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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 22. Nouveaux personnages sur un ancien théâtre
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Steerforth passa plus de quinze jours avec moi à Yarmouth. Il est inutile de dire que la plus grande partie de notre temps s’écoulait de compagnie ; pourtant il arrivait parfois que nous nous séparions pendant quelques heures. Il était assez bon marin ; moi je ne l’étais guère, et quand il allait pêcher avec M. Peggotty, ce qui était un de ses amusements favoris, je restais en général à terre. J’étais aussi plus retenu que lui par suite de ma résidence chez Peggotty : je savais qu’elle soignait M. Barkis tout le jour, et je n’aimais pas à rentrer tard, tandis que Steerforth qui couchait à l’hôtel était libre de ses actions, et n’avait à consulter que ses fantaisies. Voilà comment je finis par savoir qu’il donnait de petites régalades aux pêcheurs dans le cabaret que fréquentait quelquefois M. Peggotty, à l’enseigne de la Bonne-volonté, quand j’étais couché ; et qu’il revêtait des habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la lune, et rentrer à la marée du matin. Je savais du reste que sa nature active et son humeur impétueuse trouvaient un grand plaisir dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous les autres moyens nouveaux d’excitation qui pouvaient s’offrir à lui ; aussi ne fus-je pas étonné d’apprendre ces détails. Il y avait encore une autre raison qui nous séparait quelquefois c’est que je portais naturellement de l’intérêt à Blunderstone et j’aimais à aller revoir les lieux témoins de mon enfance, tandis que Steerforth, après m’y avoir accompagné une fois, ne se soucia plus d’y retourner ; si bien qu’à trois ou quatre reprises, dans des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous séparâmes après avoir déjeuné de bonne heure pour nous retrouver le soir assez tard à dîner. Je n’avais aucune idée de la manière dont il passait son temps dans l’intervalle, je savais seulement qu’il était en grande faveur dans la ville, et qu’il trouvait vingt façons de se divertir là où un autre n’aurait pu en découvrir une seule.

Pour moi, durant mes pèlerinages solitaires, je n’étais occupé qu’à rappeler dans ma mémoire chaque pas de la route que j’avais si souvent suivie, et à retrouver les endroits où j’avais vécu jadis, sans jamais me lasser de les revoir. J’errais au milieu de mes souvenirs comme ma mémoire l’avait fait si souvent déjà, et je ralentissais le pas, comme j’y avais tant de fois arrêté mes pensées quand j’étais bien loin de Blunderstone, sous l’arbre où reposaient mes parents. Ce tombeau que j’avais regardé avec un tel sentiment de compassion, quand mon père y dormait seul, près duquel j’avais tant pleuré en y voyant descendre ma mère et son petit enfant, ce tombeau que le cœur fidèle de Peggotty avait depuis entretenu avec tant de soin qu’elle en avait fait un petit jardin, attirait mes pas dans mes promenades, pendant des heures entières. Il était dans un coin du cimetière, à quelques pas du petit sentier, et je pouvais lire les noms sur la pierre en me promenant, et en écoutant sonner l’heure à l’horloge de l’église, qui me rappelait une voix devenue muette. Ces jours-là, mes réflexions s’associaient toujours à la figure que j’étais destiné à faire dans le monde, et aux choses magnifiques que je ne pouvais manquer d’y accomplir. C’était le refrain qui répondait dans mon âme à l’écho de mes pas, et je restais aussi fidèle à ces pensées rêveuses que si j’étais venu retrouver à la maison ma mère vivante encore, pour bâtir auprès d’elle mes châteaux en Espagne.

Notre ancienne demeure avait subi de grands changements. Les vieux nids abandonnés depuis si longtemps par les corbeaux avaient complètement disparu, et les arbres avaient été taillés et rognés de manière que je ne reconnaissais plus leurs formes. Le jardin était en mauvais état, et la moitié des fenêtres de la maison étaient fermées. Elle n’était habitée que par un pauvre fou, et par les gens chargés de le soigner. Il passait sa vie à la fenêtre de ma petite chambre qui donnait sur le cimetière, et je me demandais si ses pensées, dans leur égarement, ne rencontraient pas parfois les mêmes illusions qui avaient occupé mon esprit, quand je me levais de grand matin en été, et que, vêtu seulement de ma chemise de nuit, je regardais par cette petite fenêtre, pour voir les moutons qui paissaient tranquillement aux premiers rayons du soleil.

Nos anciens voisins, M. et mistress Grayper étaient partis pour l’Amérique du sud, et la pluie, en pénétrant par le toit dans leur maison déserte, avait taché d’humidité les murs extérieurs. M. Chillip s’était remarié ; sa femme était une grande maigre qui avait le nez aquilin ; ils avaient un petit enfant très-délicat, qui ne pouvait pas soutenir sa tête, avec deux yeux ternes et fixes qui semblaient toujours demander pourquoi le pauvre petit était venu au monde.

C’était avec un singulier mélange de plaisir et de tristesse que j’errais dans mon village natal, jusqu’au moment où le soleil d’hiver commençant à baisser, m’avertissait qu’il était temps de reprendre le chemin de la ville. Mais, quand j’étais de retour à l’hôtel et que je me retrouvais à table avec Steerforth près d’un feu ardent, je pensais avec délices à ma course de la journée. J’éprouvais le même sentiment, quoique plus modéré, en rentrant le soir dans ma petite chambre si propre, et je me disais en tournant les pages du livre des Crocodiles toujours placé là sur une table, que j’étais bien heureux d’avoir un ami comme Steerforth, une amie comme Peggotty, et d’avoir trouvé dans la personne de mon excellente et généreuse tante quelqu’un qui remplaçât si bien ceux que j’avais perdus.

Quand je revenais de mes longues promenades, le chemin le plus court pour rentrer à Yarmouth était de prendre le bac. Je débarquais sur la grève qui s’étend entre la ville et la mer, et je traversais un espace vide ; ce qui m’épargnait un long détour par la grande route. Je trouvais sur mon chemin la maison de M. Peggotty, et j’y entrais toujours un moment ; Steerforth m’y attendait d’ordinaire, et nous nous dirigions ensemble, à travers le brouillard et la bise, vers les lumières de la ville qui scintillaient dans le lointain.

Un soir, il était tard, j’avais fait ma visite d’adieu à Blunderstone, car nous nous préparions à retourner chez nous ; je trouvai Steerforth tout seul dans la maison de M. Peggotty ; il était assis devant le feu, d’un air pensif, et tellement absorbé dans ses réflexions, qu’il ne m’entendit pas approcher. Il n’avait pas besoin pour cela d’une rêverie bien profonde, car les pas ne faisaient pas de bruit sur le sable, mais mon entrée même ne le tira pas de ses méditations. J’étais près de lui, je le regardais, et il continuait à rêver d’un air sombre.

Il tressaillit si vivement quand je posai ma main sur son épaule qu’il me fit tressaillir aussi.

« Vous venez me saisir comme un revenant saisit sa victime, me dit-il presque en colère.

– Il fallait bien m’annoncer d’une manière ou d’une autre, lui répondis-je : est-ce que je vous ai fait tomber des nues ?

– Non, non, répliqua-t-il.

– Ou remonter de je ne sais où ? lui dis-je en m’asseyant près de lui.

– Je regardais les figures qui se formaient dans le feu, répondit-il.

– Mais vous allez me les gâter, je ne pourrai plus rien y voir, lui dis-je, car il le remuait vivement avec un morceau de bois enflammé, et les étincelles s’envolant par la petite cheminée s’élançaient en pétillant dans les airs.

