période de mon existence. Ce fut à peu près à cette époque que je fis aussi trois découvertes : la première, c’est que mistress Crupp était très-sujette à une indisposition extraordinaire qu’elle appelait des espasmes, généralement accompagnée d’une inflammation dans les fosses nasales, et qui exigeait pour traitement une consommation perpétuelle d’absinthe ; la seconde, c’est qu’il fallait qu’il y eût quelque chose de particulier dans la température de mon office, qui fit casser les bouteilles d’eau-de-vie ; enfin je découvris que j’étais seul au monde, et j’étais fort enclin à rappeler cette circonstance dans des fragments de poésie nationale de ma composition.

Le jour de mon installation définitive chez MM. Spenlow et Jorkins ne fut marqué par aucune autre réjouissance, si ce n’est que je régalai les clercs au bureau de sandwiches et de xérès, et que je me régalai tout seul, le soir, d’un spectacle. J’allai voir l’Étranger comme une pièce qui ne dérogeait pas à la dignité de la cour des Doctors’-Commons, et j’en revins dans un tel état que je ne me reconnaissais plus dans la glace. M. Spenlow me dit à l’occasion de mon installation, en terminant nos arrangements, qu’il aurait été heureux de m’inviter à venir passer la soirée chez lui à Norwood, en l’honneur des relations qui s’établissaient entre lui et moi, mais que sa maison était un peu en désordre parce qu’il attendait le retour de sa fille qui venait de finir son éducation à Paris. Mais il ajouta que, lorsqu’elle serait arrivée, il espérait avoir le plaisir de me recevoir. Je savais en effet, qu’il était resté veuf avec une fille unique ; je le remerciai de ses bonnes intentions.

M. Spenlow tint fidèlement sa parole ; une quinzaine de jours après, il me rappela sa promesse en me disant que, si je voulais lui faire le plaisir de venir à Norwood le samedi suivant, pour y rester jusqu’au lundi, il en serait extrêmement heureux. Je répondis naturellement que j’étais tout prêt à lui donner ce plaisir, et il fut convenu qu’il m’emmènerait et me ramènerait dans son phaéton.

Le jour venu, mon sac de nuit même devint un objet de vénération pour les employés subalternes, pour lesquels la maison de Norwood était un mystère sacré. L’un d’eux m’apprit qu’il avait entendu dire que le service de table de M. Spenlow se composait exclusivement de vaisselle d’argent et de porcelaine de Chine, et un autre, qu’on y buvait du champagne tout le long du repas, comme on boit de la bière ailleurs. Le vieux clerc à perruque, qui s’appelait M. Tiffey, avait été plusieurs fois à Norwood, pour affaires, dans le courant de sa carrière, et, dans ces occasions solennelles, il avait pu pénétrer jusque dans la salle à manger qu’il décrivait comme une pièce des plus somptueuses, d’autant plus qu’il y avait bu du xérès brun de la Compagnie des Indes, d’une qualité si particulière, qu’il en faisait venir les larmes aux yeux.

La cour s’occupait ce jour-là d’une affaire qui avait déjà été ajournée ; il s’agissait de condamner un boulanger qui avait fait opposition dans sa paroisse à une taxe pour le pavage, et comme la dossier était deux fois plus long que Robinson Crusoé, d’après un calcul que j’avais fait, cela ne put finir qu’un peu tard. Pourtant le boulanger fut mis au ban de la paroisse pour six mois et obligé de payer des frais de toute espèce, après quoi le procureur du boulanger, le juge et les avocats des deux parties, qui étaient tous des parents très-proches, s’en allèrent ensemble à la campagne, pendant que je montais en phaéton avec M. Spenlow.

Ce phaéton était très-élégant ; les chevaux se rengorgeaient et levaient les jambes comme s’ils savaient qu’ils appartenaient aux Doctors’-Commons. Il y avait beaucoup d’émulation parmi ces messieurs à qui ferait le plus d’embarras, et nous pouvions nous vanter d’avoir là des équipages joliment soignés ; quoique j’aie toujours cru, comme je le croirai toujours, que de mon temps, le grand objet d’émulation, pour les docteurs de la cour, était l’empois ; car je ne doute pas que les procureurs n’en fissent alors une aussi grande consommation que peut le comporter la nature humaine.

Notre petit voyage pour nous rendre à Norwood fut donc très-agréable, et M. Spenlow profita de cette occasion pour me donner quelques avis sur ma profession. Il me dit que c’était la profession la plus distinguée ; qu’il fallait bien se garder de la confondre avec le métier d’avoué ; que cela ne se ressemblait pas ; que la nôtre était infiniment plus spéciale, moins routinière, et rapportait de plus beaux profits. Nous traitions les choses beaucoup plus à notre aise aux Commons’ qu’on ne pouvait les traiter ailleurs, et ce privilège seul faisait le nous une classe à part. Il me dit, qu’à la vérité, nous ne pouvions pas nous dissimuler (ce qui était bien désagréable) que nous étions surtout employés par des avoués ; mais il me donna à entendre que ce n’en était pas moins une race de gens bien inférieure à la nôtre, et que tous les procureurs qui se respectaient les regardaient du haut en bas.

