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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 25. Le bon et le mauvais ange
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J’allais sortir le matin qui suivit cette déplorable journée de maux de tête, de maux de cœur et de repentance, sans bien savoir la date du dîner que j’avais donné, comme si un escadron de géants avait pris un énorme levier pour refouler l’avant-veille dans un passé de plusieurs mois, quand je vis un commissionnaire qui montait une lettre à la main. Il ne se pressait point pour exécuter sa commission, mais quand il me vit au haut de l’escalier, le regarder par-dessus la rampe, il prit le petit trot et arriva près de moi, aussi essoufflé que s’il venait de courir de manière à se mettre en nage.

« T. Copperfield Esquire ? » dit le commissionnaire en touchant son chapeau.

J’étais si troublé par la conviction que cette lettre devait être d’Agnès, que j’étais à peine en état de répondre que c’était moi. Je finis pourtant par lui dire que j’étais le T. Copperfield Esquire en question, et il ne fit aucune difficulté de me croire. « Voici la lettre, me dit-il, il y a réponse. » Je le laissai sur le palier pour attendre, et je fermai sur lui la porte en rentrant chez moi ; j’étais si ému que je fus obligé de poser la lettre sur la table, à côté de mon déjeuner, pour me familiariser un peu avec la suscription, avant de me résoudre à rompre le cachet.

Je vis en l’ouvrant que le billet était très-affectueux, et ne faisait aucune allusion à l’état dans lequel je m’étais trouvé la veille au spectacle. Il disait seulement : « Mon cher Trotwood, je suis chez l’homme d’affaires de mon père, M. Waterbrook, Elyplace, Holborn. Pouvez-vous venir me voir aujourd’hui ? J’y serai à l’heure que vous voudrez m’indiquer. Tout à vous, très-affectueusement. « Agnès. »

Je mis si longtemps à écrire une réponse qui me satisfit un peu, que je ne sais pas ce que le commissionnaire dut croire, à moins qu’il n’ait imaginé que je prenais une leçon d’écriture. Je suis sûr que je fis au moins une demi-douzaine de brouillons. L’un commençait par : « Comment puis-je espérer, ma chère Agnès, effacer jamais de votre souvenir l’impression de dégoût… » Là, je ne fus pas satisfait, et je le déchirai. Je commençai une autre lettre : « Shakespeare a fait déjà la remarque, ma chère Agnès, qu’il était bien étrange qu’on mit dans sa bouche son ennemi… » Ce on me rappela Markham et je n’allai pas plus loin. J’essayai même de la poésie ; je commentai un billet en vers de huit pieds :

Chère Agnès, laissez-moi vous dire.

Mais, je ne sais pourquoi, la tantirelire lire me revint à l’esprit, et cette rime absurde me fit renoncer à tout. Après bien des essais, voici ce que je lui écrivis :

« Ma chère Agnès, votre lettre vous ressemble ; que puis-je dire de plus en sa faveur ? Je serai chez vous à quatre heures. Croyez à mon affection et à mon repentir. T. C., etc. »

Le commissionnaire partit enfin avec cette missive que je fus vingt fois sur le point de rappeler dès qu’elle fut sortie de mes mains.

Si la journée fut à moitié aussi pénible pour qui que ce soit des légistes employés à Doctors’-Commons qu’elle le fut pour moi, je crois en vérité qu’il expia cruellement la part qui lui était échue de ce vieux fromage ecclésiastique persillé. Je quittai mon bureau à trois heures et demie ; quelques minutes après j’errais dans les environs de la maison de M. Waterbrook, et pourtant le moment fixé pour mon rendez-vous était déjà passé depuis un quart-d’heure au moins, d’après l’horloge de Saint-André, Holborn, avant que j’eusse rassemblé assez de courage pour tirer la sonnette particulière à gauche de la porte de M. Waterbrook.

Les affaires courantes de M. Waterbrook se faisaient au rez-de-chaussée, et celles d’un ordre plus relevé, fort nombreuses dans sa clientèle, se traitaient au premier étage. On me fit entrer dans un joli salon, un peu étouffé, où je trouvai Agnès tricotant une bourse.

Elle avait l’air si paisible et si pur, et me rappela si vivement les jours de fraîche et douce innocence que j’avais passés à Canterbury, en contraste avec le misérable spectacle d’ivrognerie et de débauche que je lui avais présenté l’avant-veille, que, me laissant aller à mon repentir et à ma honte, je me conduisis comme un enfant. Oui, il faut que je l’avoue, je me mis à fondre en larmes, et je ne sais pas encore, à l’heure qu’il est, si ce n’est pas, au bout du compte, ce que j’avais de mieux à faire, ou si je ne me couvris pas de ridicule.

« Si c’était tout autre que vous qui m’eût vu dans est état, Agnès, lui dis-je en détournant la tête, je n’en serais pas la moitié aussi affligé. Mais que ce fût vous, précisément vous ! Ah ! je sens que j’aurais mieux aimé mourir ! »

Elle posa un instant sur mon bras sa main caressante, et je me sentis consolé et encouragé ; je ne pus m’empêcher de porter cette main à mes lèvres et de la baiser avec reconnaissance.

« Asseyez-vous, dit Agnès d’un ton affectueux. Ne vous désolez pas, Trotwood. Si vous ne pouvez pas avoir en moi pleine confiance, à qui donc vous confierez-vous ?

– Ah ! Agnès, repartis-je, vous êtes mon bon ange ! » Elle sourit un peu tristement à ce qu’il me sembla, et secoua la tête.

« Oui, Agnès, mon bon ange ! toujours mon bon ange !

– Si cela était véritablement, Trotwood, répliqua-t-elle, il y a une chose qui me tiendrait bien au cœur. »

Je la regardai d’un air interrogateur ; mais je devinais déjà ce qu’elle voulait dire.

« Je voudrais vous mettre en garde, dit Agnès en me regardant en face, contre votre mauvais ange.

– Ma chère Agnès, lui dis-je, si vous voulez parler de Steerforth…

– Oui, Trotwood, répondit-elle.

– Alors, Agnès, vous lui faites grand tort. Lui, mon mauvais ange, ou celui de qui que ce soit ! Lui, qui n’est pour moi qu’un guide, un appui, un ami ! Ma chère Agnès ! ce serait une injustice indigne de votre caractère bienveillant de le juger d’après l’état dans lequel vous m’avez vu l’autre soir.

– Je ne le juge pas d’après l’état dans lequel je vous ai vu l’autre soir, répliqua-t-elle tranquillement.

– D’après quoi, alors ?