– Vous n’auriez rien vu, répliqua-t-il… Voilà le moment de la journée que je déteste le plus : il ne fait ni nuit ni jour. Comme vous revenez tard ! où avez-vous donc été ?

– Je suis allé prendre congé de ma promenade accoutumée.

– Et moi, je vous attendais ici, dit Steerforth, en jetant un coup d’œil autour de la chambre, en pensant qu’il faut que tous les gens que nous avons vus si heureux ici le jour de notre arrivée soient aujourd’hui, à en juger par l’air désolé de la maison, dispersés, ou morts, ou menacés de je ne sais quel malheur. David ! plût à Dieu que j’eusse eu depuis vingt ans, pour me diriger, les conseils judicieux d’un père !

– Qu’avez-vous donc, mon cher Steerforth ?

– Je voudrais de tout mon cœur avoir été mieux conduit ! Je voudrais de tout mon cœur être en état de mieux me conduire moi-même ! s’écria-t-il. »

Il y avait dans ses manières un découragement mêlé de colère qui m’étonnait extrêmement. Je ne le reconnaissais plus du tout.

« Mieux vaudrait être ce pauvre Peggotty, ou son lourdaud de neveu, dit-il en se levant et en appuyant sa tête d’un air sombre sur la cheminée, dont il regardait toujours fixement le feu, que d’être ce que je suis, avec ma supériorité de fortune et d’éducation, pour me mettre l’esprit à la torture, comme je viens de le faire depuis une demi-heure dans cette barque du diable ! »

J’étais si confondu du changement dont j’étais témoin, que je ne pus faire autre chose, au premier abord, que de le regarder en silence, pendant qu’il contemplait toujours le feu, la tête appuyée sur sa main. Enfin, je lui demandai, avec toute l’anxiété que j’éprouvais, de me dire ce qui avait pu arriver pour le contrarier d’une manière si extraordinaire, et de me permettre de partager sa peine, si je ne pouvais espérer de lui donner d’utiles conseils. Avant la fin de ma phrase il se mit à rire, d’un air forcé d’abord, mais bientôt après avec un retour de franche gaieté.

« Ce n’est rien, Pâquerette, rien du tout, répliqua-t-il. Je vous ai dit, quand nous étions à l’hôtel à Londres, que j’étais quelquefois pour moi-même un très-maussade compagnon… J’ai eu tout à l’heure un cauchemar ; je suis sûr que j’ai fait un mauvais rêve. Quelquefois, quand je m’ennuie, il me revient à l’esprit des vieux contes de ma nourrice, que je prends d’abord au sérieux, avant de les reconnaître pour ce qu’ils sont. Je crois que j’étais là à me prendre pour le petit garçon méchant qui n’écoutait pas sa bonne, et qui, pour la peine, a été mangé par des lions, parce que des lions, vous savez, c’est bien plus poétique que des chiens. C’est sans doute là ce que les vieilles commères appellent la chair de poule, car je tremble encore des pieds à la tête. Je me serai fait peur à moi-même.

– En ce cas vous pouvez vous vanter d’être la seule personne qui ait pu vous faire peur.

– Peut-être bien ; mais ça n’empêche pas que je puis avoir mes sujets de craindre comme un autre, répondit-il. Allons, c’est fini, on ne m’y reprendra plus, David ; mais je vous le répète, mon ami, il aurait été heureux pour moi, et pour d’autres aussi, que j’eusse eu un peu de tête et de jugement pour me conduire. »

Sa physionomie était en tout temps expressive, mais je ne lui avais jamais vu porter des traces d’un sentiment aussi sérieux ni aussi triste que lorsqu’il prononça ces paroles, le regard toujours attaché sur la flamme.

« N’en parlons plus, me dit-il, en faisant le geste de souffler dans les airs, une plume, une paille, un fétu :

Maintenant c’est fini, je redeviens un homme.

comme Macbeth. Et à présent, à table ! Pourvu que, comme Macbeth, je n’aie pas troublé le festin par le plus beau désordre, ma Pâquerette !

– Mais où donc sont-ils allés tous ? qu’est-ce que cela veut dire ? m’écriai-je.

– Dieu le sait, dit Steerforth. Après avoir été jusqu’au bac pour vous attendre, je suis revenu ici en flânant, et j’ai trouvé la maison déserte ; c’est ce qui m’a plongé dans les réflexions au milieu desquelles vous m’avez trouvé. »

L’arrivée de mistress Gummidge avec un panier au bras expliqua pourquoi la maison était restée vide. Elle était sortie précipitamment pour acheter quelque chose qui lui manquait, avant le retour de M. Peggotty, qui devait revenir avec la marée, et elle avait laissé la porte ouverte, de peur que Ham et Émilie, qui devaient rentrer de bonne heure, n’arrivassent en son absence. Steerforth, après avoir désopilé la rate de mistress Gummidge par un salut des plus enjoués et une embrassade des plus comiques, prit mon bras et m’entraîna précipitamment.

En arrachant mistress Gummidge à la mélancolie, il avait repris lui-même sa gaieté ordinaire, et ne fit que rire et plaisanter tout le long du chemin.

« Ainsi donc nous quittons demain cette vie de boucaniers ? me dit-il gaiement.

– Vous savez que nous en sommes convenus, répondis-je, et que nos places sont arrêtées à la diligence ?

– Oui, il n’y a pas moyen de faire autrement, je suppose, dit Steerforth ; j’avais presque oublié qu’il y eût autre chose à faire dans le monde que de se balancer sur une barque. C’est ma foi bien dommage !

– Au nouveau tout est beau, lui dis-je en riant.

– C’est possible, répliqua-t-il, quoique ce soit une observation bien sarcastique pour un aimable chef-d’œuvre d’innocence comme mon jeune ami. Eh bien ! je ne dis pas non : je suis capricieux, David ; je le sais et je l’avoue, mais cela n’empêche pas que je sais battre le fer pendant qu’il est chaud. Savez-vous que je n’ai pas perdu mon temps ici ? Je parie que je suis en état de passer un bon petit examen de pilote pour les eaux de Yarmouth !

– M. Peggotty dit que vous êtes un prodige, répliquai-je.

– Un phénomène nautique ? reprit Steerforth en riant.

– Il n’y a pas de doute, et vous savez que c’est vrai ; vous mettez tant d’ardeur à tout ce que vous faites que vous y devenez bientôt passé maître. Mais ce qui m’étonne toujours, Steerforth, c’est que vous vous contentiez d’un emploi si mobile et si capricieux de vos facultés.

– Me contenter ? répondit-il gaiement. Je ne suis content de rien, si ce n’est de votre naïveté, ma chère Pâquerette ; quant à mes caprices, je n’ai pas encore appris l’art de m’attacher à l’une de ces roues sur lesquelles les Ixions de nos jours tournent éternellement. J’ai manqué mon apprentissage, et cela ne m’importe guère. À propos, savez-vous que j’ai acheté un bateau ici ?

– Quel étrange garçon vous faites, Steerforth ! m’écriai-je en m’arrêtant, car c’était la première fois que j’en entendais parler. Comme si vous déviez avoir jamais la fantaisie de revenir ici !

– Je ne sais pas ! l’endroit me plaît. En tous cas, continua-t-il, en hâtant le pas, j’ai acheté un bateau qui était à vendre ; c’est un caboteur, à ce que dit M. Peggotty, et c’est lui qui le commandera en mon absence.