Je demandai à M. Spenlow quelle était, selon lui, la meilleure espèce d’affaires dans la profession. Il me répondit qu’un bon procès sur un testament contesté, quand il s’agissait d’une petite terre de trente à quarante mille livres sterling, était peut-être ce qu’il y avait de mieux. Dans une affaire de cette espèce, il y avait d’abord à chaque phase de la procédure, une bonne petite récolte de profits à faire par voie d’argumentation ; puis les dossiers de témoignages s’entassaient les uns sur les autres à chaque interrogatoire pour et contre, sans parler des appels qu’on peut faire d’abord à la Cour des délégués et de là à la Chambre des lords ; mais comme on est à peu près sûr de retrouver les dépens sur la valeur de la propriété, les deux parties vont gaillardement de l’avant, sans s’inquiéter des frais. Là-dessus il se lança dans un éloge général de la Cour des Commons. « Ce qu’il y a le plus à admirer dans la Cour des Doctors’-Commons, disait-il, c’est la concentration des affaires. Il n’y a pas de tribunal aussi bien organisé dans le monde. On a tout sous la main, dans une coquille de noix. Par exemple, on porte devant la Cour du consistoire une affaire de divorce, ou une affaire de restitution. Très-bien. Vous commencez par essayer de la Cour du consistoire. Cela se passe tranquillement, en famille ; on prend son temps. À supposer qu’on ne soit pas satisfait de la Cour du consistoire, que fait-on ? On va devant la Cour des arches. Qu’est-ce que la Cour des arches ? La même Cour, dans le même local, avec la même barre, les mêmes conseillers ; il n’y a que le juge de changé, car le premier juge, celui de la Cour du consistoire, peut revenir plaider ici, quand cela lui convient, devant la Cour des arches, comme avocat. Ici, on recommence le même jeu. Vous n’êtes pas encore satisfait. très-bien. Alors, que fait-on ? On se présente devant la Cour des délégués. Qu’est-ce que la Cour des délégués ? Eh bien ! les délégués ecclésiastiques sont les avocats sans cause, qui ont vu le jeu qui s’est joué dans les deux Cours ; qui ont vu donner, couper et jeter les cartes ; qui en ont parlé à tous les joueurs, et qui, en conséquence, se présentent comme des juges tout neufs à l’affaire, pour tout régler à la satisfaction de tout le monde. Les mécontents peuvent parler de la corruption de la Cour, de l’insuffisance de la Cour, de la nécessité d’une réforme dans la Cour ; mais, avec tout cela, dit solennellement M. Spenlow, en terminant, plus le boisseau de grain est cher au marché, plus la Cour a d’affaires évoquées devant elle, et on peut dire au monde entier, la main sur la conscience : « Touchez seulement à la Cour, et c’en est fait du pays. »

J’écoutais avec attention, et quoique je doive avouer que j’avais quelques doutes sur la question de savoir si l’État était aussi redevable à la Cour que M. Spenlow le disait, je me soumis aussi respectueusement à ses opinions. Quant à l’affaire du prix du boisseau de blé, je sentis modestement que c’était un argument trop fort pour moi, mais qu’il n’en tranchait pas moins la question. Je n’ai pas pu me remettre encore, à l’heure qu’il est, de ce boisseau de blé. Il a reparu bien des fois durant ma vie, dans toute sorte de questions, toujours pour m’écraser. Je ne sais pas encore ce qu’il me veut, ni quel droit il a de venir m’opprimer dans une infinité d’occasions ; mais toutes les fois que je vois arriver sur la scène mon vieil ami, le boisseau de blé, toujours amené là, autant que je puis croire, comme des cheveux sur la soupe, je regarde la cause comme perdue sans ressource.

Mais ceci n’est qu’une digression. Je n’étais pas homme à toucher à la Cour et à bouleverser le pays. J’exprimai donc par un silence modeste l’assentiment que je donnais à tout ce que je venais d’entendre dire à mon supérieur en âge et en connaissances, et la conversation roula bientôt sur le drame et sur l’Étranger, puis sur les chevaux du phaéton, jusqu’au moment de notre arrivée devant la porte de M. Spenlow.

Un très-joli jardin s’étendait devant la maison, et quoique la saison ne fût pas favorable pour voir un jardin, tout était si bien tenu, que je fus enchanté. La pelouse était charmante, et j’apercevais dans l’obscurité des groupes d’arbres et de longues tonnelles, couvertes, sans doute, de fleurs et de plantes grimpantes au retour du printemps. « C’est là que miss Spenlow va se promener à l’écart, » me dis-je.

