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David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 17. Quelqu’un qui rencontre une bonne chance
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Je n’ai pas pensé à parler de Peggotty depuis ma fuite, mais naturellement je lui avais écrit dès que j’avais été établi à Douvres, et une seconde lettre, plus longue que la première, lui avait fait connaître tous les détails de mes aventures, quand ma tante m’eut pris formellement sous sa protection. Une fois installé chez le docteur Strong, je lui écrivis de nouveau pour lui apprendre ma bonne situation et mes joyeuses espérances. Je n’aurais pu éprouver à dépenser l’argent que M. Dick m’avait donné, la moitié de la satisfaction que je ressentis à envoyer, dans cette dernière lettre, une pièce d’or de huit schellings à Peggotty en remboursement de la somme que je lui avais empruntée, et ce ne fut que dans cette épître que je fis mention de mon voleur avec son âne : jusqu’alors j’avais évité de lui en parler.

Peggotty répondit à toutes ces communications avec la promptitude, si ce n’est avec la concision d’un commis aux écritures dans une maison de commerce ; elle épuisa tous ses talents de rédaction pour exprimer ce qu’elle éprouvait à propos de mon voyage. Quatre pages de phrases incohérentes parsemées d’interjections, le tout sans autre point d’arrêt que des taches sur le papier, ne suffisaient pas pour soulager son indignation. Mais les taches m’en disaient plus que la plus belle composition, car elles me prouvaient que Peggotty n’avait fait que pleurer tout du long en m’écrivant ; et que pouvais-je désirer de plus ?

Je vis clairement qu’elle n’avait pas encore conçu beaucoup de goût pour ma tante, et je n’en fus pas étonné. Il y avait trop longtemps que toutes ses préventions lui étaient plutôt défavorables. « On ne pouvait jamais se flatter de bien connaître personne, disait-elle, mais de trouver miss Betsy si différente de ce qu’elle avait toujours semblé jusqu’alors, c’était une leçon contre les jugements précipités. » Telle était son expression. Elle avait évidemment encore un peu peur de miss Betsy, et elle ne lui faisait présenter ses respects qu’avec une certaine timidité ; elle avait l’air aussi d’être un peu inquiète sur mon compte, et supposait sans doute que je reprendrais bientôt la clef des champs, à en juger par ses assurances répétées que je n’avais qu’à lui demander l’argent nécessaire pour venir à Yarmouth, et que je le recevrais aussitôt.

Elle m’apprit un événement qui me fit une grande impression : on avait vendu les meubles de notre ancienne habitation. M. et Miss Murdstone avaient quitté le pays : la maison était fermée, on l’avait mise à vendre ou à louer. Dieu sait que ma place dans la demeure de ma mère avait été petite depuis qu’ils y étaient entrés, cependant je pensais avec peine que cette demeure, qui m’avait été chère, était abandonnée, que les mauvaises herbes poussaient dans le jardin, et que les feuilles sèches encombraient les allées. Je m’imaginais entendre le vent d’hiver siffler tout autour, et la pluie glacée battre contre les fenêtres, tandis que la lune peuplait de fantômes les chambres inhabitées et veillait seule pendant la nuit sur cette solitude. Je me pris à songer au tombeau sous l’arbre du cimetière, et il me semblait que la maison était morte aussi, et que tout ce qui se rattachait à mon père et à ma mère s’était également évanoui.

Les lettres de Peggotty ne contenaient point d’autres nouvelles. « M. Barkis était un excellent mari, disait-elle, quoiqu’il fût toujours un peu serré ; mais chacun a ses défauts, et elle n’en manquait pas de son côté (je n’avais jamais pu les découvrir), il me faisait présenter ses respects, et me rappelait que ma petite chambre m’attendait toujours. M. Peggotty se portait bien, Ham aussi, mistress Gummidge allait cahin caha, et la petite Émilie n’avait pas voulu m’envoyer ses amitiés, mais elle avait dit que Peggotty pouvait s’en charger si elle voulait. »

Je communiquai toutes ces nouvelles à ma tante en neveu soumis, gardant seulement pour moi ce qui concernait la petite Émilie, par un sentiment instinctif que la tante Betzy n’aurait pas grand goût pour elle. Au commencement de mon séjour à Canterbury, elle vint plusieurs fois me voir, et toujours à des heures où je ne pouvais l’attendre, dans le but, je suppose, de me trouver en défaut. Mais comme elle me trouvait au contraire toujours occupé, et recevait de tous côtés l’assurance que j’avais bonne réputation et que je faisais des progrès dans mes études, elle renonça bientôt à ces visites imprévues. Je la voyais tous les mois quand j’allais à Douvres, le samedi, pour y passer le dimanche, et tous les quinze jours M. Dick m’arrivait le mercredi à midi, par la diligence, pour ne repartir que le lendemain matin.

Dans ces occasions, M. Dick ne voyageait jamais sans un nécessaire contenant une provision de papeterie et le fameux mémoire, car il s’était mis dans l’idée que le temps pressait et qu’il fallait décidément terminer ce document.

M. Dick était grand amateur de pain d’épice. Pour lui rendre ses visites plus agréables, ma tante m’avait chargé d’ouvrir pour lui un crédit chez un pâtissier, avec l’ordre de ne jamais lui en fournir par jour pour plus de dix pences. Cette règle stricte et le payement qu’elle se réservait de faire elle-même des comptes de l’hôtel où il couchait, me portèrent à croire qu’elle lui permettait de faire sonner son argent dans son gousset, mais non pas de le dépenser. Je découvris plus tard que c’était le cas, en effet, ou qu’au moins il était convenu, entre ma tante et lui, qu’il lui rendrait compte de toutes ses dépenses. Comme il n’avait pas l’idée de la tromper, et qu’il avait la plus grande envie de lui plaire, il y mettait une grande modération. Sur ce point comme sur tout autre, M. Dick était convaincu que ma tante était la plus sage et la plus admirable femme du monde, comme il me le confia plusieurs fois sous le sceau du secret et à l’oreille.