– D’après beaucoup de choses, qui sont des bagatelles en elles-mêmes, mais qui prennent plus d’importance dans leur ensemble. Je le juge, Trotwood, en partie d’après ce que vous m’avez dit de lui vous-même, d’après votre caractère, et l’influence qu’il a sur vous. »

Sa voix douce et modeste semblait faire résonner en moi une corde qui ne vibrait qu’à ce son. Cette voix était toujours pénétrante, mais lorsqu’elle était émue comme elle l’était alors, elle avait un accent qui allait au fond de mon cœur. Je restais là sur ma chaise à l’écouter encore, tandis qu’elle baissait les yeux sur son ouvrage ; et l’image de Steerforth, en dépit de mon attachement pour lui, s’obscurcissait à sa voix.

« Je suis bien hardie, dit Agnès, en relevant les yeux, moi qui ai toujours vécu dans la retraite, et qui connais si peu le monde, de vous donner mon avis avec tant d’assurance, peut-être même d’avoir un avis si décidé. Mais je sais d’où vient ma sollicitude, Trotwood ; je sais qu’elle remonte au souvenir fidèle de notre enfance commune, et à l’intérêt sincère que je prends à tout ce qui vous regarde. Voilà ce qui m’enhardit. Je suis sûre de ne pas me tromper dans ce que je vous dis. J’en suis certaine. Il me semble que c’est un autre et non pas moi qui vous parle, quand je vous garantis que vous avez là un ami dangereux. »

Je la regardais toujours, je l’écoutais toujours après qu’elle avait parlé, et l’image de Steerforth, quoique gravée encore dans mon cœur, se couvrit de nouveau d’un nuage sombre.

« Je ne suis pas assez déraisonnable pour espérer, dit Agnès, en prenant son ton ordinaire au bout d’un moment, que vous puissiez changer tout d’un coup de sentiments et de conviction, surtout quand il s’agit d’un sentiment qui a sa source dans votre nature confiante. D’ailleurs ce n’est pas une chose que vous deviez faire à la légère. Je vous demande seulement, Trotwood, si vous pensez jamais à moi… je veux dire, continua-t-elle avec un doux sourire, car j’allais l’interrompre et elle savait bien pourquoi… je veux dire, toutes les fois que vous penserez à moi, de vous rappeler le conseil que je vous donne. Me pardonnerez-vous tout ce que je vous dis là ?

– Je vous pardonnerai, Agnès, répliquai-je, quand vous aurez fini par rendre justice à Steerforth et à l’aimer comme je l’aime.

– Pas avant ? » dit Agnès.

Je vis passer une ombre sur sa figure, quand je prononçai le nom de Steerforth ; mais elle me rendit bientôt mon sourire, et nous reprîmes toute notre confiance d’autrefois.

« Et vous, Agnès, quand est-ce que vous me pardonnerez cette soirée ?

– Quand je vous en reparlerai, dit Agnès. Elle voulait ainsi écarter ce souvenir, mais moi j’en étais trop préoccupé pour y consentir, et j’insistai pour lui raconter comment j’en étais venu à m’abaisser jusque-là, et je lui déroulai la chaîne de circonstances dont le théâtre n’avait été, pour ainsi dire, que le dernier anneau. Ce fut pour moi un grand soulagement, et je me donnai en même temps le plaisir de m’étendre sur les obligations que j’avais à Steerforth, et sur les soins qu’il avait pris de moi dans un temps où je n’étais pas en état de prendre, soin de moi-même.

– N’oubliez pas, dit Agnès, en changeant tranquillement la conversation dès que j’eus fini, que vous vous êtes engagé à me raconter non-seulement vos peines, mais aussi vos passions. Qui est-ce qui a succédé à miss Larkins, Trotwood ?

– Personne, Agnès.

– Quelqu’un, Trotwood, dit Agnès en riant et en me menaçant du doigt.

– Non, Agnès, sur ma parole. Il y a certainement chez mistress Steerforth une dame qui a beaucoup d’esprit, et avec laquelle j’aime à causer, miss Dartle… Mais je ne l’adore pas. »

Agnès se mit à rire de sa pénétration, et me dit que, si je lui conservais ma confiance, elle avait l’intention de tenir un petit registre de mes attachements violents avec la date de leur naissance et de leur fin, comme la table des règnes de chaque roi et de chaque reine dans l’histoire d’Angleterre. Après quoi elle me demanda si j’avais vu Uriah.

« Uriah Heep ? dis-je. Non, est-ce qu’il est à Londres ?

– Il vient tous les jours ici dans les bureaux du rez-de-chaussée, répliqua Agnès. Il était à Londres huit jours avant moi. Je crains que ce ne soit pour quelque affaire désagréable, Trotwood.

– Quelque affaire qui vous inquiète, je le vois, Agnès. Qu’est-ce donc ? »

Agnès posa son ouvrage, et me répondit en croisant les mains et en me regardant d’un air pensif avec ses beaux yeux si doux :

« Je crois qu’il va devenir l’associé de mon père !

– Qui ? Uriah ! le misérable aurait-il réussi par ses bassesses insinuantes à se glisser dans un si beau poste ! m’écriai-je avec indignation. N’avez-vous pas essayé quelque remontrance, Agnès ? Songez aux relations qui vont s’ensuivre. Il faut parler ; il ne faut pas laisser votre père faire une démarche si imprudente : il faut l’empêcher, Agnès, pendant qu’il en est encore temps ! »

Agnès, me regardant toujours, secouait sa tête en souriant faiblement de la chaleur que j’y mettais, puis elle me répondit :

« Vous vous rappelez notre dernière conversation à propos de papa ? Ce fut peu de temps après… deux ou trois jours peut-être, qu’il me laissa entrevoir pour la première fois ce que je vous apprends aujourd’hui. C’était bien triste de le voir lutter contre son désir de me faire accroire que c’était une affaire de son libre choix, et la peine qu’il avait à me cacher qu’il y était obligé. J’en ai eu bien du chagrin.

– Obligé ! Agnès ! qu’est-ce qui l’y oblige ?

– Uriah, répondit-elle après un moment d’hésitation, s’est arrangé pour lui devenir indispensable. Il est fin et vigilant. Il a deviné les faiblesses de mon père, il les a encouragées, il en a profité ; enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je pense, Trotwood, papa a peur de lui. »

Je vis clairement qu’elle eût pu en dire davantage ; qu’elle en savait ou qu’elle en devinait plus long. Je ne voulus pas lui donner le chagrin de lui demander ce qu’elle me cachait : je savais qu’elle se taisait pour épargner son père : Je savais que, depuis longtemps, les choses prenaient ce chemin ; oui, en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler qu’il y avait longtemps que cet événement se préparait. Je gardai le silence.