Nous entrâmes dans la maison qui était joyeusement éclairée, et je me trouvai dans un vestibule rempli de chapeaux, de paletots, de gants, de fouets et de cannes. « Où est miss Dora ? » demanda M. Spenlow au domestique. « Dora !, pensai-je, quel joli nom ! »

Nous entrâmes dans une pièce voisine, le fameux petit salon, où le vieux clerc avait bu du xérès brun de la Compagnie des Indes, et j’entendis une voix qui disait : « Ma fille Dora et Mademoiselle l’amie de confiance de ma fille Dora, je vous présente M. Copperfield. » C’était, sans doute, la voix de M. Spenlow, mais je n’en savais rien et peu m’importait. C’en était fait ! ma destinée était accomplie. J’étais captif, esclave. J’aimais Dora Spenlow à la folie.

C’était pour moi comme un être surhumain, une fée, une sylphide, je ne sais quoi ; quelque chose de tel qu’on n’avait jamais rien vu de pareil, et que tout le monde en raffolait. Je disparus à l’instant dans un abîme d’amour. Je n’eus pas le temps de m’arrêter sur le bord, ni de regarder en avant ou en arrière, je me précipitai la tête la première, avant d’avoir assez recouvré mes sens pour lui adresser la parole.

« J’ai déjà vu M. Copperfield, » dit une voix bien connue pendant que je saluais en murmurant quelques mots.

Ce n’était pas Dora qui parlait, non ; c’était son amie de confiance, miss Murdstone !

J’aurais bien dû m’étonner, eh bien ! non. Il me semble que je n’avais plus la faculté de m’étonner. Il n’y avait au monde que Dora Spenlow qui valût la peine qu’on s’étonnât pour elle. Je me mis à dire :

« Comment vous portez-vous, miss Murdstone ? J’espère que votre santé est bonne ?

– Très-bonne, répondit-elle.

– Et comment va M. Murdstone ?

– Mon frère se porte à merveille, je vous remercie. »

M. Spenlow, qui avait, je suppose, été surpris de me voir en pays de connaissance, plaça ici son mot :

« Je suis bien aise de voir, Copperfield, dit-il, que miss Murdstone et vous, vous soyez d’anciennes connaissances.

– Nous sommes alliés, M. Copperfield et moi, dit miss Murdstone d’un ton calme et sévère. Nous nous sommes un peu connus autrefois, dans son enfance ; les circonstances nous ont séparés depuis lors ; je ne l’aurais pas reconnu. »

Je répliquai que je l’aurais reconnue n’importe où, ce qui était vrai.

« Miss Murdstone a eu la bonté, me dit M. Spenlow, d’accepter l’office… si elle veut bien me permettre de l’appeler ainsi, d’amie confidentielle de ma fille Dora. Ma fille Dora étant malheureusement privée de sa mère, miss Murdstone veut bien lui accorder sa compagnie et sa protection. »

À propos de protection, il me passa une idée par la tête, c’est que miss Murdstone, comme ces pistolets de poche appelés life preserver, était plutôt faite pour l’attaque que pour la protection de personne. Mais c’est une idée qui ne fit que me passer dans l’esprit, comme toutes celles qui ne se rapportaient pas à Dora, que je regardai à l’instant même ; et il me sembla voir dans ses petites manières un peu volontaires et capricieuses qu’elle n’était pas très-disposée à mettre sa confiance dans sa compagne et protectrice Mlle Murdstone. Mais une cloche sonna ; M. Spenlow dit que c’était le premier coup pour le dîner, et me conduisit dans ma chambre.

Le moyen de s’habiller ou de faire quelque chose qui exigeât le moindre soin, quand on était plongé dans ce rêve d’amour ! c’eût été par trop ridicule. Tout ce que je pus faire, ce fut de m’asseoir devant le feu, la clef de mon sac de nuit entre les dents, incapable de toute autre chose que de penser à cette petite Dora, à sa grâce, à ses charmes, à ses yeux brillants. Quelle taille, quel visage, quelles manières enchanteresses, gracieuses jusques dans leurs caprices !

La cloche sonna si vite le second coup, que j’eus à peine le temps d’enfiler comme je pus mes habits, au lieu d’accomplir cette opération avec le soin que j’aurais voulu y apporter dans cette circonstance, et je descendis. Il y avait quelques personnes dans le salon. Dora parlait à un vieux monsieur en cheveux blancs. En dépit de ses cheveux blancs et de ses arrière-petits-enfants (car il se disait lui-même bisaïeul), j’étais horriblement jaloux de lui.

Quel état d’esprit que celui dans lequel j’étais plongé ! J’étais jaloux de tout le monde ! Je ne pouvais supporter l’idée que quelqu’un connût M. Spenlow mieux que moi. C’était une torture pour moi que d’entendre parler d’événements auxquels je n’avais pas pris part. Un monsieur parfaitement chauve, à tête luisante, fort aimable du reste, s’étant avisé de me demander à travers la table si c’était la première fois que je voyais le jardin, dans ma colère féroce et sauvage je ne sais pas ce que je lui aurais fait.