« Trotwood, me dit M. Dick d’un air mystérieux après m’avoir fait cette confidence un mercredi, qui est cet homme qui se cache près de notre maison pour lui faire peur ?

– Pour faire peur à ma tante, monsieur ? »

M. Dick fit un signe d’assentiment.

« Je croyais que rien au monde ne pouvait lui faire peur, dit-il, car c’est… Ici il baissa la voix ; c’est… ne le répétez pas… la plus sage et la plus admirable de toutes les femmes. »

Après quoi il fit un pas en arrière pour voir l’effet que produisait sur moi cette définition de ma tante.

« La première fois qu’il est venu, dit M. Dick, c’était… voyons donc : seize cent quarante-neuf est la date de l’exécution du roi Charles. Je crois que vous avez bien dit seize cent quarante-neuf ?

– Oui, monsieur.

– Je n’y comprends rien, dit M. Dick très-troublé et secouant la tête ; je ne crois que je puisse être aussi vieux que cela.

– Est-ce que c’est cette année-là que cet homme a paru, monsieur ? demandai-je.

– En vérité, dit M. Dick, je ne vois pas trop comment cela peut se faire, Trotwood. Vous avez trouvé cette date-là dans l’histoire ?

– Oui, monsieur.

– Et l’histoire ne ment-elle jamais ? Qu’en dites-vous ? hasarda M. Dick avec un éclair d’espoir.

– Oh ciel ! non, monsieur, certainement non, répondis-je du ton le plus positif. J’étais jeune et innocent alors, et je le croyais.

– Je n’y comprends rien, reprit M. Dick en hochant la tête. Il y a quelque chose de travers je ne sais où. En tout cas, c’était peu de temps après qu’on avait eu la maladresse de verser dans ma tête un peu du trouble qui était dans celle du roi Charles que cet homme vint pour la première fois. Je me promenais avec miss Trotwood après avoir pris le thé, il faisait nuit lorsque je l’ai vu là tout près de la maison.

– Est-ce qu’il se promenait ? demandai-je.

– S’il se promenait ? répéta M. Dick. Voyons donc que je me souvienne. Non, non, il ne se promenait pas. »

Je demandai, pour arriver plus vite au but, ce qu’il faisait.

« Mais il n’était pas là du tout, dit M. Dick, jusqu’au moment où il s’est approché d’elle par derrière et lui a dit un mot à l’oreille. Alors elle s’est retournée, et puis elle s’est trouvée mal ; je me suis arrêté pour le regarder, et il est parti ; mais ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’il faut qu’il soit resté caché depuis… dans la terre, je ne sais où.

– Il est donc resté caché depuis lors ? demandai-je.

– Certainement, répliqua M. Dick en secouant gravement la tête. Il n’a jamais reparu jusqu’à hier soir. Nous faisions un tour de promenade quand il s’est de nouveau approché d’elle par derrière, et je l’ai bien reconnu.

– Et ma tante, est-ce qu’elle a encore eu peur ?

– Elle s’est mise à trembler, dit M. Dick en imitant le mouvement et en faisant claquer ses dents ; elle s’est retenue contre la palissade ; elle a pleuré. Mais, Trotwood, venez ici. » Et il me fit approcher tout près de lui pour me parler très-bas :

« Pourquoi lui a-t-elle donné de l’argent au clair de la lune, mon garçon ?

– C’était peut-être un mendiant. »

M. Dick secoua la tête pour repousser absolument cette supposition, et, après avoir répété plusieurs fois du ton le plus positif : « Ce n’était pas un mendiant, ce n’était pas un mendiant, » il finit par me raconter qu’il avait vu plus tard, de sa fenêtre, quand la soirée était très-avancée, ma tante donner de l’argent, au clair de la lune, à cet homme qui était en dehors de la palissade du jardin, et qui s’était alors éloigné ; qu’il était peut-être rentré sous terre, c’était très-probable, mais que ce qu’il y avait de sûr, c’est qu’on ne l’avait plus revu ; quant à ma tante, elle était revenue bien vite dans la maison à pas de loup ; et même le lendemain matin, elle n’était pas comme à l’ordinaire, ce qui troublait beaucoup l’esprit de M. Dick.

Au début de l’histoire, je n’avais pas la moindre idée que cet inconnu fût autre chose qu’une création de l’imagination de M. Dick, tout comme ce malheureux prince qui lui causait tant de chagrins ; mais, après quelques réflexions, j’en vins à me demander si on n’avait pas fait la tentative ou la menace d’enlever le pauvre M. Dick à la protection de ma tante, et si, fidèle à cette affection pour lui dont elle m’avait entretenu elle-même, elle n’avait pas été obligée d’acheter à prix d’argent la paix, le repos de son protégé. Comme j’avais déjà un grand fond d’attachement pour M. Dick, et que je portais beaucoup d’intérêt à son bonheur, la crainte que j’avais moi-même de le perdre me fit accueillir plus volontiers cette supposition, et pendant bien longtemps, le mercredi où il devait venir me trouva inquiet de savoir si j’allais le voir sur l’impériale comme à l’ordinaire. Mais c’étaient de vaines alarmes, et j’apercevais toujours de loin ses cheveux gris, son visage joyeux, son gai sourire, et il n’eut jamais rien à m’apprendre de plus sur l’homme qui avait la faculté rare de faire peur à ma tante.