« Son ascendant sur papa est très-grand, dit Agnès. Il professe beaucoup d’humilité et de reconnaissance, c’est peut-être vrai… je l’espère, mais il a vraiment pris une position qui lui donne beaucoup de pouvoir, et je crains qu’il n’en use durement.

– Lui ! ce n’est qu’un chacal ; lui dis-je, et ce fut pour moi, sur le moment, un grand soulagement.

– Au moment dont je parle, celui où papa me fit cette confidence, poursuivit Agnès, Uriah lui avait dit qu’il allait le quitter ; qu’il en était bien fâché ; que cela lui faisait beaucoup de peine, mais qu’on lui faisait de très-belles propositions. Papa était très-abattu et plus accablé de soucis que nous ne l’avions jamais vu, vous et moi, mais il a semblé soulagé par cet expédient d’association, quoiqu’il parût en même temps en être blessé et humilié.

– Et comment avez-vous reçu cette nouvelle, Agnès ?

– J’ai fait ce que je devais, je l’espère, Trotwood, répliqua-t-elle. J’étais certaine qu’il était nécessaire pour la tranquillité de papa que ce sacrifice fut accompli ; je l’ai donc prié de le faire. Je lui ai dit que ce serait un grand poids de moins pour lui… puissé-je avoir dit vrai !… et que cela me donnerait plus d’occasions encore que par le passé de lui tenir compagnie. Oh ! Trotwood, s’écria Agnès en couvrant son visage de ses mains pour cacher ses larmes, il me semble presque que j’ai joué le rôle d’une ennemie de mon père, plutôt que celui d’une fille pleine de tendresse, car je sais que les changements que nous avons remarqués en lui ne viennent que de son dévouement pour moi. Je sais que s’il a rétréci le cercle de ses devoirs et de ses affections, c’était pour les concentrer sur moi tout entiers. Je sais toutes les privations qu’il s’est imposées pour moi, toutes les sollicitudes paternelles qui ont assombri sa vie, énervé ses forces et son énergie, en concentrant toutes ses pensées sur une seule idée. Ah ! si je pouvais tout réparer ! si je pouvais réussir à le relever, comme j’ai été la cause innocente de son abaissement ! »

Je n’avais jamais vu pleurer Agnès. J’avais bien vu des larmes dans ses yeux chaque fois que je rapportais de nouveaux prix de la pension, j’en avais vu encore la dernière fois que nous avions parlé de son père ; je l’avais vue détourner son doux visage quand nous nous étions séparés, mais je n’avais jamais été témoin d’un chagrin pareil. J’en étais si triste que je ne pouvais pas lui dire autre chose que des enfantillages comme ces simples paroles : « Je vous en prie, Agnès, je vous en prie, ne pleurez pas, ma chère sœur ! »

Mais Agnès m’était trop supérieure par le caractère et la persévérance (je le sais maintenant, que je le comprisse ou non alors), pour avoir longtemps besoin de mes prières. La sérénité angélique de ses manières qui l’a marquée dans mon souvenir d’un sceau si différent de toute autre créature, reparut bientôt, comme lorsqu’un nuage s’efface d’un ciel serein.

« Nous ne serons probablement pas seuls bien longtemps, dit Agnès, et puisque j’en ai l’occasion, permettez-moi de vous demander instamment, Trotwood, de montrer de la bienveillance pour Uriah. Ne le rebutez pas. Ne lui en voulez pas (comme je sais que vous y êtes en général disposé) de ce que vos caractères n’ont pas de sympathie. Ce n’est peut-être que lui rendre justice, car nous ne savons rien de positif contre lui. En tous cas, pensez d’abord à papa et à moi ! »

Agnès n’eut pas le temps d’en dire davantage, car la porte s’ouvrit et mistress Waterbrook, une femme étoffée, ou qui portait une robe très-étoffée, je ne sais lequel, car je ne pouvais pas distinguer ce qui appartenait à la robe de ce qui appartenait à la dame, entra toutes voiles dehors. J’avais un vague souvenir de l’avoir vue au spectacle, comme si elle avait passé devant moi dans une lanterne magique mal éclairée ; mais elle eut l’air de se rappeler parfaitement ma personne, qu’elle soupçonnait encore d’être en état d’ivresse.

Découvrant pourtant par degrés que j’étais de sens rassis, et, j’espère aussi, que j’étais un jeune homme bien élevé, mistress Waterbrook s’adoucit considérablement à mon égard, et commença par me demander si je me promenais beaucoup dans les parcs, puis, en second lieu, si j’allais souvent dans le monde. Sur ma réponse négative à ces deux questions, il me sembla que je recommençais à perdre beaucoup dans son estime : cependant elle mit beaucoup de bonne grâce à dissimuler la chose, et m’invita à dîner pour le lendemain. J’acceptai l’invitation et je pris congé d’elle, en demandant Uriah dans les bureaux en sortant ; il était absent et je laissai ma carte.

Quand j’arrivai pour dîner le lendemain, la porte de la rue, en s’ouvrant, me permit de pénétrer dans un bain de vapeur, parfumé d’une odeur de mouton, qui me fit deviner que je n’étais pas le seul invité ; je reconnus à l’instant le commissionnaire revêtu d’une livrée et posté au bas de l’escalier pour aider le domestique à annoncer. Il fit de son mieux pour avoir l’air de ne pas me connaître, quand il me demanda mon nom en confidence, mais moi, je le reconnus bien, et lui aussi, ce qui ne nous mettait pas à notre aise : ce que c’est que la conscience !

Je trouvai dans M. Waterbrook un monsieur entre deux âges, le cou très-court, avec un col de chemise très-vaste ; il ne lui manquait que d’avoir le nez noir pour ressembler parfaitement à un roquet, il me dit qu’il était heureux d’avoir l’honneur de faire ma connaissance, et quand j’eus déposé mes hommages aux pieds de mistress Waterbrook, il me présenta avec beaucoup de cérémonie à une dame très-imposante, revêtue d’une robe de velours noir, avec une grande toque de velours noir sur la tête ; bref, je la pris pour une proche parente d’Hamlet, sa tante par exemple.

Elle s’appelait mistress Henry Spiker ; son mari était là aussi et il avait un air si glacial, que ses cheveux me firent l’effet, non pas d’être gris, mais d’être parsemés de givre ou de frimas. On montrait la plus grande déférence au couple Spiker ; Agnès m’apprit que cela venait de ce que M. Henry Spiker était l’avoué de quelqu’un ou de quelque chose, je ne sais lequel, qui tenait de loin à la trésorerie.