Je ne me rappelle pas les autres convives, je ne me rappelle que Dora. Je n’ai aucune idée de ce qu’on servit au dîner, je ne vis que Dora ; je crois vraiment que je dînai de Dora uniquement, et que je renvoyai une demi-douzaine d’assiettes sans y avoir touché. J’étais assis près d’elle, je lui parlais ; elle avait la plus douce petite voix, le petit rire le plus gai, les petites manières les plus charmantes et les plus séduisantes qui aient jamais réduit en servage un pauvre garçon éperdu. En tout, c’était une petite miniature ; elle n’en est que plus précieuse, me disais-je.

Quand elle quitta la salle à manger avec miss Murdstone (il n’y avait point là d’autres dames), je tombai dans une douce rêverie qui n’était troublée que par une vive inquiétude de ce que miss Murdstone pourrait dire de malveillant sur mon compte. Le monsieur aimable et chauve me raconta une longue histoire d’horticulture, je crois. Il me semble que je l’entendis me répéter plusieurs fois : « Mon jardinier. » J’avais l’air de lui prêter l’attention la plus soutenue, mais en réalité j’errais pendant tout ce temps dans le jardin d’Éden avec Dora. Mes craintes d’être desservi auprès de l’objet de toutes mes affections se ranimèrent quand nous rentrâmes dans le salon, à l’aspect du sombre visage de miss Murdstone dans le lointain. Mais j’en fus soulagé d’une manière inattendue.

« David Copperfield, dit miss Murdstone me faisant signe de venir la rejoindre près d’une fenêtre, un mot ! »

Je me trouvai en face de miss Murdstone :

« David Copperfield, me dit miss Murdstone, je n’ai pas besoin de m’étendre sur nos affaires de famille, le sujet n’est pas séduisant.

– Loin de là, mademoiselle, répliquai-je.

– Loin de là, répéta miss Murdstone. Je n’ai aucun désir de rappeler des querelles passées et des injures oubliées. J’ai été outragée par une personne, par une femme, je suis fâchée de le dire pour l’honneur de mon sexe, et, comme je ne pourrais parler d’elle sans mépris et sans dégoût, j’aime mieux ne pas y faire allusion. »

J’étais prêt à prendre feu pour ma tante. Cependant je me contins et lui dis qu’il serait certainement plus convenable, si miss Murdstone le voulait bien, de ne pas y faire allusion ; j’ajoutai que je ne pouvais entendre parler d’elle qu’avec respect, qu’autrement je prendrais hautement sa défense. »

Miss Murdstone ferma les yeux, pencha la tête avec dédain, puis, rouvrant lentement les yeux, elle reprit :

« David Copperfield, je n’essayerai pas de vous dissimuler que je me suis fait une opinion défavorable sur votre compte dans votre enfance. Je me suis peut-être trompée, ou bien vous avez cessé de justifier cette manière de voir ; ce n’est pas la question pour le moment. Je fais partie d’une famille remarquable, je crois, pour sa fermeté, et je ne suis sujette ni à changer d’avis ni à me laisser gouverner par les circonstances. Je puis avoir mon opinion sur votre compte. Vous pouvez avoir la vôtre sur le mien. »

J’inclinai la tête à mon tour.

« Mais il n’est pas nécessaire, dit miss Murdstone, que ces opinions en viennent à une collision ici même. Dans les circonstances actuelles, il vaut mieux pour tout le monde qu’il n’en soit rien. Puisque les hasards de la vie nous ont rapprochés de nouveau, et que d’autres occasions du même genre peuvent se présenter, je suis d’avis que nous nous traitions l’un l’autre comme de simples connaissances. Nos relations de famille éloignées sont une raison suffisante pour expliquer ce genre de rapports entre nous, et il est inutile que nous nous fassions remarquer. Êtes-vous du même avis ?

– Miss Murdstone, répliquai-je, je trouve que M. Murdstone et vous, vous en avez usé cruellement à mon égard, et que vous avez traité ma mère avec une grande dureté ; je conserverai cette opinion toute ma vie. Mais je souscris complètement à ce que vous proposez. »

Miss Murdstone ferma de nouveau les yeux, et pencha encore la tête ; puis touchant le revers de ma main du bout de ses doigts roides et glacés, elle s’éloigna en arrangeant les petites chaînes qu’elle portait aux bras et au cou, les mêmes et dans le même état exactement que la dernière fois que je l’avais vue. Je me rappelai alors, en pensant au caractère de miss Murdstone, les chaînes et les fers qu’on met au-dessus de la porte d’une prison pour annoncer au dehors à tous les passants ce qu’on peut s’attendre à trouver au dedans.