Les mercredis étaient les jours les plus heureux de la vie de M. Dick, et n’étaient pas les moins heureux pour moi. Il fit bientôt connaissance avec tous mes camarades, et quoiqu’il ne prît jamais une part active dans tout autre jeu que celui du cerf-volant, il portait autant d’intérêt que nous à tous nos amusements. Que de fois je l’ai vu si absorbé dans une partie de billes ou de toupies, qu’il ne cessait de les regarder avec l’intérêt le plus profond, sans pouvoir même respirer dans les moments critiques ! Que de fois je l’ai vu, monté sur une petite éminence, surveiller de là tout le champ d’action où nous étions à jouer au cerf, et agiter son chapeau au-dessus de sa tête grise, oubliant entièrement la tête du roi Charles le martyr et toute son histoire malencontreuse ! Que d’heures je l’ai vu passer comme autant de bienheureuses minutes à regarder pendant l’été une grande partie de barres ! Que de fois je l’ai vu pendant l’hiver, le nez rougi par la neige et le vent d’est, rester près d’un étang à nous regarder patiner, pendant qu’il battait des mains dans son enthousiasme avec ses gants de tricot !

Tout le monde l’aimait, et son adresse pour les petites choses était incomparable, il savait découper des oranges de cent manières différentes ; il faisait un bateau avec les matériaux les plus étranges ; il savait faire des pions pour les échecs avec un os de côtelette, tailler des chars antiques dans de vieilles cartes, faire des roues avec une bobine, et des cages d’oiseaux avec de vieux morceaux de fil de fer ; mais il n’était jamais plus admirable que lorsqu’il exerçait son talent avec des bouts de paille ou de ficelle ; nous étions tous convaincus qu’il ne lui en fallait pas davantage pour exécuter tous les ouvrages que peut façonner la main de l’homme.

Le renom de M. Dick s’étendit bientôt plus loin. Au bout de quelques visites, le docteur Strong lui-même me fit quelques questions sur son compte, et je lui dis tout ce que ma tante m’en avait raconté. Le docteur prit un tel intérêt à ces détails, qu’il me pria de lui faire faire la connaissance de M. Dick à sa première visite. Cette cérémonie accomplie, le docteur pria M. Dick de venir chez lui toutes les fois qu’il ne me trouverait pas au bureau de la diligence, et de s’y reposer en attendant que la classe du matin fût finie, M. Dick prit en conséquence l’habitude de venir tout droit à la pension, et quand nous étions en retard, ce qui arrivait quelquefois le mercredi, de se promener dans la cour en m’attendant. C’est là qu’il fit connaissance avec la jeune femme du docteur, plus pâle, moins gaie et plus retirée que par le passé, mais qui n’avait rien perdu de sa beauté, et peu à peu il se familiarisa au point d’entrer dans la classe pour m’attendre. Il s’asseyait toujours dans un certain coin, sur un certain tabouret qu’on appelait Dick comme lui, et il restait là, penchant en avant sa tête grise et écoutant attentivement les leçons avec une profonde admiration pour cette instruction qu’il n’avait jamais pu acquérir.

M. Dick reportait une partie de cette vénération sur le docteur, qu’il regardait comme le philosophe le plus profond et le plus subtil de toute la suite des âges. Il se passa du temps avant qu’il pût se décider à lui parler autrement que la tête nue, et même lorsque le docteur eut contracté pour lui une véritable amitié et que leurs promenades duraient des heures entières, le long de la cour, d’un certain côté que nous appelions la promenade du docteur, M. Dick ôtait de temps en temps son chapeau pour témoigner de son respect pour tant de sagesse et de science. Je ne sais par quel hasard le docteur en vint à lire tout haut devant lui des fragments du fameux dictionnaire pendant ces promenades ; peut-être pensait-il d’abord que c’était la même chose que de les lire tout seul. En tous cas, cette habitude faisait le bonheur de M. Dick qui écoutait avec un visage rayonnant d’orgueil et de plaisir, et qui resta convaincu dans le fond de son cœur que le dictionnaire était bien le plus charmant livre du monde.

Quand je pense à ces promenades en long et en large devant les fenêtres de la salle d’étude ; au docteur lisant avec un sourire de complaisance et accompagnant sa lecture d’un grave mouvement de la tête ou d’un geste explicatif ; à M. Dick écoutant avec l’intérêt le plus profond pendant que sa pauvre cervelle errait, Dieu sait où, sur les ailes des grands mots du dictionnaire, ce souvenir me représente un des spectacles les plus paisibles et les plus doux que j’aie jamais contemplés. Il me semble que, s’ils avaient pu marcher éternellement ainsi, en se promenant de long en large, le monde n’en aurait pas été plus mal, et que des milliers de choses dont on fait beaucoup de bruit ne valent pas les promenades de M. Dick et du docteur, pour moi comme pour les autres.

Agnès était devenue bientôt une des amies de M. Dick, et comme il venait sans cesse à la maison, il fit aussi la connaissance d’Uriah. L’amitié qui existait entre l’ami de ma tante et moi croissait toujours, mais nous étions ensemble dans d’étranges rapports : M. Dick, qui était nominalement mon tuteur et qui venait me voir en cette qualité, me consultait toujours sur les petites questions difficiles qui pouvaient l’embarrasser, et se guidait infailliblement d’après mes avis, son respect pour ma sagacité naturelle étant fort augmenté par la conviction que je tenais beaucoup de ma tante.

Un jeudi matin, au moment où j’allais accompagner M. Dick de l’hôtel au bureau de la diligence avant de retourner à la pension, car nous avions une heure de classe avant le déjeuner, je rencontrai dans la rue Uriah qui me rappela la promesse que je lui avais faite de venir prendre un jour le thé chez sa mère avec lui, en ajoutant avec un geste de modestie : « Quoique, à dire vrai, je ne me sois jamais attendu à vous voir tenir votre promesse, monsieur Copperfield : nous sommes dans une situation si humble ! »

Je n’avais pas encore de parti pris sur la question de savoir si Uriah me plaisait ou si je l’avais en horreur, et j’hésitais encore pendant que je le regardais en face dans la rue ; mais je prenais pour un affront l’idée qu’on pût m’accuser d’orgueil, et je lui dis que je n’avais attendu qu’une invitation.