Je trouvai Uriah Heep vêtu de noir au milieu de la compagnie. Il était plein d’humilité et me dit, quand je lui donnai une poignée de main, qu’il était fier de ce que je voulais bien faire attention à lui, et qu’il m’était très-obligé de ma condescendance. J’aurais voulu qu’il en fût un peu moins touché, car, dans l’excès de sa reconnaissance, il ne fit que roder toute la soirée autour de moi, et chaque fois que je disais un mot à Agnès, j’étais sûr d’apercevoir dans un coin ses yeux vitreux et son visage cadavéreux, qui nous hantaient comme ceux d’un déterré.

Les autres invités me firent l’effet d’avoir été frappés à la glace comme le champagne. L’un d’eux pourtant attira mon attention avant même d’être introduit ; j’avais entendu annoncer M. Traddles ; mes pensées se reportèrent à l’instant vers Salem-House ; serait-il possible, me disais-je, que ce fut ce Tommy qui dessinait toujours des squelettes !

J’attendais l’entrée de M. Traddles avec un intérêt inaccoutumé. Je vis un jeune homme tranquille, à l’air grave, aux manières modestes, avec des cheveux très-étranges et des yeux un peu trop ouverts ; il disparut si vite dans un coin sombre, que j’eus quelque peine à l’examiner. Enfin je parvins à le voir en face, et mes yeux me trompaient bien si ce n’était pas mon pauvre vieux Tommy.

Je m’approchai de M. Waterbrook pour lui dire que je croyais avoir le plaisir de retrouver chez lui un ancien camarade.

« En vérité ? dit M. Waterbrook d’un air étonné, vous êtes trop jeune pour avoir été en pension avec M. Henry Spiker ?

– Oh ! ce n’est pas de lui que je parle, repartis-je. Je parle d’un monsieur qui s’appelle Traddles.

– Oh ! oui, oui, en vérité ? dit mon hôte avec beaucoup moins d’intérêt, c’est possible.

– Si c’est véritablement mon ancien camarade, dis-je en regardant du côté de Traddles, nous avons été ensemble dans une pension qui s’appelait Salem-House : c’était un excellent garçon.

– Oh ! oui, Traddles est un bon garçon, répliqua mon hôte en hochant la tête d’un air de condescendance ; Traddles est un très-bon garçon.

– C’est vraiment, lui dis-je, une coïncidence assez curieuse.

– D’autant plus, répondit mon hôte, que c’est par hasard qu’il est ici : il n’a été invité ce matin que parce qu’il s’est trouvé une place vacante à table, par suite de l’indisposition du père de mistress Henry Spiker. C’est un homme très-bien élevé que le père de mistress Henry Spiker, M. Copperfield. »

Je murmurai quelques mots d’assentiment très-chaleureux et véritablement méritoires de la part d’un homme qui n’avait jamais entendu parler de lui ; puis je demandai quelle était la profession de M. Traddles.

« Traddles, dit M. Waterbrook, étudie pour le barreau ; c’est un très-bon garçon… incapable de faire du mal à personne qu’à lui-même.

– Quel mal peut-il se faire à lui-même ? répliquai-je, contrarié d’apprendre cette mauvaise nouvelle.

– Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue et en jouant avec sa chaîne de montre, d’un certain air d’aisance presque impertinente, je ne crois pas qu’il arrive jamais à grand’chose. Je parierais, par exemple, qu’il n’aura jamais vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m’a été recommandé par un de mes amis du barreau. Oh ! certainement, certainement, il ne manque pas de quelque talent pour étudier une cause et pour exposer clairement une question par écrit, mais voilà tout. J’ai le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne laisse pas que d’être considérable… pour lui s’entend. Oh ! certainement, certainement ! »

J’étais très-frappé de l’air de satisfaction dégagée dont M. Waterbrook prononçait de temps en temps son petit « Oh ! certainement ! » L’expression qu’il y mettait était étrange. Cela vous donnait tout de suite l’idée d’un homme qui était né, non pas comme on dit, avec une cuiller d’argent dans la bouche, mais avec une échelle à la main, et qui avait escaladé l’un après l’autre tous les échelons de la vie jusqu’à ce qu’il pût jeter du faîte un regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en bas dans le fossé.

Je continuai de réfléchir sur ce sujet, quand on annonça le dîner. M. Waterbrook offrit son bras à la tante d’Hamlet ; M. Henry Spiker donna le sien à mistress Waterbrook ; Agnès, que j’avais envie de réclamer, fut confiée à un monsieur souriant qui avait les jambes un peu grêles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualité de jeunesse, nous descendîmes les derniers, sans cérémonie. Je ne fus pas tout à fait aussi contrarié que je l’aurais été d’avoir manqué le bras d’Agnès, en trouvant l’occasion, sur l’escalier, de renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir, tandis qu’Uriah se tortillait près de nous avec une humilité et une satisfaction si indiscrètes, que j’avais grande envie de le jeter par-dessus la rampe.

Nous fûmes séparés à table, Traddles et moi. Nous étions aux deux bouts opposés ; il était perdu dans l’éclat éblouissant d’une robe de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d’Hamlet. Le dîner fut très-long, et la conversation roula tout entière sur l’aristocratie de naissance, sur ce qu’on appelle… le sang. Mistress Waterbrook nous répéta plusieurs fois que, si elle avait une faiblesse, c’était pour le sang.

Il me vint plusieurs fois à l’esprit que nous n’en aurions pas été plus mal, si nous n’avions pas été si comme il faut. Nous étions tellement comme il faut, que le cercle de la conversation était extrêmement restreint. Il y avait au nombre des invités un monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport (M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires légales de la Banque ; et entre la Banque et la Trésorerie, nous étions aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de là. Pour ajouter à l’agrément de la chose, la tante d’Hamlet avait le défaut de la famille et se livrait constamment à des soliloques décousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est vrai de dire qu’ils étaient peu nombreux, mais comme nous retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste pour donner carrière à ses spéculations abstraites que son neveu lui-même.

Le sang ! le sang ! on aurait pu se croire à un dîner d’ogres, tant la conversation prenait un ton sanguinaire.

« J’avoue que je suis de l’avis de mistress Waterbrook, dit M. Waterbrook en élevant son verre à la hauteur de ses yeux. Il y a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens pour le sang !

– Oh ! il n’y a rien d’aussi satisfaisant, observa la tante d’Hamlet, il n’y a rien qui rappelle autant le beau idéal de toutes ces sortes de choses en général. Il y a des esprits vulgaires (il y en a peu, j’espère, mais enfin il y en a) qui aiment mieux se prosterner devant ce que j’appellerais des idoles, positivement des idoles : devant de grands services rendus, des facultés éminentes, et ainsi de suite. Mais tout cela ce sont des êtres d’imagination. Il n’en est pas ainsi du sang. On voit le sang dans un nez, et on le reconnaît ; on le rencontre dans un menton, et on dit : « Le voilà, voilà du sang ! » C’est quelque chose de positif ; on le touche au doigt, cela n’admet pas de doute. »

Le monsieur souriant, doué de jambes grêles, qui avait donné le bras à Agnès, posa la question d’une manière plus nette encore, à ce qu’il me sembla.