Tout ce que je sais du reste de la soirée, c’est que j’entendis la souveraine de mon cœur chanter des ballades merveilleuses composées en français et dont la moralité était en général qu’en tout état de cause, il fallait toujours danser, tra la la, tra la la ! Elle s’accompagnait sur un instrument enchanté qui ressemblait à une guitare. J’étais plongé dans un délire de béatitude. Je refusai tout rafraîchissement. Le punch en particulier révoltait tout mon être. Quand miss Murdstone vint l’arrêter pour l’emmener, elle sourit et me tendit sa charmante petite main. Je jetai par hasard un coup d’œil sur une glace et je vis que j’avais l’air d’un imbécile, d’un idiot. Je revins à ma chambre dans un état d’imbécillité, et je me levai le lendemain plongé toujours dans la même extase.

Il faisait beau, et comme je m’étais levé de grand matin, je pensai que je pouvais aller me promener dans une des allées en berceau, et nourrir ma passion en contemplant son image dans mon cœur. En traversant le vestibule, je rencontrai son petit chien qu’on appelait Jip, diminutif de Gipsy. Je l’approchai avec tendresse, car mon amour s’étendait jusqu’à lui, mais il me montra les dents, et il se réfugia sous une chaise en grognant, sans vouloir me permettre la plus légère familiarité.

Le jardin était frais et solitaire. Je me promenais en rêvant au bonheur que j’éprouverais si j’étais jamais fiancé à cette merveilleuse petite créature. Quant au mariage et à la fortune, je crois que j’étais presque aussi innocent de toute pensée de ce genre que dans le temps où j’aimais la petite Émilie. Être admis à l’appeler « Dora », à lui écrire, à l’aimer, à l’adorer, à croire qu’elle ne m’oubliait pas, même lorsqu’elle était entourée d’autres amis, c’était pour moi le nec plus ultra de l’ambition humaine, de la mienne au moins, bien certainement. Il n’y a pas de doute que je ne fusse alors un pauvre garçon ridicule et sentimental, mais ces sentiments annonçaient une pureté de cœur qui m’empêche d’en mépriser absolument le souvenir, quelque risible qu’il me semble aujourd’hui.

Je ne me promenais pas depuis bien longtemps quand, au détour d’une allée, je la rencontrai. Je rougis encore des pieds à la tête en tournant, par souvenir, le coin de cette allée, et la plume tremble entre mes doigts.

« Vous… sortez de bien bonne heure, miss Spenlow, lui dis-je.

– Oh ! je m’ennuie à la maison, dit-elle, et miss Murdstone est si absurde ! Elle a les idées les plus étranges sur la nécessité que l’atmosphère soit bien purifiée avant que je sorte. Purifiée ! » Ici elle se mit à éclater du rire le plus mélodieux. « Le dimanche matin, je ne joue pas du piano. Il faut bien faire quelque chose. Aussi j’ai dit à papa hier soir que j’étais décidée à sortir. Et puis, c’est le plus beau moment de la journée. N’est-ce pas ? »

Là-dessus je pris mon vol à l’étourdie et je lui dis ou plutôt je balbutiai que le temps me paraissait magnifique pour le moment, quoique je le trouvasse bien sombre il n’y avait pas plus d’une minute.

« Est-ce un compliment, dit Dora, ou si le temps est réellement changé ? »

Je répondis en balbutiant plus que jamais que ce n’était pas un compliment mais la vérité pure, quoique je ne me fusse pas aperçu du moindre changement dans le temps. Je parlais seulement de celui que j’éprouvais dans mes sentiments, ajoutai-je timidement pour achever l’explication.

Je n’ai jamais vu de boucles pareilles à celles qu’elle secoua alors pour cacher sa rougeur, et ce n’est pas étonnant, il n’y en a jamais eu de semblables au monde ! Quant au chapeau de paille et aux rubans bleus qui couronnaient ces boucles, quel trésor inestimable à suspendre dans ma chambre de Buckingham-Street, si je les avais eus en ma possession !

« Vous arrivez de Paris ? lui dis-je.

– Oui, répondit-elle. Y avez-vous jamais été ?

– Non.

– Oh ! J’espère pour vous que vous irez bientôt. Cela vous amusera tant ! »

Ma physionomie exprimait une profonde souffrance. Il m’était insupportable de penser qu’elle espérait me voir aller à Paris, qu’elle supposait que je pusse avoir l’idée d’y aller. Je me moquais bien de Paris ; je me moquais bien de la France ! Il me serait impossible, dans les circonstances présentes, de quitter l’Angleterre pour tous les trésors du monde. Rien ne pourrait m’y décider. Bref, j’en dis tant qu’elle recommençait à se voiler de ses boucles, quand le petit chien arriva en courant le long de l’allée, à notre grand soulagement.