– Maintenant, je comprends, Steerforth ! dis-je avec ravissement. Vous faites semblant d’avoir acheté ce bateau pour vous-même, mais c’est en réalité pour rendre service à M. Peggotty ; j’aurais dû le deviner, vous connaissant comme je vous connais. Mon cher Steerforth, comment vous dire tout ce que je pense de votre générosité ?

– Chut ! dit-il en rougissant : moins vous en parlerez, mieux cela vaudra.

– Quand je vous disais, m’écriai-je, qu’il n’y a pas une joie, un chagrin ni une seule émotion de ces braves gens, qui pût vous être indifférente ?

– Oui, oui, répondit-il : vous m’avez déjà dit tout cela. N’en parlons plus. En voilà assez. »

Craignant de le fâcher en poursuivant un sujet qu’il traitait si légèrement, je me contentai de continuer à y rêver, tout en marchant plus vite encore qu’auparavant.

« Il faut que ce bateau soit remis en état, dit Steerforth : je chargerai Littimer d’y veiller, afin d’être sûr que tout soit fait comme il faut. Vous ai-je dit que Littimer était arrivé ?

– Non !

– Eh bien ! il est venu ce matin avec une lettre de ma mère. »

Nos yeux se rencontrèrent ; je remarquai sa pâleur, qui descendait jusqu’à ses lèvres, quoique son regard fût ferme et calme. Je craignis que quelque altercation avec sa mère ne fût la cause de la disposition d’esprit dans laquelle je l’avais trouvé près du foyer solitaire de M. Peggotty ; j’y fis une légère allusion.

« Oh ! non, dit-il en secouant la tête et en criant un peu. Pas le moins du monde ! je vous disais donc que cet homme est arrivé.

– Toujours le même ?

– Toujours le même, repartit Steerforth, calme et froid comme le pôle Nord. Il s’occupera du nouveau nom que je veux faire inscrire sur le bateau. Il s’appelle pour le moment : La Mouette de la tempête ! M. Peggotty ne se soucie guère des mouettes. Je vais changer son nom de baptême.

– Comment l’appellerez-vous ?

– La petite Émilie. »

Il me regardait toujours en face : je crus que c’était pour me rappeler qu’il n’aimait pas à m’entendre extasier sur ses égards pour les pauvres gens. Je ne pus m’empêcher de laisser voir sur mon visage le plaisir que j’éprouvais ; mais je ne dis que quelques mots : le sourire reparut sur ses lèvres ; il semblait soulagé d’un fardeau.

« Mais, voyez, dit-il en regardant devant lui, voilà la véritable petite Émilie qui vient en personne ! Et ce garçon avec elle ! Sur mon âme c’est un fidèle chevalier : il ne la quitte jamais. »

Ham était à présent constructeur de bâtiments : il avait cultivé son goût naturel pour ce métier où il était devenu un habile ouvrier. Il portait ses vêtements de travail, et, malgré une certaine rudesse, son air d’honnête et mâle franchise faisait de lui un protecteur bien assorti pour la jolie petite personne qui marchait à ses côtés. La loyauté de son visage, l’orgueil et l’affection que lui inspirait Émilie rehaussaient sa bonne mine. Je me disais, en les voyant s’avancer vers nous, qu’ils se convenaient parfaitement sous tous les rapports.

Elle quitta doucement le bras de son fiancé quand nous nous arrêtâmes pour leur parler, et rougit en tendant la main à Steerforth, puis à moi. Quand ils se remirent en route, après avoir échangé quelques mots avec nous, elle ne reprit pas le bras de Ham et marcha seule d’un air encore timide et embarrassé. J’admirais la grâce et la délicatesse de ses manières, et Steerforth semblait du même avis que moi, pendant que nous les regardions s’éloigner au clair de la lune qui en était alors à son premier quartier.

Tout à coup une jeune femme passa près de nous : évidemment elle les suivait. Nous ne l’avions pas entendue approcher, mais j’aperçus son visage maigre, et il me sembla que j’en avais un vague souvenir. Elle était légèrement vêtue, elle avait l’air hardi et l’œil hagard, un air de misère et de vanité ; mais, pour le moment, elle n’avait pas seulement l’air d’y penser ; elle ne songeait qu’à une chose, à les rattraper. Comme l’horizon s’obscurcissant au loin ne nous permettait plus de distinguer Émilie et son fiancé, la femme qui les suivait disparut aussi sans avoir gagné sur eux du terrain, et nous ne vîmes plus que la mer et les nuages.

« C’est un fantôme bien sombre pour suivre la petite Émilie, dit Steerforth qui restait là sans bouger ; qu’est-ce que cela signifie ? »

Il parlait à voix basse, et d’un accent qui me parut étrange.

« Je suppose qu’elle veut leur demander l’aumône, répondis-je.

– Les mendiantes ne sont pas rares, dit Steerforth, mais il est étonnant qu’une mendiante ait pris cette forme-là ce soir.

– Pourquoi donc ? demandai-je.

– Tout simplement, dit-il après un moment de silence, parce que justement je pensais à quelque chose de ce genre, quand elle a paru. Je me demande d’où diable elle peut venir.

– De l’ombre que projette cette muraille, je suppose, dis-je en montrant un mur qui surplombait la route sur laquelle nous venions de déboucher.

– Enfin, la voilà disparue ! répondit-il en regardant par-dessus son épaule ; puisse le malheur disparaître avec elle ! Allons dîner. »

Mais il jeta de nouveau un regard par-dessus son épaule sur la ligne de l’océan qui brillait au loin, et renouvela plusieurs fois ce mouvement. Il marmotta encore quelques paroles entrecoupées pendant le reste de notre promenade, et ne parut oublier cet incident qu’en se trouvant gaiement à table, près d’un bon feu, à la clarté des bougies.

Littimer nous attendait et produisit sur moi son effet accoutumé. Quand je lui dis que j’espérais que mistress Steerforth et miss Dartle se portaient bien, il me répondit d’un ton respectueux (et convenable, cela va sans dire), qu’il me remerciait, qu’elles étaient assez bien et me faisaient leurs compliments. C’était tout, et pourtant il semblait me dire aussi clairement que possible : « Vous êtes bien jeune, Monsieur, vous êtes extrêmement jeune. »

Nous avions presque fini de dîner, quand il fit un pas hors du coin de la chambre d’où il surveillait nos mouvements, ou plutôt les miens, à ce qu’il me sembla, et il dit à son maître :

« Pardon, Monsieur, miss Mowcher est ici.

– Qui donc ? demanda Steerforth avec étonnement.

– Miss Mowcher, monsieur.

– Allons donc ! que diable vient-elle faire ici ? dit Steerforth.

– Il parait, monsieur, qu’elle est de ce pays-ci. Elle m’a dit qu’elle faisait tous les ans une tournée par ici, dans l’exercice de sa profession ; je l’ai rencontrée dans la rue ce matin, et elle désirait savoir si elle pourrait avoir l’honneur de se présenter chez vous, après dîner, monsieur.

– Connaissez-vous la géante en question ? Pâquerette, » demanda Steerforth.

Je fus obligé d’avouer, avec une certaine honte d’en être réduit là devant Littimer, que je ne connaissais pas du tout miss Mowcher.