« Dame ! vous savez, dit ce monsieur, en jetant un regard stupide tout autour de la table ; nous ne pouvons pas nous défaire de ça, voyez-vous ; nous avons du sang, bon gré mal gré, voyez-vous. Il y a des jeunes gens, voyez-vous, qui peuvent être un peu au-dessous de leur rang comme éducation et comme manières, qui font quelques sottises, voyez-vous, et qui se mettent dans de grands embarras, eux et les autres, et cætera. Mais du diable si on n’a pas toujours du plaisir à trouver qu’au fond ils ont du sang, voyez-vous. Pour mon compte, j’aimerais mieux, en tout cas, être jeté à terre par un homme qui aurait du sang, que d’être ramassé par quelqu’un qui n’en aurait pas. »

Cette déclaration, qui résumait admirablement l’essence de la question, eut le plus grand succès, et attira l’attention sur l’orateur jusqu’au moment de la retraite des dames. Je remarquai alors que M. Gulpidge et M. Henry Spiker, qui jusque-là s’étaient tenus à distance réciproque, formèrent une ligne défensive contre nous, gens de rien, comme étant l’ennemi commun, et échangèrent à travers la table un dialogue mystérieux pour notre mystification.

« Cette affaire de la première créance de quatre mille cinq cents livres sterling n’a pas suivi le cours auquel on s’attendait, Gulpidge, dit M. Henry Spiker.

– Voulez-vous parler du D. de A. ? dit M. Spiker.

– Du C. de B., » dit M. Gulpidge.

M. Spiker fit un mouvement de sourcils et parut très-ému.

« Quand la question fut présentée à lord ***, je n’ai pas besoin de le nommer… dit M. Gulpidge en s’arrêtant.

– Je comprends, dit M. Spiker, W***. »

M. Gulpidge fit un signe mystérieux.

« Quand la question lui fut présentée, il répondit : « Point d’argent, point de liberté ! »

– Bonté du ciel ! s’écria M. Spiker.

– Point d’argent point de liberté, répéta M. Gulpidge d’un ton ferme. L’héritier présomptif, vous me comprenez ?…

– K… dit M. Spiker avec un regard de connivence.

– K… alors a refusé absolument de signer. On l’a suivi jusqu’à New-Market pour le faire rétracter, et il a péremptoirement refusé sa signature. »

L’intérêt de M. Spiker devint si vif qu’il en était pétrifié.

« Voilà où en sont les choses, dit M. Gulpidge en se rejetant dans son fauteuil. Notre ami Waterbrook me pardonnera si j’évite de m’expliquer plus clairement, par égard pour l’importance des intérêts en jeu. »

M. Waterbrook était trop heureux, c’était facile à voir, qu’on voulût bien à sa table traiter, même par allusion, des intérêts si distingués et sous-entendre de tels noms. Il revêtit une expression de grave intelligence, quoique je sois persuadé qu’il ne comprenait pas plus que moi le sujet de la discussion, et exprima sa haute approbation de la discrétion qu’on observait. M. Spiker, après avoir reçu de son ami, M. Gulpidge, une confidence si importante, désira naturellement lui rendre la pareille. Le dialogue précédent fut suivi d’un autre qui fit le pendant ; ce fut au tour de M. Gulpidge à témoigner sa surprise ; puis il reprit ; M. Spiker fut surpris à son tour, et ainsi de suite. Pendant ce temps, nous autres profanes, nous étions accablés par la grandeur des intérêts enveloppés dans cette conversation mystérieuse, et notre hôte nous regardait avec orgueil comme des victimes d’une admiration et d’un respect salutaires.

Jugez si j’eus du plaisir à rejoindre Agnès dans le salon ! Après avoir causé avec elle dans un coin, je lui présentai Traddles qui était timide, mais très-aimable et toujours aussi bon enfant qu’autrefois. Il était obligé de nous quitter de bonne heure, attendu qu’il partait le lendemain matin pour un mois, de sorte que je ne pus pas causer avec lui aussi longtemps que je l’aurais voulu ; mais nous nous promîmes, en échangeant nos adresses, de nous donner le plaisir de nous revoir quand il serait de retour à Londres. Il apprit avec grand intérêt que j’avais retrouvé Steerforth, et parla de lui avec un tel enthousiasme, que je lui fis répéter devant Agnès ce qu’il en pensait. Mais Agnès se contenta de me regarder et de secouer un peu la tête quand elle fut sûre que j’étais seul à la voir.

Comme elle se trouvait entourée de gens avec lesquels il me semblait qu’elle ne devait pas être à son aise, je fus presque content de lui entendre dire qu’elle devait retourner chez elle au bout de peu de jours, malgré tous mes regrets de la perdre si vite. L’idée de cette séparation prochaine m’engagea à rester jusqu’à la fin de la soirée. Je me rappelais avec tant de plaisir, en causant avec elle et en l’entendant vanter l’heureuse vie que j’avais menée dans la vieille et grave maison qu’elle parait de tant de charmes, que j’aurais volontiers passé ainsi la moitié de la nuit. Mais à la fin, je n’avais plus d’excuses pour rester plus longtemps ; toutes les lumières de la soirée de M. Waterbrook étaient éteintes, et je fus bien obligé de partir à mon tour. Je sentis alors plus que jamais qu’elle était mon bon ange, et, en voyant son doux sourire et son visage serein, si je crus que c’étaient ceux d’un ange qui brillaient sur moi d’une sphère éloignée, j’espère qu’on me pardonnera cette illusion innocente.

J’ai dit que toute la société s’était retirée, j’aurais dû en excepter Uriah que je ne comprenais pas dans cette catégorie, et qui n’avait pas cessé de nous poursuivre. Il descendit l’escalier derrière moi. Il sortit de la maison derrière moi, et je le vois encore, faisant glisser sur ses longs doigts de squelette les doigts plus longs encore d’une paire de gants, qui semblaient faits pour la main de Guy Fawkes.

Je n’étais pas d’humeur à me soucier de la compagnie d’Uriah, mais je me souvins de la prière d’Agnès, et je lui demandai s’il voulait venir chez moi prendre une tasse de café.

« Oh ! vraiment, M. Trotwood, répliqua-t-il, je devrais dire M. Copperfield, mais l’autre nom me vient tout naturellement à la bouche… je ne voudrais pas vous gêner ; ne vous croyez pas obligé, je vous prie, d’inviter un humble personnage comme moi à venir chez vous.