Il était horriblement jaloux de moi, et s’obstinait à m’aboyer dans les jambes. Elle le prit dans ses bras, oh ciel ! et le caressa, sans qu’il cessât d’aboyer, il ne voulait pas me laisser le toucher, et, alors elle le battait ; mes souffrances redoublaient en voyant les jolies petites tapes qu’elle lui donnait sur le museau pour le punir, pendant qu’il clignait des yeux et lui léchait la main, tout en continuant de grommeler entre ses dents d’une voix de basse-taille. Enfin il se calma (je crois bien ! avec ce petit menton à fossettes appuyé sur son museau !) et nous prîmes le chemin de la serre.

« Vous n’êtes pas très-lié avec miss Murdstone, n’est-ce pas ? dit Dora… Mon chéri ! (Ces deux derniers mots s’adressaient au chien. Oh ! si c’eût été seulement à moi !)

– Non, répliquai-je, pas du tout.

– Elle est bien ennuyeuse, reprit-elle en faisant la moue. Je ne sais pas à quoi papa peut avoir pensé d’aller prendre quelqu’un d’aussi insupportable pour me tenir compagnie. Ne semble-t-il pas qu’on ait besoin d’être protégée ! Ce n’est pas moi toujours. Jip est un bien meilleur protecteur que miss Murdstone : n’est-ce pas, Jip, mon amour ? »

Il se contenta de fermer les yeux négligemment pendant qu’elle baisait sa petite caboche.

« Papa l’appelle mon amie de confiance, mais ce n’est pas vrai du tout, n’est-ce pas, Jip ? Nous n’avons pas l’intention de donner notre confiance à des gens si grognons, n’est-ce pas Jip ? Nous avons l’intention de la placer où il nous plaira, et de chercher nos amis nous-mêmes, sans qu’on aille à la découverte pour nous, n’est-ce pas Jip ? »

Jip fit en réponse un petit bruit qui ressemblait assez à celui d’une bouilloire à thé sur le feu. Quant à moi, chaque parole était un anneau de plus qu’on rivait à ma chaîne.

« C’est un peu dur, parce que nous n’avons pas une maman bien bonne, d’être obligée au lieu de cela de traîner une vieille femme ennuyeuse et maussade comme miss Murdstone, toujours à notre suite, n’est-ce pas, Jip ? Mais ne t’inquiète pas, Jip ; nous ne lui accorderons pas notre confiance, et nous nous donnerons autant de bon temps que nous pourrons en dépit d’elle, et nous la ferons enrager : c’est tout ce que nous pouvons faire pour elle, n’est-ce pas, Jip ? »

Pour peu que ce dialogue eût duré deux minutes de plus, je crois que j’aurais fini par me mettre à genoux sur le sable, au risque de les écorcher, et de me faire mettre à la porte par-dessus le marché. Mais, par bonheur, la serre n’était pas loin, et nous y arrivâmes comme elle finissait de parler.

Elle était remplie de beaux géraniums. Nous restions en contemplation devant les fleurs ; Dora sautait sans cesse pour admirer cette plante, puis cette autre ; et moi je m’arrêtais pour admirer celles qu’elle admirait. Dora tout en riant soulevait le chien dans ses bras par un geste enfantin pour lui faire sentir les fleurs ; si nous n’étions pas tous les trois en paradis, je sais que pour mon compte j’y étais. Le parfum d’une feuille de géranium me donne encore à l’heure qu’il est une certaine émotion demi-comique, demi-sérieuse qui change à l’instant le cours de mes idées. Je revois aussitôt un chapeau de paille avec des rubans bleus sur une forêt de boucles de cheveux, et un petit chien noir soulevé par deux jolis bras effilés, pour lui faire respirer le parfum des fleurs et des feuilles de géraniums.

Miss Murdstone nous cherchait. Elle nous rejoignit alors, et présenta sa joue disparate à la joue de Dora pour qu’elle embrassât ses rides toutes remplies de pondre de riz ; puis elle saisit le bras de son amie confidentielle, et, en avant marche ! nous emboitâmes le pas pour la salle à manger, comme si nous allions à l’enterrement d’un militaire.

Je ne sais pas le nombre de tasses de thé que j’acceptai, parce que c’était Dora qui l’avait fait, mais je me souviens parfaitement que j’en consommai tant que j’aurais dû détruire à jamais mon système nerveux, si j’avais eu des nerfs dans ce temps-là. Un peu plus tard, nous nous rendîmes à l’église, miss Murdstone se plaça entre nous deux, mais j’entendais chanter Dora, et je ne voyais plus la congrégation. On fit un sermon… sur Dora, naturellement, … et voilà j’en ai peur, tout ce que je retirai du service divin.

La journée se passa paisiblement, il ne vint personne ; on alla se promener, puis on dîna en famille, et nous passâmes la soirée à regarder des livres et des gravures. Miss Murdstone, une homélie devant elle et l’œil sur nous, montait la garde avec vigilance. Ah ! M. Spenlow ne se doutait guère, lorsqu’il était assis en face de moi après le dîner, avec son foulard sur la tête, de l’ardeur avec laquelle je le serrais en imagination dans mes bras, comme le plus tendre des gendres. Il ne se doutait guère, lorsque je pris congé de lui, le soir, qu’il venait de donner son consentement à mes fiançailles avec Dora, et que j’appelais en retour les bénédictions du ciel sur sa tête !