« Eh bien ! vous allez faire sa connaissance, dit Steerforth, c’est une des sept merveilles du monde… Quand miss Mowcher viendra, faites-la entrer. »

J’éprouvais quelque curiosité de connaître cette dame, d’autant mieux que Steerforth partait d’un éclat de rire, chaque fois que je parlais d’elle, et refusait positivement de répondre à toutes les questions que je lui adressais sur ce sujet. Je restai donc dans un état d’attente inquiète ; on avait enlevé la nappe depuis une demi-heure ; nous étions près du feu avec une bouteille de vin près de nous, quand la porte s’ouvrit, et qu’avec tout son calme ordinaire Littimer annonça :

« Miss Mowcher ! »

Je regardai du côté de la porte, mais je n’aperçus rien. Je regardai encore, pensant que miss Mowcher tardait bien à paraître, quand, à mon grand étonnement, je vis surgir près d’un canapé placé entre la porte et moi, une naine âgée de quarante ou de quarante-cinq ans, avec une grosse tête, des yeux gris très-malins et des bras si courts que, pour mettre le doigt d’un air fin sur son nez camus, en regardant Steerforth, elle fut obligée d’avancer la tête pour appuyer son nez sur son doigt. Son double menton était si gras que les rubans et la rosette de son chapeau disparaissaient dedans. Elle n’avait point de cou, point de taille, point de jambes, à vrai dire, car bien qu’elle fût au moins de grandeur ordinaire, jusqu’à l’endroit où la taille aurait dû se trouver, et bien qu’elle possédât des pieds comme tout le monde, elle était si petite qu’elle se tenait devant une chaise ordinaire comme devant une table, déposant sur le siège le sac qu’elle portait. Cette dame, habillée d’une manière un peu négligée, portant son nez et son doigt tout d’une pièce, par le rapprochement pénible dont j’ai parlé ; gardant la tête nécessairement penchée d’un côté, et fermant un œil de l’air le plus malin, commença par fixer sur Steerforth ses œillades pénétrantes ; après quoi elle laissa échapper un torrent de paroles.

« Ah ! mon joli muguet, s’écria-t-elle en secouant sa grosse tête, vous voilà donc ici ! Oh ! le méchant garçon ! fi ! que c’est vilain ! qu’est-ce que vous venez faire, si loin de chez vous ? quelque mauvais tour, je parie ! Oh ! vous êtes une maligne pièce, Steerforth, et moi aussi, n’est-ce pas ! Ah ! ah ! ah ! vous auriez parié cent livres sterling contre cinq guinées, n’est-ce pas, que vous ne me retrouveriez pas ici ! Eh bien ! mon garçon, on me retrouve partout. À droite, à gauche, dans tous les coins, comme la demi-couronne que l’escamoteur cache dans le mouchoir d’une dame. À propos de mouchoirs et de dames, c’est votre chère mère qui doit être bien heureuse de vous avoir, mon mignon ; j’en mettrais bien ma main au feu, n’importe laquelle ! »

À cet endroit de son discours, miss Mowcher dénoua son chapeau, rejeta les brides en arrière, et, tout essoufflée, s’assit sur un tabouret devant le feu, se faisant de la table à manger une sorte de dais qui étendait sur elle comme une tente d’acajou.

« Ouf ! continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses petits genoux et en me regardant d’un air fin, je suis trop forte, voilà le fait, Steerforth. Quand j’ai monté un étage, j’ai autant de peine à rattraper mon haleine que s’il s’agissait de tirer du puits un seau d’eau. Si vous me voyiez regarder par la fenêtre du premier, vous me prendriez pour une belle femme, n’est-ce pas ?

– Mais je ne vous prends pas pour autre chose toutes les fois que je vous vois, répliqua Steerforth.

– Allons ! vaurien, taisez-vous, dit la petite créature en le menaçant du mouchoir avec lequel elle s’essuyait la figure, pas d’impertinence ! Mais je vous donne ma parole que j’étais chez lady Mithers la semaine dernière. En voilà une femme ! comme elle se conserve ! et Mithers lui-même, qui est entré pendant que j’attendais sa femme, en voilà un homme ! comme il se conserve ! et sa perruque aussi, car il l’a depuis dix ans ; si bien donc qu’il s’est lancé si éperdument dans les compliments que je commençais à croire que j’allais être obligée de sonner. Ah ! ah ! ah ! c’est un très-aimable mauvais sujet : quel dommage qu’il n’ait pas de principes !

– Qu’est-ce que vous alliez faire chez lady Mithers ? demanda Steerforth.

– Je ne fais pas de cancans, mon cher enfant, répliqua-t-elle, en mettant encore son doigt sur son nez avec une grimace et un alignement d’yeux qui la faisait ressembler à un lutin de l’autre monde. Cela ne vous regarde pas ! Vous voudriez bien savoir si j’empêche ses cheveux de tomber, si je les teins, si je lui mets du rouge ou si j’arrange ses sourcils, n’est-ce pas ? Eh bien ! mon mignon, vous saurez tout cela… quand je vous le dirai. Savez-vous le nom de mon arrière grand-père ?

– Non, dit Steerforth.

– Walker, mon cher enfant, répliqua mistress Mowcher, et il était descendant d’une longue suite de Walker, ce qui fait que j’hérite de tous les domaines de Hookey. »

Je n’ai jamais rien vu d’aussi singulier que le clignement d’yeux de miss Mowcher, si ce n’est son air d’assurance, qui n’était pas moins extraordinaire. Elle avait aussi une manière toute particulière de pencher sa tête d’un côté, en levant un œil comme les pies, quand elle écoutait ce qu’on lui disait, ou qu’elle attendait une réponse à ses observations. Bref, je ne pouvais pas en revenir, et je continuai à la regarder fixement, sans égard, je le crains, pour les règles de la politesse.

Elle avait réussi à tirer la chaise près d’elle, et elle plongea son petit bras dans le sac, à plusieurs reprises, ramenant à la surface, à chaque plongeon, une quantité de petites bouteilles, de brosses, d’éponges, de peignes, de morceaux de flanelle, de fers à friser, et d’autres instruments qu’elle amoncelait sur la chaise. Elle s’arrêta tout d’un coup au milieu de cette occupation pour dire à Steerforth, à ma grande confusion :

« Comment s’appelle votre ami ?

– M. Copperfield, dit Steerforth ; il désire faire votre connaissance.

– Eh bien ! on lui donnera ce plaisir-là ! Il me semblait bien qu’il en avait envie, dit mistress Mowcher, s’approchant de moi en riant, son sac à la main. Des joues comme des pêches ! dit-elle en se dressant sur la pointe des pieds pour atteindre à la hauteur de mon visage. C’est tentant ! j’aime beaucoup les pêches ! Je suis très-heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield, je vous assure. »

Je répondis que je me félicitais d’avoir l’honneur de faire la sienne et que l’avantage était réciproque.

« Ah ! Dieu du ciel ! comme nous sommes polis, s’écria miss Mowcher en faisant un petit effort pour couvrir son large visage avec sa petite main. Avouez qu’il y a terriblement de blague et de cajoleries dans ce monde. »

Ceci nous était adressé en manière de confidence à tous les deux, tandis que la petite main quittait le visage et que le petit bras disparaissait encore tout entier dans le sac.

« Que voulez-vous dire, miss Mowcher ? demanda Steerforth.

– Ah ! ah ! ah ! quel tas d’enjôleurs nous faisons, n’est-ce pas, mon cher enfant ? répliqua la petite femme cherchant dans le sac, un œil en l’air et la tête de côté. Voyez donc ! dit-elle en tirant un petit paquet : « rognures des ongles d’un prince russe, » le prince Alphabet-Sens-Dessus-Dessous, comme je l’appelle, car son nom comprend toutes les lettres de l’alphabet, pêle-mêle.