« Oh ! si c’est là tout, monsieur Copperfield, dit Uriah, et si ce n’est réellement pas notre situation qui vous arrête, voulez-vous venir ce soir ? Mais si c’est notre humble situation, j’espère que vous ne vous gênerez pas pour le dire, monsieur Copperfield, nous ne nous faisons pas d’illusion sur notre condition. »

Je répondis que j’en parlerais à M. Wickfield, et que s’il n’y voyait pas d’inconvénient, comme je n’en doutais pas, je viendrais avec plaisir. Ainsi donc, ce soir-là à six heures, comme l’étude devait fermer de bonne heure, j’annonçai à Uriah que j’étais prêt.

« Ma mère sera bien fière, dit-il, pendant que nous marchions ensemble ; c’est-à-dire elle serait bien fière si ce n’était pas un péché, monsieur Copperfield.

– Cependant, vous n’avez pas hésité à me croire coupable de ce péché-là, ce matin ? répondis-je.

– Oh ! non, monsieur Copperfield, repartit Uriah, oh ! non, soyez-en sûr ! une telle pensée n’est jamais entrée dans ma tête. Je ne vous aurais pas accusé de fierté pour avoir pensé que nous étions dans une situation trop humble pour vous, parce que nous sommes placés si bas !

– Avez-vous beaucoup étudié le droit depuis quelque temps ? demandai-je pour changer de sujet.

– Oh ! monsieur Copperfield, dit-il d’un air de modestie, mes lectures peuvent à peine s’appeler des études. Je passe quelquefois une heure ou deux dans la soirée avec M. Tidd.

– C’est un peu rude, je suppose, lui dis-je.

– Un peu rude pour moi quelquefois, répondit Uriah. Mais je ne sais pas s’il en serait de même pour une personne mieux partagée du côté des moyens. »

Après avoir exécuté de sa main droite un petit air sur son menton avec ses deux doigts de squelette, il ajouta :

« Il y a des expressions, voyez-vous, monsieur Copperfield, des mots et des termes latins qui se rencontrent dans M. Tidd, et qui sont fort embarrassants pour un lecteur d’une instruction aussi modeste que la mienne.

– Est-ce que vous seriez bien aise d’apprendre le latin ? lui dis-je vivement : je pourrais vous donner des leçons à mesure que je l’étudie moi-même.

– Oh ! merci, monsieur Copperfield, répondit-il en secouant la tête, vous êtes vraiment bien bon de me l’offrir, mais je suis beaucoup trop humble pour l’accepter.

– Quelle folie, Uriah !

– Oh ! pardonnez-moi, monsieur Copperfield. Je vous remercie infiniment, et ce serait un grand plaisir pour moi, je vous assure, mais je suis trop humble pour cela. Il y a déjà assez de gens disposés à m’accabler par le reproche de ma situation inférieure, sans que j’aille encore blesser leurs idées en devenant savant. L’instruction n’est pas faite pour moi. Dans ma position, il vaut mieux ne pas aspirer trop haut. Pour avancer dans la vie, il faut que j’avance humblement, monsieur Copperfield. »

Je n’avais jamais vu sa bouche si ouverte, ni les rides de ses joues si profondes qu’au moment où il m’énonçait ce principe, en secouant la tête et en se tortillant modestement.

« Je crois que vous avez tort, Uriah. Je suis sûr qu’il y a des choses que je pourrais vous enseigner, si vous aviez envie de les apprendre.

– Oh ! je n’en doute pas, monsieur Copperfield, répondit-il, pas le moins du monde. Mais comme vous n’êtes pas vous-même dans une humble situation, vous ne pouvez peut-être pas bien juger de ceux qui y sont. Je n’ai pas envie d’insulter par mon instruction à ceux qui sont plus haut placés que moi ; je suis beaucoup trop humble pour cela… Mais voilà mon humble demeure, monsieur Copperfield ! »

Nous entrâmes tout droit dans une chambre basse décorée à la vieille mode, et nous y trouvâmes mistress Heep, le vrai portrait d’Uriah, si ce n’est qu’elle était plus petite. Elle me reçut avec la plus grande humilité et me demanda pardon d’avoir embrassé son fils : « Mais, voyez-vous, monsieur, dit-elle, quelque pauvres que nous soyons, nous avons l’un pour l’autre une affection naturelle qui ne fait tort à personne, j’espère. » La chambre n’était pas tout à fait un petit salon, pas tout à fait une cuisine, mais elle avait l’air parfaitement décent ; seulement on sentait qu’il y manquait quelque chose pour la rendre agréable. Il y avait une commode avec un pupitre placé dessus ; Uriah lisait ou écrivait là le soir. Il y avait le sac bleu d’Uriah tout rempli de papiers. Il y avait une série de livres appartenant à Uriah, en tête desquels je reconnus M. Tidd. Il y avait un buffet dans un coin de la chambre, avec les meubles indispensables. Je ne me souviens pas que les objets pris individuellement eussent l’aspect misérable ni qu’ils sentissent la gêne et l’économie, mais je sais que la pièce tout entière laissait cette impression.

Le deuil perpétuel de veuve de mistress Heep faisait sans doute partie de son humilité. Malgré le temps qui s’était écoulé depuis la mort de M. Heep, elle portait toujours son deuil de veuve. Je crois bien qu’il y avait quelque modification dans le bonnet, mais, quant au reste, le deuil était aussi austère qu’au premier jour de son veuvage.

« C’est un jour mémorable pour nous, mon cher Uriah, dit mistress Heep en faisant le thé, que celui où M. Copperfield nous fait une visite. Si j’avais pu désirer que votre père restât ici-bas plus longtemps, je l’aurais souhaité pour qu’il pût recevoir avec nous M. Copperfield cette après-midi.