– Cela ne me gêne pas, répondis-je, voulez-vous venir ?

– J’en serais bien heureux, répliqua Uriah, en se tortillant.

– Eh bien ! alors, venez ! »

Je ne pouvais m’empêcher de lui parler un peu sèchement, mais il n’avait pas l’air de s’en apercevoir. Nous prîmes le chemin le plus court, sans entretenir grande conversation en route, et il avait poussé l’humilité jusqu’à ne faire autre chose tout le long du chemin, que de mettre perpétuellement ses abominables gants ; il les mettait encore quand nous arrivâmes à ma porte.

L’escalier était sombre, et je le pris par la main pour éviter qu’il se cognât la tête contre les murs, quoiqu’il me semblât que je tenais une grenouille dans la main, tant la sienne était froide et humide ; si bien que je fus tenté vingt fois de le lâcher et de m’enfuir. Mais Agnès et l’hospitalité l’emportèrent, et je l’amenai jusqu’au coin de mon feu. Quand j’eus allumé les bougies, il entra dans des transports d’humilité à la vue du salon qui lui était révélé, et quand je fis chauffer le café dans un simple pot d’étain que mistress Crupp affectionnait particulièrement pour cet usage (sans doute parce qu’il n’avait pas été fait pour cela, mais bien plutôt pour contenir l’eau chaude destinée à se faire la barbe, et peut-être aussi parce qu’il y avait une cafetière brevetée, d’un grand prix, qu’elle laissait moisir dans l’office), il manifesta une telle émotion que j’avais la plus grande envie de la lui verser sur la tête pour l’échauder.

« Oh ! vraiment, M. Trotwood… pardon, je voulais dire M. Copperfield ! je ne me serais jamais attendu à vous voir me servir ! mais il m’arrive de tous côtés tant de choses auxquelles je ne pouvais pas non plus m’attendre dans une situation aussi humble que la mienne, qu’il me semble que les bénédictions pleuvent sur ma tête. Vous avez sans doute entendu parler d’un changement dans mon avenir, M. Trotwood… pardon, je voulais dire M. Copperfield ? »

En le voyant assis sur mon canapé, ses longues jambes rapprochées pour soutenir sa tasse, son chapeau et ses gants par terre à côté de lui, sa cuiller s’agitant doucement dans sa tasse, avec ses yeux d’un rouge vif, qui semblaient avoir brûlé leurs cils, ses narines qui se dilataient et se resserraient comme toujours chaque fois qu’il respirait, des ondulations de serpent qui couraient tout le long de son corps depuis le menton jusqu’aux bottes, je me dis que décidément il m’était souverainement désagréable. J’éprouvais un malaise véritable à le voir chez moi, car j’étais jeune alors, et je n’avais pas encore l’habitude de cacher ce que je sentais vivement.

« Vous avez, je pense, entendu parler d’un changement dans mon avenir, Trotwood… pardon, je voulais dire M. Copperfield ? répéta Uriah.

– Oui, j’en ai entendu parler.

– Ah ! répondit-il tranquillement, je pensais bien que miss Agnès le savait ; je suis bien aise d’apprendre que miss Agnès en est instruite. Oh ! merci, M. Trot… M. Copperfield. »

J’avais bonne envie de lui jeter mon tire-bottes, qui était là tout prêt devant le feu, pour le punir de m’avoir ainsi tiré un renseignement qui regardait Agnès, quelque insignifiant qu’il pût être, mais je me contentai de boire mon café.

« Comme vous avez été bon prophète, monsieur Copperfield, poursuivit-il, comme vous avez vu les choses de loin ! Vous rappelez-vous que vous m’avez dit un jour que je deviendrais peut-être l’associé de M. Wickfield, et qu’alors l’étude porterait les noms de Wickfield et Heep ! Vous ne vous en souvenez peut-être pas ; mais une personne humble comme moi, M. Copperfield, n’oublie pas ces choses-là.

– Je me rappelle vous en avoir parlé, lui dis-je, quoique certainement cela ne me parût pas très-probable alors.

– Et qui aurait pu le croire probable, monsieur Copperfield ! dit Uriah avec enthousiasme. Ce n’était pas moi, toujours ! Je me rappelle vous avoir dit moi-même que ma position était beaucoup trop humble : et je vous disais là bien véritablement ce que je pensais. »

Il regardait le feu avec une grimace de possédé, et moi je le regardais.

« Mais les individus les plus humbles, monsieur Copperfield, peuvent servir d’instrument pour faire le bien, reprit-il. Je suis heureux d’avoir pu servir d’instrument au bonheur de M. Wickfield, et j’espère lui rendre encore des services. Quel excellent homme, monsieur Copperfield, mais comme il a été imprudent !

– Je suis bien fâché de ce que vous me dites là, lui dis-je, et je ne pus m’empêcher d’ajouter d’un ton significatif… sous tous les rapports.

– Certainement, monsieur Copperfield, répliqua Uriah, sous tous les rapports. Pour miss Agnès par-dessus tout ! Vous ne vous rappelez pas, monsieur Copperfield, l’éloquente expression dont vous vous êtes servi en me parlant d’elle, mais moi je me la rappelle bien. Vous m’avez dit un jour que tout le monde lui devait de l’admiration, et je vous en ai bien remercié, mais vous avez oublié tout cela naturellement, monsieur Copperfield ?

– Non, dis-je sèchement.

– Oh ! combien j’en suis heureux, s’écria Uriah ! quand je pense que c’est vous qui avez le premier allumé une étincelle d’ambition dans mon humble cœur et que vous ne l’avez pas oublié ! Oh !… voulez-vous me permettre de vous demander encore une tasse de café ? »

Il y avait quelque chose dans l’emphase qu’il avait mise à me rappeler ces étincelles que j’avais allumées, quelque chose dans le regard qu’il m’avait lancé en parlant, qui m’avait fait tressaillir comme si je l’avais vu tout d’un coup dévoilé par un jet de lumière. Rappelé à moi par la demande qu’il me faisait d’un ton si différent, je fis les honneurs du pot d’étain, mais d’une main si tremblante, avec un sentiment si soudain de mon impuissance à lutter contre lui, et avec tant d’inquiétude de ce qui allait survenir, que j’étais bien sûr de ne pouvoir lui cacher mon trouble.

Il ne disait rien. Il faisait fondre son sucre, buvait une gorgée de café, puis se caressait le menton de sa main décharnée, regardait le feu, jetait un coup d’œil sur la chambre, me faisait une grimace sous forme de sourire, se tortillait de nouveau dans l’excès de son respect servile, reprenait sa tasse de café, et me laissait le soin de recommencer la conversation.