– Le prince russe est un de vos clients, n’est-ce pas ? dit Steerforth.

– Je crois bien ! mon fils, répliqua miss Mowcher ; je lui coupe les ongles deux fois par semaine ! aux mains et aux pieds !

– Il paye bien, j’espère ? dit Steerforth.

– Il parle du nez, mais il paye bien, dit miss Mowcher. Il n’y regarde pas de près comme tous vos blancs-becs, à preuve la longueur de ses moustaches, rouges par nature, mais noires grâce à l’art.

– Grâce à votre art, naturellement ? » dit Steerforth.

Miss Mowcher cligna de l’œil en signe d’assentiment.

« Il a bien été obligé de m’envoyer chercher ; il ne pouvait faire autrement. Le climat faisait tort à la teinture ; cela pouvait encore aller en Russie, mais ici pas. Vous n’avez jamais vu de prince aussi couleur de rouille que lui quand je l’ai entrepris. Une barre de vieille ferraille.

– Est-ce que c’est lui que vous appeliez un enjôleur tout à l’heure ? demanda Steerforth.

– Oh ! vous êtes une fine mouche ! répliqua miss Mowcher en branlant vivement la tête. J’ai dit que nous faisions tous en général un tas d’enjôleurs ; et je vous ai montré les ongles du prince à preuve. C’est que, voyez-vous, les ongles du prince me servent plus dans les familles que tous mes talents ensemble. Je les porte toujours avec moi : C’est ma lettre de recommandation. Si miss Mowcher coupe les ongles du prince, tout est dit. Je les donne aux jeunes personnes qui les mettent dans des albums, je crois. Ah ! ah ! ah ! ma parole d’honneur, tout l’édifice social (comme disent ces messieurs quand ils font des discours au parlement) ne repose que sur des ongles de princes, » dit cette petite femme en essayant de croiser les bras et en secouant sa grosse tête.

Steerforth riait de tout son cœur et moi aussi. Miss Mowcher continuait à branler la tête qu’elle portait de côté et à regarder d’un œil en l’air, pendant qu’elle clignait de l’autre.

« C’est bel et bon, dit-elle en frappant sur ses petits genoux et en se levant, mais tout cela ne fait pas les affaires. Voyons, Steerforth, une exploration des régions polaires et finissons-en. »

Elle choisit alors deux ou trois de ses légers instruments avec une petite fiole, et demanda, à ma grande surprise, si la table était solide. Sur la réponse affirmative de Steerforth, elle approcha une chaise, et me demandant de lui donner la main, elle monta assez lestement sur la table comme sur un théâtre.

« Si l’un de vous a vu le bas de ma cheville, dit-elle, une fois arrivée en sûreté, il n’a qu’à le dire, et je vais me pendre.

– Je n’ai rien vu, dit Steerforth.

– Ni moi, ajoutai-je.

– Eh bien ! alors, s’écria miss Mowcher, je consens à vivre. Allons, mon fils, venez vous mettre entre les mains de l’exécuteur. »

Steerforth, cédant à son appel, s’assit le dos contre la table, et tournant de mon côté son visage, il soumit sa tête à l’examen de la naine, évidemment sans autre but que de nous amuser. C’était un curieux spectacle que de voir miss Mowcher penchée sur lui et examinant ses beaux cheveux bruns, à l’aide d’une loupe qu’elle venait de tirer de sa poche.

« Vous faites un joli garçon, allez ! dit miss Mowcher après un court examen ; sans moi vous seriez chauve comme un moine avant la fin de l’année. Je ne vous demande qu’une dernière minute, et je vais laver vos cheveux avec une eau qui vous les conservera dix ans. »

En même temps elle versa le contenu de sa fiole sur un petit morceau de flanelle, puis imbibant de la même préparation une des petites brosses, elle commença à frotter la tête de Steerforth avec une activité incomparable, toujours parlant, sans discontinuer.

« Vous connaissez Charlot Pyegrave, le fils du duc, dit-elle ; vous savez bien ? et elle regarda Steerforth par-dessus sa tête.

– Oui, un peu, dit Steerforth.

– En voilà un homme ! en voilà des favoris ! Si ses jambes étaient seulement aussi droites, elles seraient sans égales. Croiriez-vous qu’il a voulu essayer de se passer de moi ? un officier des gardes ! comprend-on ça ?

– Il était donc fou ? dit Steerforth.

– Cela m’en a tout l’air ; mais fou ou non, il a voulu en faire l’essai, répliqua miss Mowcher. Que fait-il, je vous prie ? il entre chez un parfumeur, et demande une bouteille d’eau de Madagascar.

– Charlot ?

– Charlot en personne. Mais on n’avait pas d’eau de Madagascar.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? quelque chose pour boire ? demanda Steerforth.

– Pour boire ? répliqua miss Mowcher en s’arrêtant pour lui donner un petit soufflet. Pour arranger lui-même ses moustaches, vous savez ? Il y avait une femme dans la boutique, un peu âgée, un vrai Cerbère, qui n’avait jamais entendu ce nom-là. « Pardon, monsieur, dit le Cerbère à Charlot, ce n’est pas… ce n’est pas du rouge, par hasard ? – Du rouge ! dit Charlot au Cerbère, que voulez-vous que je fasse de votre rouge ? – Pardon, monsieur, dit le Cerbère, mais on nous demande cet article-là sous tant de noms différents, que je pensais que c’en était peut-être un de plus. » Voilà, mon cher enfant, continua miss Mowcher en frottant toujours de toutes ses forces, voilà un autre échantillon de ces jolis enjôleurs dont je vous parlais tout à l’heure. Je ne dis pas que je ne m’en mêle pas comme un autre, peut-être même plus qu’un autre, peut-être moins ; mais motus ! mon garçon, cela ne vous regarde pas.

– De quoi dites-vous que vous vous mêlez ? du commerce en rouge ? dit Steerforth.

– Vous n’avez qu’à additionner ceci et cela, mon cher élève, dit la rusée miss Mowcher en touchant le bout de son nez ; faites-en une règle de trois multipliée par les secrets de commerce, et cela vous donnera pour produit le résultat demandé. Je dis que je me mêle un peu d’enjôler aussi dans mon genre. Il y a des douairières qui m’appellent soi-disant pour avoir du baume pour les lèvres ; telle autre me demande des gants ; une troisième, une chemisette ; une dernière, un éventail. Moi, je donne à tout cela le nom qu’elles veulent. Je leur fournis l’article demandé ; mais nous nous gardons si bien le secret l’une à l’autre, et faisons si bonne contenance, ma foi ! qu’elles ne se gêneraient pas plus pour se pommader de leur rouge devant le monde que devant moi. Je vais chez elles, n’ont-elles pas le front de me dire quelquefois, avec un bon doigt de rouge sur la figure, pour le moins : « Quelle mine me trouvez-vous, miss Mowcher ? ne suis-je pas un peu pâle ? » Ah ! ah ! ah ! en voilà encore des enjôleuses ; qu’en dites-vous, mon garçon ? »

Jamais de ma vie ni de mes jours je n’ai rien vu qui approchât de miss Mowcher debout sur la table à manger, riant de cette bonne plaisanterie, et frottant sans relâche le crâne de Steerforth, pendant qu’elle clignait de l’œil de mon côté, en me regardant par-dessus la tête.

« Ah ! par exemple, on ne demande pas beaucoup ces articles-là de ce côté-ci, dit-elle. Voilà qui m’étonne. Je n’ai pas vu une jolie femme depuis que je suis ici, Steerforth.