– J’étais sûr que vous ne manqueriez pas de dire cela, ma mère. »

J’étais un peu embarrassé de ces compliments, mais au fond j’étais flatté de voir qu’on me traitât comme un hôte honoré, et je trouvai mistress Heep très-aimable.

« Mon Uriah espère ce bonheur depuis longtemps, monsieur, dit mistress Heep. Il craignait que notre humble situation n’y mît obstacle, et je le craignais comme lui, car nous sommes, nous avons été et nous resterons toujours dans une situation très-humble.

– Je ne vois pas de raison pour cela, madame, à moins que cela ne vous plaise.

– Merci, monsieur, repartit mistress Heep. Nous connaissons notre position et nous ne vous en sommes que plus reconnaissants. »

Bientôt je vis mistress Heep s’approcher de moi peu à peu, pendant qu’Uriah s’asseyait en face de moi, et on commença à m’offrir avec un grand respect les morceaux les plus délicats qui se trouvaient sur la table ; il est vrai de dire qu’il n’y avait rien de très-délicat, mais je pris l’intention pour le fait, et je me sentis touché de leurs attentions. La conversation étant tombée sur les tantes, je leur parlai naturellement de la mienne ; puis ce fut le tour des papas et des mamans, et je parlai de mes parents ; puis mistress Heep se mit à raconter des histoires de beaux-pères, et je commençai à dire quelques mots du mien, mais je m’arrêtai parce que ma tante m’avait conseillé de garder le silence sur ce sujet. Bref, un pauvre petit bouchon en bas âge n’aurait pas eu plus de chances de résister à deux tire-bouchons, ou une pauvre petite dent de lait de lutter contre deux dentistes, ou un petit volant contre deux raquettes que moi d’échapper aux assauts combinés d’Uriah et de mistress Heep. Ils faisaient de moi ce qu’ils voulaient, ils me faisaient dire des choses dont je n’avais pas la moindre intention de parler, et je rougis de dire qu’ils y réussissaient avec d’autant plus de certitude que, dans mon ingénuité enfantine, je me trouvais honoré de ces entretiens confidentiels, et que je me regardais comme le patron de mes deux hôtes respectueux.

Ils s’aimaient beaucoup, c’est un fait sûr et certain, et il y avait là un trait de nature qui ne manquait pas d’agir sur moi ; mais la nature était bien aidée par l’art. Il fallait voir avec quelle habileté le fils ou la mère reprenait le fil du sujet que l’autre avait mis sur le tapis, et comme ils avaient bon marché de mon innocence. Quand ils virent qu’il n’y avait plus rien à tirer de moi sur mon propre compte (car je restai muet sur ma vie chez Murdstone et Grinby, aussi bien que sur mon voyage), on dirigea la conversation sur M. Wickfield et Agnès. Uriah jetait la balle à mistress Heep : mistress Heep l’attrapait, puis la rejetait à Uriah ; Uriah la gardait un petit moment, puis la renvoyait à mistress Heep, et ce manège me troubla bientôt si complètement que je ne savais plus où j’en étais. D’ailleurs la balle aussi changeait de nature. Tantôt il s’agissait de M. Wickfield, tantôt il était question d’Agnès. On faisait allusion aux vertus de M. Wickfield, puis à mon admiration pour Agnès. On parlait un moment de l’étendue des affaires ou de la fortune de M. Wickfield, et l’instant d’après, de la vie que nous menions après dîner. Puis il s’agissait du vin que M. Wickfield buvait, de la raison qui le portait à boire ; ah ! que c’était grand dommage ! enfin tantôt d’une chose, tantôt d’une autre, ou de tout à la fois, et pendant ce temps, sans avoir l’air d’en parler beaucoup, ni de faire autre chose que de les encourager parfois un peu pour éviter qu’ils fussent accablés par le sentiment de leur humilité et par l’honneur de ma société, je m’apercevais à chaque instant que je laissais échapper quelque détail que je n’avais pas besoin de leur confier, et j’en voyais l’effet sur les minces narines d’Uriah, qui se ridaient au coin du nez avec délices.

Je commençais à me sentir assez mal à mon aise, et je désirais mettre un terme à cette visite, quand une personne qui descendait la rue passa près de la porte, qui était ouverte pour donner de l’air à la chambre (il y faisait chaud, et le temps était lourd pour la saison), puis revint sur ses pas, regarda, et entra en s’écriant : « Copperfield, est-ce possible ! »

C’était M. Micawber ! M. Micawber avec son lorgnon, sa canne, son col de chemise, son air élégant et son ton de condescendance, rien n’y manquait !

« Mon cher Copperfield, dit M. Micawber en me tendant la main, voilà bien, par exemple, une rencontre faite pour imprimer à l’esprit un sentiment profond de l’instabilité et de l’incertitude des choses humaines…, en un mot, c’est une rencontre très-extraordinaire ; je me promenais dans la rue en réfléchissant à la possibilité de trouver une bonne chance, car c’est un point sur lequel j’ai quelques espérances pour le moment, et voilà justement que je me trouve nez à nez avec un jeune ami qui m’est si cher, et dont le souvenir se rattache à celui de l’époque la plus importante de ma vie, de celle qui a décidé de mon existence, je puis dire. Copperfield, mon cher ami, comment vous portez-vous ? »

Je ne puis pas dire, non, je ne puis réellement pas dire, en conscience, que je fusse très-satisfait que M. Micawber me vît en pareil lieu, mais, après tout, j’étais bien aise de le voir, et je lui donnai une poignée de main de bon cœur en lui demandant des nouvelles de mistress Micawber.

« Mais, dit M. Micawber en faisant un geste de la main comme par le passé, et en ajustant son menton dans son col de chemise, elle est à peu près remise. Les jumeaux ne tirent plus leur subsistance des fontaines de la nature ; en un mot, dit M. Micawber avec un de ses élans de confiance, ils sont sevrés, et mistress Micawber m’accompagne pour le moment dans mes voyages. Elle sera enchantée, Copperfield, de renouveler connaissance avec un jeune homme qui s’est montré, sous tous les rapports, un digne ministre de l’autel sacré de l’amitié. »

Je lui dis de mon côté que je serais très-heureux de la voir.