Nous partîmes de bonne heure le lendemain, car il y avait une affaire de sauvetage qui se présentait devant la Cour de l’amirauté et qui exigeait une connaissance assez exacte de toute la science de la navigation ; or, comme naturellement nous n’étions pas très-habiles sur cette matière à la Cour, le juge avait prié deux vieux Trinity-Masters d’avoir la charité de venir à son aide. Dora non moins matinale était déjà à table pour nous faire le thé, et j’eus le triste plaisir de lui ôter mon chapeau du haut du phaéton, pendant qu’elle se tenait sur le seuil de la porte avec Jip dans ses bras.

Je ne tenterai point d’inutiles efforts pour dépeindre ce que la Cour de l’amirauté me représenta ce jour-là, ni la confusion de mon esprit à l’endroit de l’affaire qui s’y traitait, je ne raconterai pas comment je lisais le nom de Dora inscrit sur la rame d’argent déposée sur la table comme emblème de notre haute juridiction, ni ce que je sentis quand M. Spenlow retourna chez lui sans moi (j’avais formé l’espoir insensé qu’il m’y ramènerait peut-être) : il me semblait que j’étais un matelot abandonné sur une île déserte par son vaisseau. Si cette vieille Cour pouvait se réveiller de son assoupissement et présenter sous une forme visible tous les beaux rêves que je fis sur Dora dans son sein, je m’en rapporterais à elle pour rendre témoignage à la vérité de mes paroles.

Je ne parle pas des rêves de ce jour-là seulement, mais de ceux qui me poursuivirent de jour en jour, de mois en mois. Quand je me rendais à la Cour ce n’était pas le moins du monde pour y étudier les affaires, non, c’était uniquement pour penser à Dora. S’il m’arrivait de donner un moment aux procès qui se plaidaient devant moi, c’était pour me demander, quand il s’agissait d’affaires matrimoniales, comment il se faisait que tous les gens mariés ne fussent pas heureux, car je pensais à Dora : et s’il était question de succession, je considérais quelles démarches j’aurais faites si tout cet argent m’avait été légué, pour obtenir enfin Dora. Pendant la première semaine de ma passion, j’achetai quatre gilets magnifiques, non pour ma propre satisfaction, je n’y mettais pas de vanité, mais à cause de Dora ; je pris l’habitude de porter des gants paille dans la rue, et c’est alors que je jetai les premiers fondements de tous les cors aux pieds dont j’aie jamais souffert. Si les bottes que je portais dans ce temps-là pouvaient reparaître pour les comparer avec la taille naturelle de mes pieds, elles prouveraient de la manière la plus touchante quel était alors l’état de mon cœur.

Et cependant, estropié volontaire en l’honneur de Dora, je faisais tous les jours plusieurs lieues à pied dans l’espérance de la voir. Non-seulement je fus bientôt aussi connu que le facteur sur la route de Norwood, mais je ne négligeais pas davantage les rues de Londres. J’errais dans les environs des magasins à la mode, je hantais les bazars comme un revenant, je me promenais en long et en large dans le parc : j’en étais éreinté. Parfois, à de longs intervalles et dans de rares occasions, je l’apercevais. Parfois je lui voyais agiter son gant à la portière d’une voiture, parfois je la rencontrais à pied, je faisais quelques pas avec elle et miss Murdstone, et je lui parlais. Dans ce dernier cas, j’étais toujours très-malheureux ensuite de ne lui avoir rien dit de ce qui m’occupait le plus, de ne pas lui avoir assez fait voir toute l’étendue de mon dévouement, dans la crainte qu’elle ne songeât seulement pas à moi. Je vous laisse à penser si je soupirais après une nouvelle invitation de M. Spenlow. Mais non, j’étais constamment désappointé, car je n’en recevais aucune.

Il fallait que mistress Crupp fût une femme douée d’une grande pénétration, car cet attachement ne datait que de quelques semaines, et je n’avais pas eu le courage, en écrivant à Agnès, de m’expliquer plus nettement qu’en disant que j’avais été chez M. Spenlow, dont toute la famille, ajoutais-je, se réduit à une fille unique ; il fallait, dis-je, que mistress Crupp fût une femme douée d’une grande pénétration, car, même dès le début de ma passion, elle avait découvert mon secret. Elle monta, un soir que j’étais plongé dans un grand abattement, me demander si je ne pouvais pas lui donner, pour la soulager dans une attaque de ses espasmes, une cuillerée de teinture de cardamome à la rhubarbe, parfumés de cinq gouttes d’essence de clous de girofle, c’était le meilleur remède pour sa maladie : si je n’avais pas cette liqueur sous la main, on pouvait la remplacer par un peu d’eau-de-vie, ce qui ne lui était pas aussi agréable, ajouta-t-elle, mais après la teinture de cardamome, c’était le meilleur pis aller. Comme je n’avais jamais entendu parler du premier remède et que j’avais toujours une bouteille du second dans mon armoire, j’en donnai un verre à mistress Crupp qui commença à le boire en ma présence pour me prouver qu’elle n’était pas femme à en faire un mauvais usage.