– Non ? dit Steerforth.

– Pas seulement l’ombre, répliqua miss Mowcher.

– Nous pourrions lui en montrer le corps en substance, je pense, dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. N’est-ce pas, Pâquerette ?

– Bien certainement, répondis-je.

– Ah ! ah ! dit la petite créature en me regardant d’un œil perçant, puis en jetant un coup d’œil sur Steerforth, ah ! ah ! »

La première exclamation semblait une question adressée à tous deux, la seconde était évidemment à l’adresse de Steerforth seul. Ne recevant de l’un ni de l’autre la réponse qu’elle espérait sans doute, elle continua de frotter en penchant la tête et en tournant un œil vers le plafond, comme si elle cherchait dans les airs la réponse qui lui faisait défaut ici-bas, et qu’elle s’attendit à la voir apparaître immédiatement.

« Une sœur à vous, monsieur Copperfield ? s’écria-t-elle après un moment de silence et en conservant toujours la même attitude ; une sœur à vous ?

– Non, dit Steerforth sans me laisser le temps de répondre, point du tout. Au contraire, M. Copperfield a eu lui-même beaucoup de goût pour elle ou je me trompe fort.

– Et c’est passé ? répliqua miss Mowcher. Il est donc volage ? quelle honte !

Il a sucé le suc de chaque fleur,
Portant partout son inconstante ardeur
Jusqu’au jour où, belle Marie,
Vous l’avez fixé pour la vie.

Qu’en dites-vous ? est-ce bien Marie qu’elle s’appelle ? »

Cette question tombait si brusquement sur moi, et l’espèce de lutin qui me l’adressait me regardait d’un air si rusé, que je fus tout à fait déconcerté pendant un moment.

« Non, miss Mowcher, répondis-je, elle s’appelle Émilie.

– Ah ! ah ! dit-elle du même ton. Voyez-vous ça ? Je suis sûre que vous me trouvez bien bavarde, n’est-ce pas, monsieur Copperfield ? Mais n’ayez pas peur, je suis discrète. »

Son ton et ses regards avaient une signification qui ne me plaisaient pas dans la circonstance. Je lui dis donc d’un air plus grave que celui que nous avions pris jusqu’alors :

« Elle est aussi vertueuse qu’elle est jolie ; elle doit épouser un excellent et digne homme de sa condition. Si je l’aime pour sa beauté, je ne l’estime pas moins pour son bon sens.

– Bien parlé ! dit Steerforth. Écoutez, écoutez ! maintenant, ma chère Pâquerette, je vais éteindre la curiosité de cette petite Fatime, pour qu’elle n’aille pas se mettre martel en tête… C’est une jeune fille qui est pour le moment en apprentissage, miss Mowcher, chez Omer et Joram, marchands de nouveautés, de modes, etc., dans cette ville. Vous entendez bien ? Omer et Joram ! Elle est fiancée, comme mon ami vous l’a dit, à son cousin, nom de baptême, Ham ; nom de famille, Peggotty ; état, constructeur de bâtiments, de la même ville. Elle vit avec un de ses parents ; nom de baptême, inconnu ; nom de famille, Peggotty ; état, marin, de la même ville. C’est la plus jolie et la plus charmante petite fée qu’on puisse voir : je la trouve, comme mon ami… extrêmement jolie. Si ce n’était que j’aurais l’air de rabaisser son fiancé, ce qui déplairait à mon ami, j’ajouterais qu’il me semble qu’elle déroge, qu’elle aurait pu trouver un meilleur parti, et qu’elle était née pour être une dame, ma parole d’honneur ! »

Miss Mowcher écouta ces paroles, qui furent prononcées lentement et distinctement, en penchant sa tête de côté et en cherchant toujours de l’œil la réponse qu’elle attendait. Quand il eut fini, elle reprit tout à coup son activité, et recommença à bavarder avec une volubilité étonnante.

« Oh ! voilà toute l’histoire ? s’écria-t-elle en coupant les favoris de son client, avec une petite paire de ciseaux qu’elle faisait voltiger autour de sa tête dans toutes les directions. très-bien ! très-bien ! c’est tout un roman. Cela devrait finir par « et ils vécurent heureux, » n’est ce pas ? Ah ! comment donc dit-on aux petits jeux ? « J’aime mon amie par E, parce qu’elle est Enchanteresse ; je déteste mon amie par E, parce qu’elle est Engagée ; je l’ai menée à l’enseigne de l’Enjôleur, et je l’ai régalée d’un Enlèvement ; elle s’appelle Émilie, et elle demeure dans l’Est. » Ah ! ah ! ah ! monsieur Copperfield, n’est-ce pas que vous me trouvez bien folichonne ? »

Elle n’attendit pas ma réponse, et, se contentant de me regarder de l’air le plus rusé, elle continua sans reprendre haleine :

« Là ! s’il y a jamais eu un mauvais sujet peigné et arrangé dans la perfection, c’est bien vous, Steerforth. S’il y a une caboche au monde que je connaisse comme ma poche, c’est la vôtre. M’entendez-vous, mon garçon ? Je vous connais, dit-elle en se penchant sur lui. Maintenant votre affaire est jugée ; huissier appelez celle qui suit sur le rôle, comme nous disons à la Cour ; si M. Copperfield veut prendre votre place, je vais l’opérer à son tour.

– Qu’en dites-vous, Pâquerette ? demanda Steerforth en riant et en me cédant son siège ; voulez-vous un petit coup de peigne ?

– Je vous remercie, miss Mowcher, pas ce soir.

– Ne refusez pas, dit la petite femme en me regardant d’un air de connaisseur, un peu plus de sourcils !

– Merci, répliquai-je, une autre fois.

– Il leur faudrait un centimètre plus près de la tempe, dit miss Mowcher, c’est l’affaire de quinze jours au plus.

– Non, merci. Pas pour le moment.

– Et vous ne voulez pas une petite houppe, reprit-elle, non ? Eh bien ! laissez-moi seulement relever l’échafaudage de votre chevelure, après cela nous passerons aux favoris. Allons ! »

Je ne pus m’empêcher de rougir tout en refusant, car je sentais qu’elle venait de toucher là mon côté faible. Mais miss Mowcher, voyant que je n’étais pas disposé à subir les améliorations que son art pouvait apporter dans ma personne, et que je résistais, pour le moment du moins, aux séductions de la petite fiole qu’elle tenait en l’air à mon intention, me dit que nous ne tarderions pas à nous revoir, et me demanda la main pour descendre de son poste élevé. Grâce à ce secours, elle descendit très-lestement et commença à replier son double menton par-dessus les cordons de son chapeau.

« Je vous dois… ? dit Steerforth.

– Cinq shillings, dit miss Mowcher, et c’est pour rien, mon garçon. N’est-ce pas que je suis bien folichonne, monsieur Copperfield ? »

Je répondis poliment par un, « mais non. » Ce qui ne m’empêchait pas de protester intérieurement contre cet aveu pusillanime, quand je la vis l’instant d’après jeter en l’air sa pièce de cinq shillings, la rattraper comme un escamoteur et la glisser dans sa poche en frappant dessus.