« Vous êtes bien bon, dit M. Micawber. » M. Micawber se mit à sourire, rassura de nouveau son menton dans sa cravate, et jeta les yeux autour de lui.

« Puisque j’ai retrouvé mon ami Copperfield, dit-il, sans s’adresser à personne en particulier, non dans la solitude, mais occupé à prendre part à un repas avec une dame veuve et un jeune homme qui semble être son rejeton… en un mot, son fils (ceci fut dit avec un nouvel élan de confiance), je regarderai comme un honneur de leur être présenté. »

Je ne pouvais faire autrement, dans cette circonstance, que de présenter M. Micawber à Uriah Heep et à sa mère, et je m’acquittai de ce devoir. En conséquence de l’humilité de leurs manières, M. Micawber s’assit et fit un geste de la main de l’air le plus courtois.

« Tout ami de mon ami Copperfield, dit M. Micawber, a par cela même des droits sur moi.

– Nous n’avons pas l’audace, monsieur, dit mistress Heep, d’oser prétendre être les amis de M. Copperfield. Seulement il a été assez bon pour prendre le thé avec nous, et nous lui sommes très-reconnaissants de l’honneur de sa compagnie, comme nous vous remercions aussi, monsieur, de ce que vous voulez bien faire attention à nous.

– Vous êtes trop bonne, madame, dit M. Micawber en la saluant. Et que faites-vous, Copperfield ? êtes-vous toujours dans le commerce des vins ? »

J’étais très-pressé d’emmener M. Micawber, et je répondis en tenant mon chapeau, et en rougissant beaucoup, j’en suis sûr, que j’étais élève du docteur Strong.

« Élève ! dit M. Micawber relevant ses sourcils. Je suis enchanté de ce que vous me dites là. Quoiqu’un esprit comme celui de mon ami Copperfield ne demande pas toute la culture qui lui serait nécessaire s’il ne possédait pas, comme il fait, toute la connaissance des hommes et des choses, continua-t-il en s’adressant à Uriah et à mistress Heep, ce n’en est pas moins un sol bien riche à cultiver, et d’une fertilité cachée ; en un mot, dit M. Micawber en souriant dans un nouvel accès de confiance, c’est une intelligence capable d’acquérir une instruction classique du plus haut degré. »

Uriah, frottant lentement ses longues mains, fit un mouvement du buste pour exprimer qu’il partageait cette opinion.

« Voulez-vous que nous allions voir mistress Micawber ? dis-je, dans l’espérance d’entraîner M. Micawber.

– Si vous voulez bien lui faire ce plaisir, Copperfield, répliqua-t-il en se levant. Je n’ai point de scrupule à dire, devant nos amis ici présents, que j’ai lutté depuis plusieurs années contre des embarras pécuniaires (j’étais sûr qu’il dirait quelque chose de ce genre, il ne manquait jamais de se vanter de ce qu’il appelait ses embarras) ; tantôt j’ai pu triompher de mes embarras, tantôt mes embarras m’ont… en un mot, m’ont mis à bas. Il y a eu des moments où je leur ai résisté en face, il y en a eu d’autres où j’ai cédé à leur nombre, et où j’ai dit à mistress Micawber dans le langage de Caton : « Platon, tu raisonnes à merveille, tout est fini, je ne lutterai plus ; » mais à aucune époque de ma vie, dit M. Micawber, je n’ai joui d’un plus haut degré de satisfaction que lorsque j’ai pu verser mes chagrins, si je puis appeler ainsi des embarras provenant de saisies mobilières, de billets et de protêts, dans le sein de mon ami Copperfield. »

Quand M. Micawber eut achevé de me rendre ce glorieux témoignage, « Bonsoir, monsieur Heep, ajouta-t-il ; je suis votre serviteur, mistress Heep ; » et il sortit avec moi de l’air le plus élégant, en faisant retentir les pavés sous les talons de ses bottes et en fredonnant un air le long du chemin.

L’auberge dans laquelle demeurait M. Micawber était petite, et la chambre qu’il occupait n’était pas grande non plus ; elle était séparée par une cloison de la salle commune et sentait une forte odeur de tabac. Je crois qu’elle devait être située au-dessus de la cuisine, parce qu’il y montait en même temps à travers les fentes du plancher un fumet de graillon qui suintait sur les murs puants. Elle devait être aussi voisine du comptoir, car elle avait un goût de rogomme, et l’on y entendait distinctement le cliquetis des verres. Là, étendue sur un petit canapé au-dessous d’une gravure représentant un cheval de course, la tête près du feu et les pieds contre le moutardier placé sur une servante à l’autre bout de la chambre, était mistress Micawber, à laquelle son mari s’adressa en entrant le premier :

« Ma chère, permettez-moi de vous présenter un élève du docteur Strong. »

Je remarquai en passant que, quelque confusion qui existât toujours dans l’esprit de M. Micawber sur mon âge et ma situation, il n’oubliait jamais que j’étais élève du docteur Strong : c’était comme un hommage indirect qu’il rendait à la distinction de mon rang dans le monde.

Mistress Micawber fut étonnée, mais enchantée de me voir. J’étais bien aise aussi de la revoir moi-même, et, après un échange de compliments affectueux, je m’assis sur le canapé à côté d’elle.

« Ma chère, dit M. Micawber, si vous voulez raconter à Copperfield la situation actuelle, qu’il sera bien aise de connaître, je n’en doute pas, je vais aller jeter un coup d’œil sur le journal pendant ce temps-là, pour voir si je trouverai quelque chose dans les annonces.