« Allons, courage, monsieur ! me dit mistress Crupp ; je ne puis supporter de vous voir ainsi, monsieur ; moi aussi, je suis mère ! »

Je ne saisissais pas bien l’application que je pouvais me faire de ce « moi aussi, » ce qui ne m’empêcha pas de sourire à mistress Crupp avec toute la bienveillance dont j’étais capable.

« Allons, monsieur ! dit mistress Crupp. Je vous demande pardon excuse ; mais je sais ce dont il s’agit, monsieur. Il y a une demoiselle là-dessous.

– Mistress Crupp ! répondis-je en rougissant.

– Le bon Dieu vous bénisse ! ne vous laissez pas abattre, monsieur, dit mistress Crupp avec un signe d’encouragement. Ayez bon courage, monsieur ! si celle-là n’est pas aimable pour vous, il n’en manque pas d’autres. Vous êtes un jeune monsieur avec qui on ne demande pas mieux que d’être aimable, monsieur Compère fils ; il faut seulement que vous vous estimiez ce que vous valez, monsieur. »

Mistress Crupp ne manquait jamais de m’appeler monsieur Compère fils : d’abord, sans aucun doute, parce que ce n’était pas mon nom, et ensuite peut-être en souvenir de quelque baptême où le parrain l’avait choisie pour sa commère.

« Qu’est-ce qui vous fait supposer qu’il y ait une demoiselle là-dessous, mistress Crupp ?

– Monsieur Compère fils, dit mistress Crupp d’un ton de sensibilité, moi aussi, je suis mère ! »

Pendant un moment mistress Crupp ne put faire autre chose que de se tenir la main appuyée sur son sein nankin, et de prendre des forces préventives contre le retour de ses coliques en sirotant sa médecine. Enfin elle me dit :

« Quand votre chère tante loua pour vous cet appartement, monsieur Compère fils, je me dis : « J’ai enfin trouvé quelqu’un à aimer ; le ciel en soit loué ; j’ai enfin trouvé quelqu’un à aimer ! » Voilà mon expression… Vous ne mangez pas assez, monsieur, et vous ne buvez pas non plus.

– Est-ce là-dessus que vous fondez vos suppositions, mistress Crupp ? demandai-je.

– Monsieur, dit mistress Crupp d’un ton qui approchait de la sévérité, j’ai fait le ménage de beaucoup de jeunes gens. Un jeune homme peut prendre trop de soin de sa personne, ou bien n’en prendre pas assez. Il peut se coiffer avec trop de soin, ou ne pas même faire sa raie de côté. Il peut porter des bottes trop larges ou trop étroites, cela dépend du caractère ; mais quelle que soit l’extrémité dans laquelle il se jette, dans l’un ou l’autre cas, monsieur, il y a toujours une demoiselle là-dessous. »

Mistress Crupp secoua la tête d’un air si déterminé que je ne savais plus quelle contenance faire.

« Le monsieur qui est mort ici avant vous, dit mistress Crupp, eh bien ! il était devenu amoureux… d’une servante d’auberge, et aussitôt il fit rétrécir tous ses gilets, pour ne pas paraître gonflé comme il était par la boisson.

– Mistress Crupp, lui dis-je, je vous prierai de ne pas confondre la jeune personne dont il s’agit avec une servante d’auberge ou avec toute autre créature de cette espèce, s’il vous plaît.

– M. Compère fils, repartit mistress Crupp, moi aussi je suis mère, et ce que vous dites là n’est pas probable. Je vous demande pardon de mon indiscrétion, monsieur. Je n’ai aucun désir de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais vous êtes jeune, M. Compère fils, et mon avis est que vous preniez courage, que vous ne vous laissiez pas abattre, et que vous vous estimiez à votre valeur. Si vous pouviez vous occuper à quelque chose monsieur, dit mistress Crupp, par exemple à jouer aux quilles, monsieur, c’est une jouissance ; cela vous distrairait et vous ferait du bien. »

À ces mots mistress Crupp me fit une révérence majestueuse en guise de remercîment pour ma médecine, et se retira en feignant de prendre grand soin de ne pas renverser l’eau-de-vie, qui avait complètement disparu. En la voyant s’éloigner dans l’obscurité, il me vint bien dans l’idée que mistress Crupp avait pris là une singulière liberté de me donner des conseils ; mais, d’un autre côté, je n’en étais pas fâché ; c’était une leçon pour moi de mieux garder mon secret à l’avenir.