« C’est là la petite caisse, dit miss Mowcher, qui s’approcha ensuite de la chaise, et remit dans le sac tous les menus objets qu’elle en avait sortis. Voyons, dit-elle, ai-je bien toutes mes affaires ? Il me semble que oui. Il ne serait pas agréable de se trouver dans la situation de Ned Bradwood, quand on le mena à l’église pour lui faire épouser quelqu’un, comme il disait, et qu’on avait oublié la mariée. Ah ! ah ! ah ! un franc mauvais sujet que ce Ned, mais il est si drôle ! Maintenant je sais que je vais vous briser le cœur, mais je suis obligé de vous quitter. Prenez votre courage à deux mains et tâchez de supporter ce coup. Bonsoir, monsieur Copperfield ! soignez-vous bien, Jockey de Norfolk ! Ai-je assez babillé ! C’est votre faute, petits coquins. Allez, je vous pardonne ! Boun’soir comme disait Bob, après sa première leçon de français, « Boun’soir, mes enfants ! »

Son sac suspendu à son bras, et jacassant toujours, elle s’avança en se balançant vers la porte, et s’arrêta tout à coup pour demander si nous ne voulions pas une mèche de ses cheveux. « Vous devez me trouver bien folichonne ? » dit-elle en guise de commentaire à cette proposition, et elle disparut le doigt appuyé sur son nez.

Steerforth riait si fort que je ne pus m’empêcher d’en faire autant ; je ne sais sans cela si j’aurais ri. Après cette explosion de gaieté qui dura un moment, il me dit que miss Mowcher avait une clientèle très-étendue, et qu’elle se rendait utile à quantité de gens de toute manière. Il y avait des personnes qui la traitaient légèrement comme un échantillon des excentricités de la nature, mais elle avait l’esprit observateur et fin autant que qui que ce fût ; si elle avait les bras courts, elle n’en avait pas moins le nez long. Il ajouta qu’elle avait dit la vérité en se vantant d’être à la fois à droite, à gauche et en tous lieux, car elle faisait de temps en temps des excursions en province ; elle y ramassait toujours quelques pratiques et finissait par connaître tout le monde. Je lui demandai quel était son caractère, si la malignité en faisait le fond, et si sa sympathie se trouvait en général du bon côté ; mais voyant que mes questions n’avaient pas le don de l’intéresser, après deux ou trois tentatives malheureuses, je renonçai à les renouveler. Au lieu de ce que je lui demandais, il se contenta de me conter en l’air une foule de détails sur son habileté et ses profits ; il m’apprit même qu’elle était très-adroite à poser des ventouses dans le cas où j’aurais besoin de lui demander ce genre de service.

Miss Mowcher fut donc le principal sujet de notre conversation ce soir-là, et en nous séparant pour la nuit, Steerforth se pencha encore sur la rampe de l’escalier, pendant que je descendais, pour me répéter « Boun’soir. »

Je fus très-étonné, en arrivant devant la maison de M. Barkis, de trouver Ham qui marchait en long et en large, et plus surpris encore d’apprendre que la petite Émilie était chez sa tante. Je demandai naturellement pourquoi Ham n’entrait pas au lieu de se promener en long et en large dans la rue.

« Voyez-vous, monsieur David, dit-il en hésitant, c’est qu’Émilie est en train de parler avec quelqu’un.

– J’aurais cru, dis-je en souriant, que c’était une raison de plus pour que vous y fussiez aussi, Ham.

– Oui, monsieur David, c’est vrai, en général, répliqua-t-il, mais voyez-vous, monsieur David, dit-il en baissant la voix et en parlant d’un ton grave, c’est une jeune femme, monsieur, une jeune femme qu’Émilie a connue autrefois, et qu’elle ne doit plus voir. »

Ses paroles furent un trait de lumière qui vint éclairer mes doutes sur la personne que j’avais vue suivre Émilie quelques heures auparavant.

« C’est une pauvre femme, monsieur David, qui est vilipendée par toute la ville, de droite et de gauche. Il n’y a pas un mort dans le cimetière dont le revenant soit plus capable de faire sauver tout le monde.

– N’est-ce pas elle que j’ai vue ce soir sur la plage, après vous avoir quitté ?

– Qui nous suivait ? dit Ham. C’est probable, monsieur David. Je ne savais pas qu’elle fût là, mais elle s’est approchée de la petite fenêtre d’Émilie quand elle a vu la lumière, et elle disait tout bas : « Émilie, Émilie, pour l’amour du Christ, ayez un cœur de femme avec moi. J’ai été jadis comme vous ! » C’étaient là des paroles bien solennelles, monsieur David : comment refuser de l’entendre ?

– Vous avez bien raison, Ham. Et Émilie, qu’a-t-elle fait ? Émilie a dit : « Marthe, est-ce vous ? Marthe, est-il possible que ce soit vous ! » car elles avaient travaillé ensemble pendant longtemps chez M. Omer.

« Je me souviens d’elle, m’écriai-je, car je me rappelais une des deux filles que j’avais vues la première fois que j’étais allé chez M. Omer. Je me souviens parfaitement d’elle.

– Marthe Endell, dit Ham : elle a deux ou trois ans de plus qu’Émilie, mais elles ont été à l’école ensemble.

– Je n’ai jamais su son nom : pardon de vous avoir interrompu.

– Quant à cela, monsieur David, dit Ham, l’histoire n’est pas longue : la voilà tout entière dans ce peu de mots : « Émilie, Émilie, pour l’amour du Christ, ayez un cœur de femme avec moi. J’ai été jadis comme vous ! » Elle voulait parler à Émilie : Émilie ne pouvait lui parler à la maison, car son bon oncle venait de rentrer, et quelque tendre, quelque charitable qu’il soit, il ne voudrait pas, il ne pourrait pas, monsieur David, voir ces deux jeunes filles à côté l’une de l’autre, pour tous les trésors qui sont cachés dans la mer. »

Je savais bien que c’était vrai. Ham n’avait pas besoin de me le dire.

Émilie écrivit donc au crayon sur un petit morceau de papier, et lui passa son billet par la fenêtre.

« Montrez ceci, dit-elle, à ma tante mistress Barkis, et elle vous fera asseoir au coin du feu pour l’amour de moi jusqu’à ce que mon oncle soit sorti et que je puisse aller vous parler. » Puis elle me dit ce que je viens de vous raconter, monsieur David, en me demandant de l’amener ici. « Que pouvais-je faire ? Elle ne devrait pas connaître une femme comme ça, mais comment voulez-vous que je lui refuse quelque chose quand elle se met à pleurer ? »

Il plongea la main dans la poche de sa grosse veste et en tira avec grand soin une jolie petite bourse.

« Et si je pouvais lui refuser quelque chose quand elle se met à pleurer, monsieur David, dit Ham, en étalant soigneusement la petite bourse dans sa main calleuse, comment aurais-je pu lui refuser de porter cela ici, quand je savais si bien ce qu’elle en voulait faire ? Un petit joujou comme ça, dit Ham en regardant la bourse d’un air pensif, et si peu garni d’argent ! chère Émilie ! »

Je lui donnai une poignée de main quand il eut remis la bourse dans sa poche, car je ne savais comment lui exprimer mieux ma sympathie, et nous continuâmes à marcher de long en large, gardant le silence pendant quelques minutes. La porte s’ouvrit alors ; Peggotty parut et fit signe à Ham d’entrer. J’aurais voulu rester en arrière, mais elle revint me prier d’entrer aussi. Je n’en aurais pas moins évité de passer par la chambre où l’on était réuni, mais ils étaient dans cette cuisine proprette dont j’ai parlé et la porte de la rue y donnait directement, en sorte que je me trouvai au milieu du groupe avant de savoir où j’allais.