– Je vous croyais à Plymouth, madame, dis-je à mistress Micawber, quand il fut sorti.

– Mon cher monsieur Copperfield, répliqua-t-elle, nous y avons été en effet.

– Pour y prendre un emploi ? repris-je.

– Précisément, dit mistress Micawber, pour y prendre un emploi ; mais le fait est qu’on n’a pas besoin à la douane d’un homme doué de grandes facultés. L’influence locale de ma famille ne pouvait nous être non plus d’aucune ressource pour procurer à un homme doué des facultés de M. Micawber un emploi dans le département. On y préfère des gens plus ordinaires. Il aurait trop fait remarquer la nullité des autres. En outre, je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que la branche de ma famille établie à Plymouth, en apprenant que j’accompagnais M. Micawber avec le petit Wilkins, sa sœur et les jumeaux, ne l’a pas reçu avec toute la cordialité qu’il aurait pu attendre au moment où il venait de sortir de captivité. Le fait est, dit mistress Micawber en baissant la voix, et ceci est entre nous, que notre réception a été un peu froide.

– Vraiment ? lui dis-je.

– Oui, dit mistress Micawber ! Il est pénible de considérer l’humanité sous cet aspect, monsieur Copperfield, mais la réception qu’on nous a faite était décidément un peu froide. Il n’y a pas à en douter. Le fait est que la branche de ma famille établie à Plymouth est devenue tout à fait incivile avec M. Micawber avant que notre séjour eût duré seulement une semaine, et je ne leur ai pas caché ce que j’en pensais : je leur ai dit qu’ils devaient être honteux d’une telle conduite. Voilà pourtant ce qui s’est passé, continua mistress Micawber. Dans de telles circonstances, que pouvait faire un homme aussi fier que M. Micawber ? Il n’y avait qu’un parti à prendre : emprunter de cette branche de ma famille l’argent nécessaire pour retourner à Londres, et y retourner au prix de n’importe quel sacrifice.

– Alors, vous êtes tous revenus, madame ?

– Nous sommes tous revenus, répondit mistress Micawber. Depuis lors, j’ai consulté d’autres branches de ma famille sur le parti qu’il y avait à prendre pour M. Micawber, car je soutiens qu’il faut prendre un parti, monsieur Copperfield, me dit mistress Micawber, comme si je lui disais le contraire. Il est clair qu’une famille composée de six personnes, sans compter la servante, ne peut pas vivre de l’air du temps.

– Cela va sans dire, madame, répondis-je.

– L’opinion des diverses branches de ma famille, continua mistress Micawber, est que M. Micawber ferait bien de tourner immédiatement son attention du côté du charbon.

– Du côté de quoi ? madame.

– Du charbon, le commerce du charbon, dit mistress Micawber. M. Micawber a été amené à penser, d’après ses informations, qu’il pourrait y avoir des chances de succès, pour un homme capable, dans le commerce de charbon de la Medway. Là-dessus M. Micawber a naturellement trouvé que la première démarche à faire était d’aller voir la Medway. Nous sommes venus dans ce but. Je dis « nous, » monsieur Copperfield, car je n’abandonnerai jamais M. Micawber, ajouta-t-elle avec vivacité. »

Je murmurai quelques mots d’admiration et d’approbation.

« Nous sommes venus, répéta mistress Micawber, et nous avons vu la Medway. Mon opinion sur le commerce du charbon par cette rivière est qu’il y faut peut-être de la capacité, mais qu’il y faut certainement des capitaux. M. Micawber a de la capacité, mais il n’a pas de capitaux. Nous avons visité, je crois, la plus grande partie du cours de la Medway, et c’est la conclusion à laquelle je suis arrivée, d’après mon opinion personnelle. Pendant que nous en étions si près, M. Micawber a trouvé que ce serait une folie de ne pas faire un pas de plus pour voir la cathédrale, d’abord, parce que nous ne l’avions jamais vue et qu’elle en vaut la peine, et ensuite, parce qu’il y avait beaucoup de probabilités de rencontrer une bonne chance dans une ville qui possède une cathédrale. Nous sommes ici depuis trois jours, continua mistress Micawber, et il ne s’est pas encore présenté de bonne chance. Vous serez moins étonné que le serait un étranger, mon cher monsieur Copperfield, en apprenant que nous attendons pour le moment de l’argent venant de Londres pour solder nos dépenses dans cet hôtel. Jusqu’à l’arrivée de cette somme, dit mistress Micawber avec beaucoup d’émotion, je suis privée de retourner chez moi (je veux dire dans mon garni de Pentonville) et d’aller revoir mon fils, ma fille et mes jumeaux. »

J’éprouvais la plus vive sympathie pour M. et mistress Micawber dans ces circonstances difficiles, et je le dis à M. Micawber qui venait de rentrer, en ajoutant que je regrettais seulement de ne pas avoir assez d’argent pour leur prêter la somme qui leur était nécessaire. La réponse de M. Micawber indiquait l’agitation de son esprit. Il me dit en me donnant une poignée de mains : « Copperfield, vous êtes un véritable ami, mais en mettant toutes choses au pis, un homme qui possède un rasoir n’est jamais dépourvu d’un ami. » À cette terrible idée, mistress Micawber jeta ses bras autour du cou de M. Micawber en le conjurant de se calmer. Il pleura, mais il ne fut pas long à se remettre, car, l’instant d’après, il sonna pour commander au garçon des rognons à la brochette et des crevettes pour le déjeuner du lendemain matin.