« Ainsi donc, lui dis-je enfin, M. Wickfield qui vaut mieux que cinq cents jeunes gens comme vous… ou moi (ma vie en aurait dépendu que je n’aurais pas pu m’empêcher de couper ma phrase par un geste d’impatience bien prononcé), M. Wickfield a commis des imprudences, monsieur Heep ?

– Oh ! beaucoup d’imprudences, monsieur Copperfield, répliqua Uriah avec un soupir de modestie, beaucoup, beaucoup !… Mais vous seriez bien bon de m’appeler Uriah comme autrefois !

– Eh bien ! Uriah, dis-je en prononçant le mot avec quelque difficulté.

– Merci bien ! répliqua-t-il avec chaleur, merci bien, monsieur Copperfield ! Il me semble sentir la brise ou entendre les cloches d’autrefois, comme aux jours de ma jeunesse, quand je vous entends dire Uriah. Je vous demande pardon. Que disais-je donc ?

– Vous parliez de M. Wickfield.

– Ah ! oui, c’est vrai, dit-il, de grandes imprudences, monsieur Copperfield ! C’est un sujet auquel je ne voudrais faire allusion devant personne autre que vous. Et même avec vous, je ne puis qu’y faire allusion. Si tout autre que moi avait été à ma place depuis quelques années, à l’heure qu’il est, il aurait M. Wickfield (quel excellent homme, pourtant, monsieur Copperfield !) sous sa coupe. Sous… sa… coupe… » dit Uriah très-lentement en étendant sa main décharnée sur la table, et en la pressant si fort de son pouce sec et dur que la table et la chambre même en tremblèrent.

J’aurais été condamné à le regarder avec son vilain pied plat sur la tête de M. Wickfield, que je n’aurais pas pu, je crois, le détester davantage.

« Oh ! oui, monsieur Copperfield, continua-t-il d’une voix douce qui formait un contraste frappant avec la pression obstinée de ce pouce dur et sec, il n’y a pas le moindre doute. Ç’aurait été sa ruine, son déshonneur, je ne sais pas quoi, M. Wickfield ne l’ignore pas. Je suis l’humble instrument destiné à le servir dans mon humilité, et il m’élève à une situation que je pouvais à peine espérer d’atteindre. Combien je dois lui en être reconnaissant ! » Son visage était tourné de mon côté, mais il ne me regardait pas ; il ôta sa main de la table, et frotta lentement et d’un air pensif sa mâchoire décharnée comme s’il se faisait la barbe.

Je me rappelle quelle indignation remplissait mon cœur, en voyant l’expression de ce rusé visage, qui, à la lueur rouge de la flamme, m’annonçait de nouvelles révélations.

« Monsieur Copperfield, me dit-il… mais ne vous fais-je pas veiller trop tard ?

– Ce n’est pas vous qui me faites veiller, je me couche toujours tard.

– Merci, monsieur Copperfield. J’ai monté de quelques degrés dans mon humble situation depuis le temps où vous m’avez connu, cela est vrai, mais je suis toujours aussi humble. J’espère que je le serai toujours. Vous ne douterez pas de mon humilité si je vous fais une petite confidence, monsieur Copperfield, n’est-ce pas ?

– Non, dis-je avec effort.

– Merci bien ! Il tira son mouchoir de sa poche et se mit à en frotter la paume de ses mains. Miss Agnès, monsieur Copperfield ?

– Eh bien ! Uriah ?

– Oh ! quel plaisir de vous entendre dire Uriah spontanément, s’écria-t-il en faisant un petit saut comme une torpille électrique. Vous l’avez trouvée bien belle ce soir, monsieur Copperfield ?

– J’ai trouvé comme de coutume qu’elle avait l’air d’être sous tous les rapports au-dessus de tous ceux qui l’entouraient.

– Oh ! merci ! c’est parfaitement vrai, s’écria-t-il. Merci mille fois de ce que vous venez de dire là !

– Point du tout, répondis-je avec hauteur ; il n’y a pas de quoi.

– Voyez-vous, monsieur Copperfield, dit Uriah ; c’est précisément là-dessus que roule la confidence que je vais prendre la liberté de vous faire. Quelque humble que je sois, et il frottait ses mains plus énergiquement en les regardant de près, puis il regardait le feu ; quelque humble que soit ma mère, quelque modeste que soit notre pauvre mais honnête demeure (je n’ai pas d’objection à vous confier mon secret, monsieur Copperfield ; j’ai toujours eu de la tendresse pour vous, depuis que j’ai eu le plaisir de vous voir pour la première fois dans un tilbury), l’image de miss Agnès habite dans mon cœur depuis bien des années ! Oh ! monsieur Copperfield ! si vous saviez comme je l’adore ! Je baiserais la trace de ses pas. »

Je crois que je fus saisi de la folle idée de prendre dans la cheminée les pincettes toutes rouges, et de l’en poursuivre au grand galop. Heureusement, elle me sortit brusquement de la tête, comme une balle sort de la carabine, mais l’image d’Agnès souillée, rien que par l’ignoble audace des pensées de cet abominable rousseau ne me quitta pas l’esprit, pendant qu’il était là, assis tout de travers sur le canapé, comme si son âme odieuse donnait la colique à son corps : j’en avais presque le vertige. Il me semblait qu’il grandissait et s’enflait sous mes yeux, que la chambre retentissait des échos de sa voix ; enfin je me sentis possédé par une étrange sensation que tout le monde connaît peut-être jusqu’à un certain point ; il me semblait que tout ce qui venait de se passer était arrivé autrefois, n’importe quand, et que je savais d’avance ce qu’il allait me dire.

Je m’aperçus à temps que son visage exprimait sa confiance dans le pouvoir qu’il avait entre les mains, et cette observation contribua plus que tout le reste, plus que tous les efforts que j’aurais pu faire, à rappeler à mon souvenir la prière d’Agnès dans toute sa force. Je lui demandai avec une apparence de calme, dont je ne me serais pas cru capable l’instant d’auparavant, s’il avait fait connaître ses sentiments à Agnès.

« Oh ! non ! monsieur Copperfield, répliqua-t-il, mon Dieu, non, je n’en ai parlé qu’à vous. Vous comprenez, je commence à peine à sortir de l’humilité de ma situation ; je fonde en partie mes espérances sur les services qu’elle me verra rendre à son père, (car j’espère bien lui être très-utile, monsieur Copperfield), elle verra comme je faciliterai les choses à ce brave homme pour le tenir en bonne voie. Elle aime tant son père, monsieur Copperfield (quelle belle qualité chez une fille !), que j’espère qu’elle arrivera peut-être, par affection pour lui, à avoir quelques bontés pour moi. »

Je sondais la profondeur de l’intrigue de ce misérable, et je comprenais dans quel but il m’en faisait la confidence.