La jeune fille que j’avais vue sur la plage était près du feu. Elle était assise par terre, la tête et le bras appuyés sur une chaise qu’Émilie venait de quitter, j’imagine, et sur laquelle elle avait tenu sans doute la tête de la pauvre abandonnée posée sur ses genoux. Je vis à peine sa figure, ses cheveux étaient épars comme si elle les avait défaits de ses propres mains. Cependant je pus voir qu’elle était jeune et qu’elle avait un beau teint. Peggotty avait pleuré, la petite Émilie aussi. Pas un mot ne fut prononcé au moment de notre arrivée, et le tic tac de la vieille horloge hollandaise à côté du dressoir semblait deux fois plus fort qu’à l’ordinaire dans ce profond silence.

Émilie parla la première.

« Marthe voudrait aller à Londres, dit-elle à Ham.

– Pourquoi à Londres ? répondit Ham. »

Il était debout entre elles et regardait la jeune fille étendue à terre, avec un mélange de compassion pour elle et de déplaisir de la voir dans la société de celle qu’il aimait tant. Je me suis toujours rappelé ce regard. Ils parlaient tout bas l’un et l’autre comme si elle était malade, mais on entendait tout distinctement, quoique leurs voix s’élevassent à peine au-dessus d’un murmure.

« Je serai mieux là qu’ici, dit tout haut une troisième voix, celle de Marthe, qui restait toujours à terre. Personne ne m’y connaît : tout le monde me connaît ici.

– Que fera-t-elle là-bas ? » demanda Ham. Elle se souleva, le regarda un moment d’un air sombre, puis, baissant la tête de nouveau, elle se passa le bras droit autour de son cou, avec une expression de douleur aussi vive que si elle était dans l’agonie de la fièvre, ou qu’elle vînt de recevoir un plomb mortel.

« Elle tâchera de se bien conduire, dit la petite Émilie. Vous ne savez pas tout ce qu’elle nous a dit. N’est-ce pas, ma tante, ils ne peuvent pas savoir ? »

Peggotty secoua la tête d’un air de compassion.

« Oui, je tâcherai, dit Marthe, si vous voulez m’aider à m’en aller. Je ne puis toujours faire pis qu’ici. Peut-être me conduirai-je mieux. Oh ! dit-elle avec un frisson de terreur, arrachez-moi de ces rues où tout le monde me connaît depuis mon enfance ! »

Émilie étendit la main, je vis que Ham y plaçait un petit sac. Elle le prit, croyant que c’était sa bourse, et fit un pas en avant ; puis, reconnaissant son erreur, elle revint à lui (il s’était retiré près de moi) en lui montrant ce qu’il venait de lui donner.

« C’est à vous, Émilie, lui dit-il. Je n’ai rien au monde qui ne soit à vous, ma chère, et je n’ai de plaisir qu’en vous. »

Les yeux d’Émilie se remplirent encore de larmes, mais elle se détourna, puis s’approcha de Marthe. Je ne sais ce qu’elle lui donna. Je la vis se pencher sur elle et lui mettre de l’argent dans son tablier. Elle prononça quelques mots à voix basse et lui demanda si c’était suffisant. « Plus que suffisant, » dit l’autre ; et, prenant sa main, elle la baisa.

Alors Marthe se leva et, s’enveloppant dans son châle, elle y cacha son visage et s’avança lentement vers la porte en pleurant à chaudes larmes. Elle s’arrêta un moment avant de sortir, comme si elle voulait dire quelque chose et retourner en arrière, mais pas une parole ne s’échappa de ses lèvres. Elle sortit en poussant seulement par-dessous son châle le même gémissement sourd et douloureux.

Quand la porte se referma, la petite Émilie jeta sur nous un regard rapide, puis cacha sa tête dans ses mains et se mit à sangloter.

« Allons, Émilie, dit Ham en lui tapant doucement sur l’épaule, allons, ma chère, ne pleurez pas ainsi.

– Oh ! s’écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, je ne suis pas aussi bonne fille que je le devrais, Ham ! Je sais que je ne suis pas toujours reconnaissante comme je le devrais.

– Que si, que si, vous êtes reconnaissante, dit Ham, j’en suis sûr.

– Non, dit la petite Émilie en sanglotant et en secouant la tête. Je ne suis pas aussi bonne fille que je le devrais, à beaucoup près, à beaucoup près ! »

Et elle pleurait toujours comme si son cœur allait se briser.

« Je mets trop souvent votre affection à l’épreuve, je le sais bien, continua-t-elle. Je suis maussade et capricieuse avec vous, quand je devrais être tout le contraire. Ce n’est pas vous qui seriez comme cela avec moi ! Pourquoi donc suis-je ainsi avec vous, quand je ne devrais penser qu’à vous montrer ma reconnaissance et à tâcher de vous rendre heureux !

– Vous me rendez toujours heureux, dit Ham. Je suis heureux quand je vous vois, ma chère. Je suis heureux tout le jour, en pensant à vous.

– Ah ! cela ne suffit pas, s’écria-t-elle. Cela vient de votre bonté et non de la mienne. Oh ! vous auriez eu plus de chances de bonheur, Ham, si vous en aviez aimé une autre, une créature plus sensée et plus digne de vous, une femme à vous, tout entière, et non pas vaine et variable comme moi.

– Pauvre petit cœur ! dit Ham à voix basse, Marthe l’a toute bouleversée.

– Je vous en prie, ma tante, balbutia Émilie, venez ici, que j’appuie ma tête sur votre épaule. Je suis bien malheureuse ce soir, ma tante. Je sens bien que je ne suis pas aussi bonne fille que je devrais être ! »

Peggotty s’était hâtée de s’asseoir auprès du feu : Émilie à genoux près d’elle, les bras passés autour de son cou, la regardait d’un air suppliant.

« Oh ! je vous en prie, ma tante, venez-moi en aide ! Ham, mon ami, essayez aussi de me venir en aide ! Monsieur David, pour l’amour du temps passé, je vous en prie, essayez de me venir en aide ! Je veux devenir meilleure que je ne suis ! Je voudrais me sentir mille fois plus reconnaissante. Je voudrais me rappeler toujours quel bonheur c’est d’être la femme d’un excellent homme, et de mener une vie paisible. Oh ! mon cœur, mon cœur ! »

Elle cacha sa tête sur le sein de ma vieille bonne, et cessant cet appel suppliant qui, dans son angoisse, tenait à la fois de la femme et de l’enfant, comme toute sa personne, comme le caractère de sa beauté même, elle continua de pleurer en silence, pendant que Peggotty l’apaisait comme un baby qui pleure.

Peu à peu elle se calma, et nous pûmes la consoler en lui parlant d’abord d’un ton encourageant, puis en la plaisantant un peu ; si bien qu’elle commença à relever la tête et à parler aussi. Elle en vint bientôt à sourire, puis à rire, puis à s’asseoir, un peu honteuse ; alors Peggotty remit en ordre ses boucles éparses, lui essuya les yeux et lui rangea ses vêtements, de peur que son oncle, en la voyant rentrer, ne demandât pourquoi sa fille chérie avait pleuré.

Je lui vis faire ce soir-là ce que je ne lui avais jamais vu faire. Je la vis embrasser innocemment son fiancé, puis se presser contre ce tronc robuste comme pour y chercher son plus sûr appui. Lorsqu’ils s’en allaient et que je les regardais s’éloigner à la clarté de la lune, en comparant dans mon esprit ce départ et celui de Marthe, je vis qu’elle lui tenait le bras à deux mains et qu’elle se serrait contre lui, comme pour ne point le quitter.