Quand je pris congé d’eux, ils me pressèrent tous les deux si vivement de venir dîner avec eux avant leur départ qu’il me fut impossible de refuser. Mais comme je savais que je ne pourrais pas venir le lendemain, et que j’aurais beaucoup de devoirs à préparer le soir, il fut convenu que M. Micawber passerait dans la soirée chez le docteur Strong (il était convaincu que les fonds qu’il attendait de Londres devaient lui arriver ce jour-là), et qu’il me proposerait de venir le lendemain, si cela me convenait mieux. En conséquence, on vint m’appeler en classe l’après-midi suivante, et je trouvai M. Micawber dans le salon, où il me dit qu’il m’attendait à dîner, comme cela était convenu. Quand je lui demandai si l’argent était arrivé, il me serra la main et disparut.

En regardant ce soir-là par la fenêtre, je fus un peu surpris et un peu inquiet de voir passer M. Micawber donnant le bras à Uriah Heep, qui paraissait sentir avec une profonde humilité l’honneur qu’il recevait, tandis que M. Micawber prenait plaisir à étendre sur lui une main protectrice. Mais je fus encore plus surpris quand je me rendis au petit hôtel, à quatre heures, c’était l’heure indiquée, d’apprendre que M. Micawber était allé chez Uriah, et qu’il avait bu un grog à l’eau-de-vie chez mistress Heep.

« Et je vous dirai une chose, mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, votre ami Heep est un jeune homme qui ferait un bon avocat général. Si je l’avais connu à l’époque où mes embarras ont fini par une crise, tout ce que je puis dire, c’est que je crois que mes affaires avec mes créanciers auraient été beaucoup mieux conduites qu’elles ne l’ont été. »

Je ne comprenais pas bien comment cela eût été possible, attendu que M. Micawber n’avait rien payé du tout, mais je ne voulais pas faire de questions. Je n’osais pas non plus lui dire que j’espérais qu’il n’avait pas été trop communicatif avec Uriah, ni lui demander s’ils avaient beaucoup parlé de moi. Je craignais de blesser M. Micawber ou plutôt mistress Micawber qui était très-susceptible. Mais cette idée m’inquiétait, et j’y ai souvent pensé depuis.

Le dîner était superbe : un beau plat de poisson, un morceau de veau rôti avec le rognon, des saucisses, une perdrix et un pudding ; il y avait du vin et de l’ale, et après le dîner, mistress Micawber fit elle-même un bol de punch.

M. Micawber était extrêmement gai. Je l’avais rarement vu d’aussi bonne humeur. Il but tant de punch que son visage reluisait comme si on l’avait verni. Il prit un ton gaiement sentimental et proposa de boire à la prospérité de la ville de Canterbury, déclarant qu’il s’y était trouvé très-heureux ainsi que mistress Micawber, et qu’il n’oublierait jamais les agréables heures qu’il y avait passées. Il porta ensuite ma santé ; puis mistress Micawber, lui et moi, nous fîmes un retour sur nos anciennes relations, entre autres sur la vente de tout ce qu’ils possédaient. Alors je proposai de boire à la santé de mistress Micawber ; du moins je dis modestement : « Si vous voulez bien me le permettre, mistress Micawber, j’aurai maintenant le plaisir de boire à votre santé, madame. » Sur quoi M. Micawber se lança dans un éloge pompeux de mistress Micawber, déclarant qu’elle avait été pour lui un guide, un philosophe et une amie, et qu’il me conseillait, quand je serais en âge de me marier, d’épouser une femme comme elle, s’il y en avait encore.

À mesure que le punch diminuait, M. Micawber devenait de plus en plus gai ; mistress Micawber cédant à la même influence, on se mit à chanter. En un mot, je n’ai jamais vu personne de plus joyeux que M. Micawber ce soir-là, jusqu’au dernier moment de ma visite. Je pris congé très-affectueusement de lui et de son aimable femme. Je n’étais par conséquent pas préparé à recevoir, le lendemain à sept heures du matin, la lettre suivante datée de la veille à neuf heures et demie, un quart d’heure après notre séparation.

« Mon cher et jeune ami,

« Le sort en est jeté, tout est fini. Cachant sous le masque d’une gaieté maladive les ravages causés par les soucis, je ne vous ai pas appris ce soir qu’il n’y a plus d’espérance de recevoir de l’argent de Londres. Dans ces circonstances également humiliantes à éprouver, à contempler et à décrire, j’ai acquitté mes dettes envers cet établissement par un billet payable à quinze jours de date à ma résidence de Pentonville, Londres. Quand on le présentera, il ne sera pas payé. Ma ruine est au bout. La foudre va éclater, l’arbre va être couché par terre.

« Que le malheureux qui vous écrit, mon cher Copperfield, vous serve d’avertissement toute votre vie. En vous adressant cette lettre il n’a pas d’autre intention, d’autre espérance. S’il pouvait se flatter au moins de vous rendre ainsi service, une lueur de joie pourrait peut-être pénétrer dans le sombre donjon de l’existence qu’il lui reste à soutenir encore, quoique la prolongation de sa vie (je vous le dis en confidence) soit pour le moins très-problématique.

« Ceci est la dernière communication que vous recevrez jamais, mon cher Copperfield,

« Du malheureux abandonné,

« Wilkins Micawber. »

Je fus si troublé par le contenu de cette lettre déchirante que je courus aussitôt du côté du petit hôtel, dans l’intention d’y entrer, en allant chez le docteur, pour essayer de calmer M. Micawber par mes consolations. Mais à moitié chemin, je rencontrai la diligence de Londres ; M. et mistress Micawber étaient sur l’impériale, il avait l’air parfaitement tranquille et heureux, et souriait en écoutant sa femme et en mangeant des noix qu’il tirait d’un sac de papier, pendant qu’on apercevait une bouteille qui sortait de sa poche de côté. Ils ne me voyaient pas, et je crus qu’il valait mieux, tout bien considéré, ne pas attirer leur attention sur moi. L’esprit soulagé d’un grand poids, je pris donc une petite rue qui menait tout droit à la pension, et je me sentis, au bout du compte, assez satisfait de leur départ, ce qui ne m’empêchait pas d’avoir pourtant toujours beaucoup d’amitié pour eux.