« Si vous voulez bien avoir la bonté de me garder le secret, monsieur Copperfield, poursuivit-il, et de ne rien faire pour le traverser, je regarderai cela comme une grande faveur. Vous ne voudriez pas me causer de désagréments. Je sais la bonté de votre cœur, mais comme vous ne m’avez connu que dans une humble situation (dans la plus humble situation, je devrais dire, car je suis bien humble encore), vous pourriez, sans le vouloir, me faire un peu de tort auprès de mon Agnès. Je l’appelle mon Agnès, voyez-vous, monsieur Copperfield. Il y a une chanson qui dit :

Un sceptre n’est rien sans toi,

Et je renonce à tout si tu veux être à moi.

Eh bien ! c’est ce que je compte faire un de ces jours. »

Chère Agnès ! Elle, pour qui je ne connaissais personne qui fût digne d’un cœur si aimant et si bon, était-il bien possible qu’elle fût réservée à devenir la femme d’un misérable comme celui-là !

« Il n’y a rien de pressé pour le moment, voyez-vous, monsieur Copperfield, continua Uriah, pendant que je me disais cela en le regardant se tortiller devant moi. Mon Agnès est très-jeune encore, et nous avons, ma mère et moi, bien du chemin à faire et bien des arrangements à prendre, avant qu’il soit à propos d’y penser. J’aurai, par conséquent, le temps de la familiariser avec mes espérances, à mesure que les occasions se présenteront. Oh ! que je vous suis reconnaissant de votre confiance. Oh ! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir tout le soulagement que j’éprouve à penser que vous comprenez notre situation et que vous ne voudriez pas me causer des désagréments dans la famille en vous tournant contre moi. »

Il me prit la main sans que j’osasse la lui refuser, et après l’avoir serrée dans sa patte humide, il regarda le cadran effacé de sa montre.

« Bon Dieu ! dit-il ; il est plus d’une heure. Le temps passe si vite dans les confidences entre de vieux amis, monsieur Copperfield, qu’il est presque une heure et demie. »

Je lui répondis que je croyais qu’il était plus tard ; non que je le crusse réellement, mais parce que j’étais à bout. Je ne savais plus, en vérité, ce que je disais.

« Mon Dieu ! dit-il par réflexion ; dans la maison que j’habite, une espèce d’hôtel, de pension bourgeoise, près de New-River-Head, je vais trouver tout le monde couché depuis deux heures, monsieur Copperfield.

– Je suis bien fâché, répondis-je, de n’avoir ici qu’un seul lit, et de…

– Oh ! ne parlez pas de lit, monsieur Copperfield, répondit-il d’un ton suppliant, en relevant une de ses jambes. Mais, est-ce que vous verriez quelque inconvénient à me laisser coucher par terre devant le feu ?

– Si vous en êtes là, prenez mon lit, je vous en prie, et moi, je m’étendrai devant le feu. »

Il refusa mon offre, d’une voix assez perçante, dans l’excès de sa surprise et de son humilité, pour aller réveiller mistress Crupp, endormie, je suppose, à cette heure indue, dans une chambre éloignée, située à peu près au niveau de la marée basse, et bercée probablement dans son sommeil, par le bruit d’une horloge incorrigible, à laquelle elle en appelait toujours quand nous avions quelque petite discussion sur une question d’exactitude ; cette horloge était toujours de trois quarts d’heure en retard, quoiqu’elle eût été réglée chaque matin sur les autorités les plus compétentes. Aucun des arguments qui me venaient à l’esprit dans mon état de trouble, n’ayant d’effet sur sa modestie, je renonçai à lui persuader d’accepter ma chambre à coucher, et je fus obligé de lui improviser, le mieux possible, un lit auprès du feu. Le matelas du canapé (beaucoup trop court pour ce grand cadavre), les coussins du canapé, une couverture, le tapis de la table, une nappe propre et un gros paletot, tout cela composait un coucher dont il me fut platement reconnaissant. Je lui prêtai un bonnet de nuit dont il s’affubla à l’instant, et qui le rendait si horrible, que je n’ai jamais pu en porter depuis ; après quoi je le laissai reposer en paix.

Je n’oublierai jamais cette nuit-là. Je n’oublierai jamais combien de fois je me tournai et me retournai dans mon lit ; combien de fois je me fatiguai à penser à Agnès et à cet animal ; combien de fois je me demandai ce que je pouvais et ce que je devais faire, et tout cela, pour aboutir toujours à cette impasse, que je n’avais rien de mieux à faire pour le repos d’Agnès, que de ne rien faire du tout, et de garder pour moi ce que j’avais appris. Si je m’endormais un moment, l’image d’Agnès avec ses yeux si doux, et celle de son père la regardant tendrement, s’élevaient devant moi, pour me supplier de venir à leur aide, et me remplissaient de vagues terreurs. Chaque fois que je me réveillais, l’idée qu’Uriah dormait dans la chambre à côté m’oppressait comme un cauchemar, et je me sentais sur le cœur un poids de plomb ; j’avais peur d’avoir pris pour locataire un démon de la plus vile espèce.

Les pincettes me revenaient aussi à l’esprit dans mon sommeil, sans que je pusse m’en débarrasser. Il me semblait, tandis que j’étais à demi endormi et à demi éveillé, qu’elles étaient encore toutes rouges, et que je venais de les saisir pour les lui passer au travers du corps. Cette idée me poursuivait tellement, quoique sachant bien qu’elle n’avait aucune solidité, que je me glissai dans la pièce voisine pour m’assurer qu’il y était bien en effet, couché sur le dos, ses jambes étendues jusqu’au bout de la chambre ; il ronflait ; il avait un rhume de cerveau et sa bouche était ouverte comme une boîte aux lettres ; enfin, il était en réalité beaucoup plus affreux que mon imagination malade ne l’avait rêvé, et mon dégoût même devint une sorte d’attraction qui m’obligeait à revenir à peu près toutes les demi-heures pour le regarder de nouveau. Aussi cette longue nuit me sembla plus lente et plus sombre que jamais, et le ciel chargé de nuages s’obstinait à ne laisser paraître aucune trace du jour.

Quand je le vis descendre de bonne heure, le lendemain matin (car, grâce au ciel, il refusa de rester à déjeuner), il me sembla que la nuit disparaissait avec lui ; mais en prenant le chemin de mon bureau, je recommandai particulièrement à mistress Crupp de laisser mes fenêtres ouvertes, pour donner de l’air à mon salon, et le purifier de toutes les souillures de sa présence.